Après la sortie de son nouvel album Open Roads, Pierre Gros a rencontré le guitariste Romain Pilon pour évoquer son parcours d’hier, d’aujourd’hui et de demain
Bretagne, Juillet 2025

Les racines et les débuts
Je viens de Grenoble, mon père écoutait un peu de musique, Pink Floyd, Deep Purple, Van Halen…Ma mère écoute plutôt de la variété et ensuite chez mon beau père il y avait pas mal de jazz, dont une compilation de toute la carrière de Miles Davis qui m’avait marqué par sa diversité.
J’ai commencé vers les 10 ans, la guitare entrant dans mon histoire assez naturellement pour jouer du rock ou du hard rock. J’ai pris quelques cours dans la région et vers 14-15 ans et je commence à m’intéresser à l’improvisation, à ce moyen d’expression d’abord avec des guitaristes de blues comme Stevie Ray Vaughan, Jimmy Hendrix et je me rends compte que pour aller plus loin dans l’improvisation il y a le jazz. Je m’intéresse à quelques guitaristes passerelles comme Robben Ford qui joue sur l’album de Rickie Lee Jones PopPop ou John Scofield. Je suis notamment marqué par Mike Stern sur We Want Miles, qui dans ses solos passe du bebop au rock trés sauvage, avec une énergie folle. Ce que j’aime chez Miles Davis (période fin 60 début 70s) c’est ce côté un peu sale qui me rapproche du blues et du rock. Arrive dans mon univers le second quintette avec Shorter, Hancock, Carter et Tony Williams et puis le premier avec Cannonball Adderley et John Coltrane. Coltrane ça devient vite obsessionnel et puis vers 17-18 ans j’écoute tous les jazz, fusions, vieux styles et en fait il n’y a pas de forme de jazz que je n’aime pas. Cette musique à tellement de variété que j’ai parfois du mal à comprendre les gens qui disent ne pas l’aimer. À partir de là c’est devenu comme un virus... À Grenoble il y a un club qui programme du jazz tous les soirs où je fais des rencontres qui m’ont beaucoup influencé. Ce sont mes premières expériences de scène et je vais aussi très souvent écouter des musiciens comme Alfio Origlio et Pierre Drevet, deux références, deux fantastiques musiciens. Pat Metheny devient alors mon idole, j’apprends qu’il a été à la Berklee School à Boston. J’ai ce rêve en tête, j’y fais un stage d’été qui scelle mon envie pour cette musique et après une année au conservatoire de Chambery, je décide d’y retourner pour un an. J’y suis finalement resté plus de 3 ans, grâce à de nombreux awards qui ont financé intégralement ma scolarité là- bas.

L’enseignement de la Berklee :
Là bas il y a un business modèle à l’américaine dont je n’étais pas conscient sur le moment. L’enseignement y est parfois un peu formaté, c’est sûr. Par contre ce qu’il y avait de bien là bas c’est qu’il y avait des visions différentes, j’avais deux professeurs de guitare : un qui me demandait de jouer be-bop et Mick Goodrick qui me l’interdisait, en étant très strict. J’ai toujours en moi cette vision qu’il n’y a pas de vérité.
L’autre bon côté c’est que je pouvais jouer avec pleins de musiciens de mon âge, des gens qui étaient déjà bien meilleurs que les professeurs. Finalement, ma plus grosse influence c’était les copains avec qui je jouais. Par exemple je me souviens de ma rencontre avec Lionel Loueke, j’ai compris beaucoup de choses, puis aussi Walter Smith III le saxophoniste, Lage Lund dont j’admire le jeu, des gens qui avaient déjà leur propre voix alors que moi je n’en étais pas à ce stade là. C’est eux qui m’ont le plus inspiré. À Boston on vous explique ce qu’est le be-bop de façon très stricte alors qu’aujourd’hui je pense qu’il n’y a pas de vérités. Avec le recul, en continuant à étudier cette musique je me rends compte qu’il y a des choses qui ne sont pas explicables, qui sont d’ordre oral et visuel. Après Boston je suis parti à New York où j’ai été garçon de café, je ne jouais pas beaucoup, par contre j’allais tout les soirs voir des concerts et là c’est une autre école où je découvre le réel et tous ces styles de jazz. Je découvre que de très bons guitaristes, il y en a partout,et que même si à Boston j’étais parmi les meilleurs et là j’étais rien du tout. Ça m’a beaucoup apporté aussi de côtoyer d’autres musiciens, de faire des sessions, c’était une école difficile et la vie y est très dure et finalement je suis rentré à Paris qui a été je pense un bon choix. Mon identité musicale est finalement arrivée assez tardivement et c’est grâce aux rencontres que je l’ai forgée. C’est aussi par l’étude du jazz américain, de la tradition bien que ça ne soit pas dans ce domaine que je me vois évoluer, mais aussi par l’aspect rythmique de cette musique.
Retour à Paris :
Quand j’arrive à Paris c’est avec les musiciens be-bop que je fais mes premiers gigs, avec notamment Fabien Mary ou Nicolas Dary. Puis je commence à rencontrer d’autres musiciens : David Prez, et Yoni Zelnik et Karl Jannuska avec qui nous formons un groupe et avec qui j’enregistre deux disques, plus d’autres projets en tant que sideman. En 2010, je fais mon premier disque en tant que leader avec Colin Stranahan à la batterie et Matt Brewer à la contrebasse. D’autres projets suivront en France et aux Etats-unis avec des musiciens que je connaissais de la Berklee comme le contrebassiste Jeff Denson. Brian Blade c’est grâce à lui sinon je n’aurais jamais osé l’appeler. C’est des gens qui me motivaient grâce à leur musique et leur dimension artistique. Travailler avec Brian Blade ça m’a ouvert des portes, j’ai fait des choses qui me semblaient impossible, Brian embrasse tous les styles et son jeu me poussait à aller dans d’autres directions, la musique appelait ça. C’est quelqu’un qui a accompagné Bob Dylan, il adore la country, la guitare. Sur scène j’ai maintenant plus envie de m’amuser et c’est aussi de cette façon que mon style à évoluer. Je repoussais parfois certaines de mes premières influences, et j’ai appris à les accepter et à les inclure dans mon jeu. Plus récemment par exemple, jouer avec Gerald Cleaver m’a poussé vers le free, c’est ce qu’il fait de mieux alors ça m’a forcé à réagir sur le moment mais aussi à travailler cet aspect du jazz.
Dernier disque, la composition :

Mon dernier disque Open Roads est le plus personnel à ce jour. Pour cet enregistrement j’ai composé huit nouveaux titres et convié des musiciens exceptionnels comme Orlando le Fleming (contrebasse) dont j’apprécie les disques, Mark Whitfield Jr (batterie) pour son coté à la fois swing mais aussi très moderne, Alexis Valet (vibraphone) et Jean Paul Estievenart (trompette). Je voulais retourner à la fois au trio mais aussi avoir des textures différentes. Le côté composition je ne l’ai jamais travaillée en tant que tel. À Boston j’ai eu des cours d’improvisation mais pas de composition et c’est plus un besoin de fixer certaines choses, de trouver un équilibre entre ballades et morceaux plus enlevés. En fait je ne compose jamais dans le vide, j’ai besoin d’une date butoir et d’avoir aussi les musiciens en tête.
L’enseignement :
Il y a différentes façons d’aborder ça. Aujourd’hui j’ai des élèves très avancés au PSPBB (Pôle supérieur d’enseignement artistique Paris - Boulogne-Billancourt ) qui connaissent beaucoup de choses, parfois c’est eux qui m’en apportent. Mon rôle consiste à leur donner les outils qui vont les accompagner toute leur vie, à les encourager, qu’ils trouvent leur voix, qu’ils n’aient pas de restrictions quant à leur propre style. J’insiste pour qu’ils travaillent la tradition sans s’arrêter là, un Bill Frisell c’est aussi bien qu’un Benson ou Joe Pass. Je les pousse à être curieux, à écrire, à s’exprimer. Le métier est difficile et demandeur, il faut qu’ils s’apprêtent à pouvoir faire un concert de standards mais aussi de musique plus moderne. Il faut qu’ils sachent que c’est une chance de jouer cette musique et de pouvoir s’exprimer de cette manière par l’improvisation, surtout qu’il y a beaucoup de gens pour qui ce n’est pas possible. Je leur parle aussi de l’aspect financier, qu’il va falloir se battre ce dont on ne m’a jamais parlé à Boston. La plupart de mes élèves au PSPBB se destinent à être professionnels sans oublier ceux que je côtoie via Patreon (site Web de financement participatif qui fonctionne par abonnement) qui sont dans le monde entier intéressés par ma musique. Ces leçons que je donne sur les réseaux c’est aussi la réalité d’aujourd’hui. Après le covid l’enseignement a changé, mais ça ne remplace pas le présentiel pour l’aspect sonore et tu ne peux pas jouer avec les élèves. On apprend aussi beaucoup juste en jouant, sans parler.
Il faut aussi le dire il y a l’aspect financier car il faut bien vivre. En tant que musicien professionnel, j’ai toujours trouvé mon équilibre entre les projets en leader, sideman et l’enseignement.
La suite :
Mes projets aujourd’hui c’est bien sûr de jouer mon disque le plus possible sur scène, en trio car économiquement c’est plus facile tout simplement, j’ai aussi quelques disques en tant que sideman qui vont sortir, dont un avec Baptiste Trotignon.
Je fais tout par moi même. C’est devenu vraiment difficile de démarcher pour trouver des concerts mais c’est un travail obligatoire pour beaucoup de musiciens maintenant. Il faut vraiment charbonner et maintenant on se rend compte que les festivals dit de jazz ne programment pas beaucoup de jazz. Je joue plus régulièrement à l’étranger qu’en France malgré toutes les chroniques que j’ai eu ici…Il y a de plus tellement de musiciens et tellement peu de club, c’est aussi de cette réalité dont il faut parler. Quand je vois qu’un kurt Rosenwinkel qui a révolutionné la guitare ne joue plus pratiquement dans aucun festival, ça pose question. Les programmateurs prennent les gens un peu de haut en pensant qu’ils ne faut pas les effrayer, qu’ils ne comprendront pas, c’est une erreur à mon avis. Je me souviens avoir vu Wayne Shorter, Michael Brecker, Branford Marsalis dans de grands festivals, et les gens n’étaient pas plus intelligents hier qu’aujourd’hui, c’est comme ça qu’on a glissé vers de festivals de jazz qui n’en sont plus vraiment.
Romain et ses guitares :
je joue en ce moment principalement sur une guitare Westville, conçue et fabriquée au Japon. C’est une guitare qui pourrait s’apparenter à une Gibson 335 avec peut-être un peu plus de caisse et d’acoustique. Ça me permet de passer du jeu plutôt straight ahead, assez droit dans l’ampli, à l’utilisation d’effets ou même parfois de jouer sur le micro aigu si je cherche un peu plus de mordant. J’ai aussi deux guitares faites par le luthier Aurélien Peras, c’est un model que nous avons conçu ensemble, unique donc, c’est une archtop assez fine, avec une acoustique incroyable, que j’ai joué notamment sur les disques Falling Grace et Finding Light. Nous avons d’ailleurs évoqué avec Aurélien l’idée d’un nouveau modèle, une guitare de voyage, sans tête et avec un corps réduit.
Affaire à suivre !
Entretien réalisé et transcrit par Pierre Gros
Maxime de Bollivier : photographie
https://www.romainpilonguitarist.com/
https://www.peras-guitares.com/