C’est suite au concert du quartette réunissant le bateur David Georgelet, le contrebassiste Yoni Zelnik, le pianiste François Chesnel et le tromboniste Thierry Lhiver le mercredi 29 avril 2026 au Sunside que David Georgelet nous a accordé un entretien sur la genèse de ce projet qui trouve ses racines dans le disque iconique de Gil Evans, The Individualism of Gil Evans.

À l’écoute de votre quartette, on entend d’abord la cohérence du trio.
Ce trio a commencé par un duo contrebasse-batterie. Nous nous sommes rencontrés avec Yoni Zelnik au CIM et très rapidement nous avons été la rythmique de l’école, puis nous avons tourné pendant une dizaine d’années avec la chanteuse Youn Sun Nah avec qui nous avons enregistré plusieurs disques. Nous avons aussi collaboré dans de nombreux groupes. Yoni est resté dans le jazz comme sideman et moi, par contre, je me suis orienté vers les musiques africaines, brésiliennes. La rencontre avec François Chesnel nous a donné l’occasion de monter ce trio. Nous sommes tous les trois des inconditionnels du trio de Bill Evans avec Scott Lafaro et Paul Motian. Paul, c’est un de mes batteurs préférés, il possède vraiment l’art de l’interplay et j’entends chez lui avant tout la volonté de faire sonner le groupe. Avec notre trio, nous avons fait deux disques sur une période de dix ans. Le disque de Gil Evans, The Individualism of Gil Evans, est un de mes disques de chevet, le mariage parfait entre l’improvisation et l’écriture. Ce n’est pas l’ensemble de l’œuvre de Gil Evans qui m’a marqué mais cet enregistrement en particulier alors que je connaissais mal les disques qu’il a réalisés avec Miles Davis, je les ai approfondis par la suite, mais pour moi, Miles, c’est surtout ses deux quintettes. The Individualism m’a marqué esthétiquement sans oublier les participations de Wayne Shorter, Elvin Jones, Paul Chambers…

Comment t’es venue l’idée de réaliser ce projet ?

Je suis parti vivre à Orléans, la ville est plus petite mais les musiques y sont peut-être moins cloisonnées qu’à Paris. Les musiciens classiques y sont plus accessibles, ce qui m’a donné l’opportunité, à l’instar de Gil Evans sur The Individualism, de les intégrer au projet. J’ai contacté Laurent Cugny qui m’a fait savoir que les partitions étaient perdues et que personne n’avait joué ça en dehors de l’enregistrement du disque et d’un concert à l’époque. Il fallait donc tout relever et c’est là qu’intervient le tromboniste Thierry Lhiver qui est professeur au conservatoire de Caen, avec François Chesnel. Il connaît très bien la musique de Gil Evans et il a une oreille de fou…Il nous a donc aidé à faire la retranscription. Sa façon minimaliste de jouer du jazz correspond pleinement à l’esprit de la musique de Gil Evans. Et c’est à cette occasion que le trio est devenu quartette. On a fait un concert avec les étudiants classiques du conservatoire d’Orléans sur quelques morceaux et nous avons complété avec d’autres titres dont on a fait la réduction en quartette, ça a très bien fonctionné. Quand tu as la musique d’un disque comme celui-ci dans les oreilles, tu arrives à la projeter, c’est l’art du silence, c’est avec cette conviction qu’on peut la transmettre, et qu’on arrive à l’interpréter même en petite formation. En réécoutant notre enregistrement j’ai le sentiment d’avoir l’orchestre de Gil Evans à nos côtés.

C’est quoi faire un disque de jazz aujourd’hui ? Et au-delà de ça, c’est quoi faire du jazz, c’est quoi être musicien de jazz aujourd’hui ?

Ce disque est une succession de hasards, on s’est laissé porter. Il y a cette petite magie qui nous a permis de trouver notre propre voie, sûrement la chose la plus dure à faire dans le jazz. Pour moi, le jazz c’est un terrain de jeu incroyable grâce à l’improvisation et à l’interaction. La musique est un langage universel, mais j’ai besoin de la faire avec des gens que j’aime. J’ai du mal à passer un bon moment, même avec des supers musiciens, s’il n’y a pas cet aspect convivial. Le jazz, c’est un espace de liberté, c’est même un des rares espaces de liberté dans la vie en général. Quand je suis sur scène, j’ai l’impression qu’il n’y a personne qui viendra me tirer l’oreille. J’existe en tant qu’individu à 100%. Grâce à des gens comme Gil Evans, Miles Davis et d’autres à leur époque, le jazz a pris une autre voie. Aujourd’hui, le jazz est pour moi un énorme chaudron, c’est pour cette raison que jouer les musiques brésiliennes, africaines me sont indispensables pour m’y exprimer. Je ne donne pas de cours, j’ai mon label, un studio et je fais des disques sans subventions, c’est cette autonomie que je recherche, ça demande beaucoup d’énergie, trouver les concerts aussi, etc. Je m’en sors comme ça. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est la musique acoustique, il faut la défendre. Je trouve qu’on est allé beaucoup trop loin dans la sonorisation, c’est comme un filtre à émotion, entre ce que jouent les musiciens et le public, il y a les micros et ce n’est déjà plus la même chose alors quand c’est possible, je préfère jouer acoustique. Quant à l’IA, défendons la musique live et laissons parler les émotions.


GOERGELET - ZELNIK - CHESNEL + THIERRY LHIVER . Live For Gil

La rencontre et notre présence à ce concert au Sunside n’auraient pas été possibles si nous n’avions pas eu l’occasion d’écouter le disque attenant à ce projet. Ce qui nous a séduit dans cet enregistrement, au-delà de sa qualité musicale, c’est une sincérité palpable, un son résolument acoustique comme il est dit dans cet entretien, cette petite magie qui fait que le jazz et au sens le plus large la musique, est capable de produire. Aujourd’hui à l’heure où l’IA générative peut nous pondre des galettes parfaitement be-bop estampées Blue Note plus vraies que nature donc fausses, à l’heure où la Culture est attaquée de toute part par des personnes qui en sont dépourvues, défendons la musique vivante et authentique celle du concert qui se crée là devant nous les yeux et nos oreilles grandes ouvertes.

Le Petit Label Jazz / Les Allumés du Jazz & collectionpetitlabeljazz.bandcamp.com/live-for-gil - 26/01/2026

  • Enregistré à l’auditorium Jean Pierre Dautel de Caen, le 25 mars 2025 par Christophe Menanteau.
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