Deux grands vibraphonistes se rencontrent pour une soirée unique...

> New Morning - 7-9 Rue des Petites Écuries, 75010 Paris le 5 novembre 2012.

Lorsqu’on parle du vibraphone dans l’histoire du jazz, certains diront que ça leur évoque Lionel Hampton, d’autres Gary Burton, Milt Jackson... Les adeptes du jazz plus contemporain pourront citer David Friedman, Dave Samuels, les passionnés de jazz aux couleurs africaines connaîtront peut-être Malatu Astakte... Il y a aussi deux noms souvent cités parmi les figures emblématiques de cet instrument au devant de la scène du jazz actuel : Mike Mainieri et Franck Tortiller, aux styles et influences relativement proches, au point que Franck Tortiller aime dire avec le sourire : « C’est de sa faute si je joue de cet instrument ». Alors quand ces deux grands maîtres des percussions-claviers se rencontrent, on se précipite en étant déjà convaincus que l’on passera une très bonne soirée.
Le concert organisé par Yamaha dans le cadre des 125 ans de la marque au New Morning le 5 novembre dernier fut effectivement un très grand moment, devant une salle comble.

Yves Torchinsky & Mike Mainieri - New Morning, 5 novembre 2012.
Yves Torchinsky & Mike Mainieri - New Morning, 5 novembre 2012.
© Sébastien Cabaret

Les passionnés du jazz rock fusion connaissent sans doute la longue expérience de Mike Mainieri à travers le groupe Steps Ahead, formation mythique initiée à la fin des années 70 par le vibraphoniste. Au début, le groupe prend la forme d’une entreprise à temps partiel dans une boîte de nuit de la Septième Avenue à New York. Puis, il commence à enregistrer au Japon dès 1980, pays dans lequel Mike Mainieri a régulièrement donné des concerts. Le groupe était à l’époque composé de grandes pointures du jazz américain : le regretté Michael Brecker (saxophone ténor), Eliane Elias (piano), Peter Erskine (batterie), Eddie Gomez (contrebasse).
D’autres membres éminents sont venus se joindre à la formation au fil de son évolution : les bassistes Dennis Chambers, Victor Bailey, Richard Bona, Tony Levin, James Genus, les guitaristes Mike Stern, Wayne Krantz, les batteurs Steve Gadd, Billy Kilson, Clarance Penn, Jeff “Tain” Watts, les pianistes Warren Bernhardt, Kenny Kirkland, Don Grolnick, Joey Calderazzo, les saxophonistes Bendik Hofseth, Rick Margitza, Donny McCaslin, Bob Mintzer, Bob Berg, Bill Evans... Certains de ces grands noms ont collaboré avec Miles Davis ou Joe Zawinul.

Pour les amateurs de rock, les albums Steps Ahead (1983) et Modern Times (1984) font une avancée remarquée dans le genre d’un jazz énergique et puissant, et conquis un public initialement pas forcément habitué au jazz. L’album Modern Times est le symbole de la nature du groupe, qui véhicule une certaine forme de coopération et de cohérence.
Avant d’entamer la longue expérience de Steps Ahead, Mike Mainieri accompagna dans les années 50 et 60 des figures marquantes du jazz telles que Buddy Rich, Billie Holliday, Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins et Wes Montgomery. En 1962, il rejoint le groupe de jazz rock Jeremy & the Satyrs dirigé par le flûtiste Jeremy Steig, qui l’amène à collaborer avec des noms du rock aussi connus que Frank Zappa et Jimi Hendrix. Il côtoie dans des enregistrements Joe Henderson, Art Farmer, Dave Liebman, Al Jarreau, David Sanborn, Marcus Miller, Joe Lovano, Jim Hall... Compositeur, arrangeur et producteur, Mike Mainieri a participé au fil des années à plus de cent albums et devient un acteur actif sur les scènes rock, pop et blues aux Etats-Unis. Il enregistre notamment avec Paul Simon, James Taylor, George Benson.
En 1991, il créé son propre label indépendant NYC Records et produit par cet intermédiaire les disques de Luciana Souza (voix), Rachel Z (piano), Myron Walden (saxophone alto) et George Garzone (saxophone ténor).

Dans l’ambiance conviviale du New Morning, les deux vibraphonistes sont placés au devant de la scène, Franck Tortiller dispose aussi d’un marimba alors que Mike Mainieri utilise exclusivement le vibraphone. Premier thème, une composition originale de Tortiller (“White Lady Downe’s Seedling”) dans laquelle il réalise un long chorus majestueux au marimba. Dès les premières notes, il nous montre sa virtuosité, sa technique incisive et énergique qui lui est si chère et qui donne au son de ses percussions-claviers tout son éclat. Ce son est amplifié sur le vibraphone, pour durer un peu plus longtemps que le timbre naturel de l’instrument. Il est assez proche des couleurs fusionnelles retrouvées dans les albums de Steps Ahead et du son que Tortiller développa dans les années 90.

Mike Mainieri et Franck Tortiller - New Morning, 5 novembre 2012.
Mike Mainieri et Franck Tortiller - New Morning, 5 novembre 2012.
© Sébastien Cabaret

Mike Mainieri utilise un son différent, plus “classique”. Il enchaîne une improvisation toute en douceur, une façon de nous prouver sa démarche “step by step” (titre d’un de ses disques publié en 1980), au caractère complémentaire de celle de Tortiller. Il est dans un premier temps dans la simplicité, voir peut-être la retenue par rapport au jeu de l’autre, mais son discours évolue tout au long du concert, peut-être propulsé par l’énergie vibrante de Franck Tortiller. Cette simplicité, Mike Mainieri l’a cultivé avec le groupe Steps Ahead : jouer peu de notes mais garder les plus belles pour donner à la mélodie tout son sens, toute sa splendeur et surtout toute sa force qui retient l’attention de l’auditeur et véhicule une émotion forte.
D’ailleurs dans la salle, pas un bruit, beaucoup d’écoute, du respect devant le grand Mike, des applaudissements à profusion après chaque chorus. Mike Mainieri nous offre deux solos dans lesquels il livre des improvisations hors du commun, gardant en tête l’esprit swing du jazz. Tortiller ne quitte pas le soliste des yeux, comme une leçon de maître qu’il approuve avec une grande reconnaissance. La rythmique est toute aussi attentive : Patrice Héral (batterie, voix, boucles électroniques) dévoile un regard admirateur et Yves Torchinsky (contrebasse, basse électrique) un sourire qui en dit long sur le plaisir qu’il ressent à être sur scène pour partager ce grand moment de bonheur. Au programme, essentiellement des thèmes phares de Mike Mainieri issus du répertoire de Steps Ahead ou en solo : « Sara’s Touch », « Self Portrait », « Lush Life »... et trois titres du disque « Janis The Pearl » (« Mercedes Benz », « Drinks Are On Pearl » et « Half Moon ») récemment édité sur le label MCO de Franck Tortiller (avec en invité le chanteur Jacques Mahieux).

Y. Torchinsky, M. Mainieri, J. Mahieux, P. Héral et F. Tortiller au New Morning.
Y. Torchinsky, M. Mainieri, J. Mahieux, P. Héral et F. Tortiller au New Morning.
© Sébastien Cabaret

Les carrières des deux vibraphonistes présentent des points communs : ils ont un goût prononcé pour les musiques populaires et aiment enrichir leur discours de ces influences.
Ils sont aussi soucieux de ne jamais s’éloigner des lignes mélodiques, de la chanson, de développer un son qui leur est propre. Ils ont tous deux dirigé plusieurs formations sous leur nom, engagé des collaborations de longue durée avec de grands solistes, créé leur propre label pour faire connaître et partager leur musique, démarche méritante à l’heure où le marché du disque s’effondre.
Franck Tortiller avait dédié un disque à Mike Mainieri en 2000, paru sur le label Altrisuoni, l’un des plus beaux albums de sa discographie, dans lequel figurait le corniste suisse Claudio Pontiggia. Malgré le fait que les deux solistes soient au quotidien séparés par des milliers de kilomètres, il était donc logique qu’ils se rencontrent, on ne peut pas en douter.
Leurs parcours s’étaient déjà croisés en 1999, lors d’une tournée en trio. On espère qu’ils n’attendront pas aussi longtemps pour peut-être réapparaître un jour ensemble sur scène et nous redonner le même plaisir, car après avoir entendu des dizaines de concerts de jazz, je crois que j’ai vu ce soir l’un des plus beaux.


Retour sur un disque de Mike Mainieri : « Nothern Lights » (NYC 2006)

Après la venue rarissime de Mike Mainieri en France au New Morning, nous avons souhaité en savoir un peu plus sur les derniers projets discographiques du vibraphoniste et des oreilles attentives se sont portées sur « Northern Lights », édité en 2006 sur le label NYC Records.

Mike Mainieri : "Northern Lights"
Mike Mainieri : "Northern Lights"
NYC records / www.nycrecords.com


Au regard du casting de musiciens, les fans d’électrojazz peuvent difficilement renoncer à se procurer cet album, dans lequel figurent les meilleurs représentants du genre sur la scène internationale. Renouant une complicité de longue date avec le saxophoniste Bendik Hofseth (l’un des membres du groupe Steps Ahead), Mike Mainieri s’entoure pour ce merveilleux disque du trompettiste Nils Petter Molvaer et de Bugge Wesseltoft aux claviers. Ces deux grands solistes ont su donner au jazz ses plus belles couleurs électroniques au gré de leurs albums passionnants.
Pour compléter cette équipe bien expérimentée, le vibraphoniste s’entoure du guitariste Eivind Aarset, du contrebassiste Lars Danielsson, des batteurs et percussionnistes Anders Engen et Paolo Vinaccia, ainsi que de Jan Band aux samples, à la programmation et DJ Strangefruit aux platines.
L’univers du New Conception Of Jazz de Bugge Wesseltoft est proche, dans des thèmes au rythme rapide (Poochie Pie, Bang) ou des titres plus lents (I’ve Seen It All, Nature Boy, Vertigo, Flamenco Sketches). Ils laissent aux musiciens l’occasion de développer de longues improvisations et des ambiances sonores de fond originales.
On retrouve la facilité de Nils Petter Molvaer pour déformer le son d’origine de sa trompette et lui donner d’autres dimensions, à écouter sur Naima, Nature Boy, I’ve Seen It All. On connaissait l’adaptation du vibraphone et du marimba dans de nombreux registres musicaux, on redécouvre avec ce disque l’intérêt de leur utilisation dans l’électrojazz et les très belles couleurs qu’ils peuvent apporter.
D’autres projets tels que l’Electronic Sextet de Frédéric Galliano avec Vincent Limouzin avaient déjà révélé le vibraphone dans ce type de contexte. Les très belles mélodies par lesquelles Mainieri s’est souvent fait remarquer dans Steps Ahead attirent toute notre attention, notamment par leur caractère parfois triste dans Nature Boy, I’ve Seen It All, Dance Of Ran, Remembrance.
Cet album magnifique nous prouve que Mike Mainieri est aussi un acteur non négligeable des musiques électrojazz dans le monde. Un disque incontournable qui trouvera très bien sa place dans la discothèque des fans de ce style de jazz.


> Liens :


> Pour aller plus loin avec le vibraphone dans le jazz :


> Pour aller plus loin avec Franck Tortiller :

  • Deux articles sur l’histoire de son orchestre publié sur cuturejazz.fr : Partie 1 // Partie 2

> Discographie de Mike Mainieri en leader :

  • Mike Mainieri & Marnix Busstra Quartet : Trinary Motion/Live in Europe
  • Mike Mainieri featuring Charlie Mariano & Dieter Ilg (bass) : Crescent
  • Mike Mainieri Songbook volume 1
  • Mike Mainieri & Marnix Busstra Quartet : Twelve Pieces
  • Mike Mainieri & L’Image : 2.0
  • Mike Mainieri : Northern Lights
  • Mike Mainieri : Leucasia
  • Mike Mainieri : An American Diary : The Dreamings
  • Mike Mainieri : Man Behind Bars
  • Mike Mainieri : An American Diary
  • Mike Mainieri : Wanderlust
  • Mike Mainieri Quintet : Live at Seventh Avenue South
  • Mike Mainieri : Love Play
  • Mike Mainieri : White Elephant
  • Mike Mainieri Quartet : Blues On The Other Side

> Discographie du groupe Steps Ahead :

  • Smokin’ in the pit (1980)
  • Step by Step (1980)
  • Paradox (1981)
  • Steps Ahead (1983)
  • Modern Times (1984)
  • Magnetic (1986)
  • Live In Tokyo (1986)
  • N.Y.C. (1989)
  • Yin-Yang (1992)
  • Vibe (1995)
  • Holding Together (2002)

> Pour aller plus loin avec Mike Mainieri : une discographie sélective avec des grands noms du jazz des années 60-70 :

  • Avec Joe Henderson : Yama (CTI, 1979)
  • Avec Jim Hall : Big Blues (CTI, 1978)
  • Avec Urbie Green : The Fox (CTI, 1976)
  • Avec Paul Desmond : Summertime (A&M/CTI, 1968)
  • Avec Kenny Burrell : A Generation Ago Today (Verve, 1967)
  • Avec Buddy Rich : Playtime (Argo, 1960)

> Discographie de Franck Tortiller en leader :

  • Orchestre Franck Tortiller : Sentimental 3/4 (Cam Jazz), Janis The Pearl (MCO)
  • ONJ Franck Tortiller : Close to Heaven (Chant du Monde), Électrique (Chant du Monde)
  • Trio Tortiller-Godard-Héral : ImpertinAnce (Cam Jazz), Yvresses (Enja Records, à paraître courant 2011)
  • Franck Tortiller Quartet : Franck Tortiller (Altri Suoni).
  • Franck Tortiller : Vitis Vinifera (Label Hopi).
  • Trio Rousseau-Tortiller-Vignon : Les jours de fête - Hommage à Jacques Tati (CC Production), Spectacle (Label Hopi).
  • Trio à Boum : À ciel ouvert (Evidence).
  • Tortiller-Blesing Quintet : Écume (Label La Lichère).
  • Franck Tortiller Trio : Early Dawn (Altri Suoni).

> Autres collaborations discographiques de Franck Tortiller :

  • Avec Michel Godard : Cousins germains (Cam Jazz), Archangelica (Cam Jazz)
  • Avec Jean-Marc Padovani : Nocturne, Mingus Cuernavaca (Label Bleu), Out, Tribute to Eric Dolphy (Label Deux Z/Nocturne).
  • Avec le Vienna Art Orchestra : Duke Ellington & Charles Mingus (Verve), American Rhapsody, A Tribute to George Gershwin (BMG), Artistry in Rhythm (TCB), Unexpected Ways - M (Verve), Powerful Ways - Nine Immortal Non Evergreens for Eric Dolphy (Verve), Quiet Ways - Ballads (Verve).
  • Avec Simon Spang-Hansen : Noctiflores (Altrisuoni).
  • Avec Christian Muthspiel : Against The Wind (Universal), Dancing Dowland (Universal), May (Material Records). Nouveau disque à paraître pour 2013 en quartet.
  • Avec Gavino Murgia : Megalitico (Mankosa)
  • Avec Bertrand Renaudin Zoomtop Orchestra : Ten Years (CC Production).
  • Avec Philippe Laccarrière Percussive Compagnie : Au sud du nord (CC Production), Ces rencontres-là (autoproduit).
  • Avec Claudio Pontiggia : Espoir (Altrisuoni).
  • Avec Claude Barthélémy : Sereine (Label Bleu).
  • Avec Frédéric Monino : Around Jaco (Chant du Monde).
  • Avec Senem Diyici Sextet : Takalar (La Lichère).
  • Avec Dominique Fillon : Détours (Chant du Monde)
  • Avec Sansévérino : Les Sénégalaises
  • Avec Paris Musette (vol 3) : Vent d’automne (La Lichère)
  • Avec Emmanuel Bex : Open Gate feat Béla Bartok (La Lichère)