Lundi 18 août 2025

Propos recueillis par Loleh Dorison au Festival Jazz Campus en Clunisois

Guillaume De Chassy, Jazz Campus en Clunisois, 2025
Guillaume De Chassy, Jazz Campus en Clunisois, 2025

Vous considérez-vous comme un musicien ou un jazzman ?

Je me considère comme un artiste.

Pourquoi ?

Même si c’est lié à la musique, je m’intéresse presque autant à la littérature, à la peinture… mais essentiellement à la littérature. Je ne suis pas écrivain, ni peintre, mais ce sont des disciplines artistiques qui m’ont toujours nourri. Je passe beaucoup de temps dans les musées, dans les expositions, j’aime beaucoup lire et c’est quelque chose d’intimement connecté à ma pratique de la musique. Évidemment, je suis musicien. C’est l’art que je pratique. Je fais cette distinction car je crois qu’un artiste, c’est une personne qui essaye de raconter quelque chose d’elle-même, de la façon la plus sincère possible, la plus incomplète possible, la plus imparfaite possible aussi. En ce qui me concerne, il y a quelque chose de très brut dans cette manière de délivrer une partie de soi, qui surgit et que je ne contrôle pas vraiment, dont j’ai besoin, et j’espère que les gens à qui je le propose en ont aussi besoin, que cela puisse les amener quelque part.

Que ce soit Barbara, Marlène Dietrich, ou maintenant Trenet, est-ce que vous choisissez vos projets sur cette base littéraire ?

C’est toujours lié à la chose écrite, en particulier à la poésie, qu’elle soit chantée ou non. Cela nourrit la musique, mon travail musical et mon imaginaire. Donc quand je joue de la musique, ce n’est pas seulement pour produire du son. Pour moi, c’est également traduire, exprimer, une espèce de théâtre intérieur. C’est vraiment ça le processus, ce théâtre intérieur est habité, nourri, par des mots. Je suis un grand fan de poésie, notamment de La Fontaine, des paroles de Barbara ou de Trenet, mais je suis également fan des mélodies classiques, en particulier des lieds allemands de Schubert et Schumann.

Clara ou son Mari ?

Robert principalement. Je le place très haut sur l’étagère ! Ces sont des musiciens qui écrivaient les mélodies et s’inspiraient pour les paroles de grands poètes. Et quand on lit cette poésie, on s’aperçoit qu’elle est imbriquée dans la musique. Ces poètes ont nourri leur imaginaire, comme les paroles de Barbara ont nourri sa musique et alimentent mon imaginaire. Le fait littéraire, comme le fait pictural auquel je suis très sensible, sont des éléments qui m’aident beaucoup pour fabriquer de la musique. Je donne peut-être l’impression d’énoncer quelque chose de très intellectuel, de très élaboré mais en fait, pas du tout. C’est très basique. Quand j’ai bossé sur Barbara, au début, je n’arrivais pas à trouver l’angle pour aborder ses chansons. Je ne comprenais pas pourquoi. J’essayais de me les approprier et cela ne venait pas. Je suis retourné à la source, aux paroles, et dès que je les ai apprises, malaxées, le processus musical s’en mis en route. Ce n’est pas directement parti de la musique mais des mots. Pareil pour Trenet. Quand j’ai entendu André (Minvielle) les chanter, raconter ces histoires, cela a forcément nourri musicalement un théâtre, un cirque, intérieur. Pour chaque chanson, c’est un genre de cours-métrage.

Vous choisissez des artistes assez anciens. Qu’est-ce qui vous attire chez eux ?

D’abord, ils écrivent le français. Ils savent utiliser un sujet, un verbe et un complément. Je ne doute pas cependant qu’il y ait aujourd’hui des paroliers de grand talent, mais je n’ai pas eu le temps de me pencher dessus car le corpus des anciens est déjà colossal. Si on prend juste Brassens, que tout le monde pense connaître, qu’on le dépiaute un peu, on s’aperçoit que ce chanteur populaire est un des grands génies de la langue française. Bon, c’est une réponse hyper diplomatique, mais pour l’instant, je ne pas eu de flash sur des paroliers contemporains. C’est un truc culturel aussi. Je n’y suis pas très sensible. Les deux paroliers qui m’ont tout de même accroché récemment, c’est Grand Corps Malade et MC Solaar qui ne sont plus très jeunes d’ailleurs.

Moi j’aime beaucoup Le Forestier...

Ah là, c’est la préhistoire ! Mais le propre des grands artistes, c’est de ne jamais être démodés. Ils utilisent des mots simples que tout le monde peut comprendre, d’où leur popularité, avec des phrases entières et un peu de vocabulaire, ce qui n’est pas complètement le cas chez Aya Nakamura… Mais c’est un autre monde, le monde de l’industrie musicale. Et peut-être faut-il et McDo et Trois Gros ou encore ma grand-mère qui faisait de très bonnes omelettes aux cèpes !

Trenet en passant, Jazz Campus en Clunisois, 2025
Trenet en passant, Jazz Campus en Clunisois, 2025

Quelle est l’influence musicale la plus surprenante que l’on peut retrouver dans ce que vous jouez ?

Parmi les musiciens de jazz qui m’ont vraiment influencé et auxquels on ne s’attend pas franchement, il y a Louis Armstrong et aussi son clarinettiste de génie que plus personne ne connaît aujourd’hui, Jimmy Noone. J’ai grandi avec leur son, avec leur chant. Cependant, les premières influences, qui demeurent très fortement présentes en moi d’une manière ou d’une autre, ce sont des voix que mes parents écoutaient et qui m’ont frappé avant même que je comprenne les paroles par ce qu’elles convoquaient. C’est la Callas, Barbara et Brel. J’ai grandi avec ces trois univers. Ce sont mes premiers souvenirs de musique, avec Louis Armstrong, et ils sont toujours sur mon disque dur, ancrés en moi.

Vos parents étaient-ils musiciens ?

Non, mais ils en écoutaient en permanence, chez eux, dans la bagnole. Apparemment tu es logée à la même enseigne et tu peux bénir tes parents ! C’est ce que j’ai essayé de faire avec ma fille et je me rends compte aujourd’hui que c’est une chose qui l’a nourrie. Elle écoute plein d’autres musiques et quelquefois elle me sort des trucs qui m’interpellent. Elle écoute par exemple le deuxième quintet de Miles en 1967, la stratosphère du jazz, que je ne lui ai jamais fait écouter, et elle me dit qu’elle trouve ça super. Pour moi c’est la quintessence du jazz et elle, elle trouve ça cool !

Si l’on excepte l’art, dans quoi puisez-vous votre créativité au quotidien ?

Une balade dans la nature. Je passe beaucoup de temps à me promener dans la nature. Je passe beaucoup de temps en montagne. Je m’y perds régulièrement une semaine, coupé de tout. Mais la mer et la campagne me conviennent aussi. Marcher, courir, c’est une mécanique qui fait surgir de la musique. En marchant, les idées sortent. Je règle pas mal de problèmes de cette façon-là, des questions personnelles aussi, et ça déclenche un juke-box, plein d’idées que je note ou enregistre ensuite à la maison. La nature, le silence, me calme.

Sur votre site, il est écrit que votre style privilégie la sobriété et l’art du silence. Selon vous, un temps de silence peut-il être plus important qu’une note de musique ?

En prenant la question avec une autre perspective, je pense que dans la musique en général, le fait de produire ou non un son ne dépend pas du comment on le fait mais du pourquoi on le fait. Pourquoi ça au lieu de rien, pourquoi rien au lieu de quelque chose ? Nous avons une responsabilité par rapport à ça. Il y des gens qui nous écoutent et ont payé leur billet. Je ne me pose pas constamment la question du pourquoi devant mon piano, mais c’est une question qui reste en fond d’écran, en sous texte. J’essaye de jouer ce qui a du sens pour moi, ce qui exprime quelque chose, pas ce qui montre quelque chose. Ce qui surgit, quelquefois maladroitement ou mal formulée, cela peut parfois être du silence. Je n’ai rien inventé ; il se trouve que les musiciens que j’admire plus, classique ou non, ont tous en commun la maîtrise de l’art du silence.

C’est souvent plus ardu de faire silence, de savoir attendre plutôt que de continuer sur la lancée.

La Fontaine a écrit « il est bon de parler et meilleur de se taire. » Je trouve ça aussi clair que définitif.

Guillaume De Chassy, librairie_Musicalame, 2011
Guillaume De Chassy, librairie_Musicalame, 2011

Avec quel musicien, mort ou non, auriez-vous aimé jouer ?

Je rêverai de jouer avec Bill Frisell, Joni Mitchell. J’aurais adoré jouer avec Charlie Haden, Gary Peacock et, évidemment, avec Wayne Shorter. Quant à Miles Davis, sans même jouer avec lui, j’aurais adoré juste le voir. Pareil pour Coltrane, Armstrong et Billie Holiday. Mais parlant de Miles, on parle d’un sorcier du silence. C’est l’exemple parfait. Ce n’était pas un virtuose de l’instrument, mais il avait le son et l’art du silence, l’art de se placer dans la musique.

Vous avez un passé de chimiste. Cela impacte-t-il votre musique ou votre processus créatif ?

La formation d’ingénieur a structuré ma pensée. Je suis donc plutôt organisé dans mon travail, je cadre les choses et suis à l’aise pour rédiger. Si je garde toujours une réelle appétence pour les sciences, la chimie est décorellée de ma musique. C’est dans la structuration de ma vie et l’organisation de mon travail que ma formation m’impacte. Cela me permet d’être intellectuellement ordonné.

Que ressentez-vous quand vous jouez sur scène ?

Sur scène, je ne pense à rien. Je fais en sorte que ce soit le vide total dans mon cerveau. Si je pense à quelque chose, c’est en rapport avec ma posture, mon placement, ma respiration, mes épaules, afin que cela se passe mécaniquement bien et que j’obtienne le son que je cherche et qui m’obsède. Avant même de parler de musique, mon obsession c’est le son. C’est ce qui focalise toute mon attention, auquel j’apporte tout mes soins. Que je joue sur un super piano comme ici ou sur un piano pourri, ou faux, ma recherche a trait au son. C’est le son qui incarne ce que je suis, ma pensée. C’est ma signature. Voilà ce à quoi il m’arrive de penser sur scène. Ensuite, mon cerveau est déconnecté. L’intellect est absent. Par contre, j’ai des antennes branchées sur mes camarades. En fait, ce sont eux qui me joue et moi qui les joue. J’essaye d’être en phase avec eux. J’ai aussi une oreille qui traîne dans la salle mais, cela peut surprendre, la réaction du public m’indiffère totalement. Bien sûr, je joue pour le public, mais qu’il reste silencieux ou qu’il applaudisse à tout rompre, ce n’est pas grave pour moi. Je ne suis pas dépendant de l’effet que produit sur le public ma musique. Je fonctionne ainsi et il se trouve que mes partenaires sont dans la même logique. Il n’y a pas d’effets de manche, de lourdeur. On revient au silence dont nous avons parlé. Un pianiste classique, Sviatoslav Richter, sur scène avant de jouer la sonate de Listz, une œuvre qui dure une demi heure, il comptait jusqu’à 30. Ce monument qui commence juste par un sol à peine effleuré, je l’ai vu joué cela, quand la première note est donné après trente secondes de silence, tu as l’impression que le plafond te tombe sur la tête ! Le silence nous lie à l’interprète. Hélas, comme nous vivons une époque où nous sommes sollicités à outrance, où la pollution sonore est omniprésente, on finit par croire que le silence est le vide. Être face à soi-même dans le silence, pour beaucoup, c’est paniquant.

Vous avez arrêtez le conservatoire très jeune mais vous avez aussi un certificat d’aptitude de jazz. Quelle serait la première leçon que vous donneriez à un nouvel élève ?

Écoute de la musique.

Dernière question. Pensez-vous que la musique a un poids politique, inhérent ou choisi par les musiciens ?

Non, la musique est abstraite. C’est de l’air. Selon moi, elle est apolitique, asexué, non genré. Elle est pure. Si ce n’était pas le cas, je ne pourrais pas écouter ou jouer certains compositeurs, tout comme je ne pourrais pas lire certains écrivains ou poètes, ou apprécier certains peintres. La musique, c’est la musique. Après, il y a les paroles, la pensée et son expression personnelle sur tel ou tel sujet. Il y A trois jours, j’écoutais les Chants révolutionnaires de Chostakovitch, ce n’est la musique la plus fun du monde, c’est en russe et je ne comprends pas cette langue, et bien je trouve ça sublime et je me contrefiche que ce soit des chants politiques. Cela n’ajoute rien à la beauté de cette œuvre. La bonne musique transcende nos opinions humaines. On ne doit pas pour autant négliger nos opinions, au contraire. Je ne dis pas que la musique est un refuge étanche nous protégeant des contingences, des malheurs ou des beautés du monde. Je pense fondamentalement que la musique n’a pas de coloration politique, qu’elle n’a pas de sexe, de genre, de religion. Alors oui vous me direz que le gospel et Bach sont empreints de religiosité… mais j’adore ça tout en étant le pire des mécréants. Je suis complètement athée. Pour le coup, je suis content que Bach ait été un homme de foi. Coltrane avait une foi ardente qui a nourri sa musique ; j’en suis ravi, sinon il n’y aurait pas eu A love supreme. Mais l’aspect religieux de sa pensée m’indiffère. Je vois le résultat, je vois une musique transcendante, comme dans Bach. Qu’il ait tiré cette transcendance de la drogue, de sa spiritualité, de l’amour qu’il porte à sa femme, ou à son mari, cela m’importe peu, et qu’il soit militant trotskiste ou adepte des X-men aussi ! Ce que je dis là ne plaira pas à tout le monde… Mais c’est ce que je trouve miraculeux dans l’art, pas seulement dans la musique. Les peintres du XVIème et XVIIème que j’adore, leurs commanditaires, c’était des religieux ! Il y a donc des sujets religieux à la pelle. Sauf que ces peintres étaient des génies. Michel-Ange, Le Caravage, Velasquez, ils ont peint des sujets chiants, la vie des saints, la Vierge Marie, Jésus en croix… Je m’en fiche ! L’art est là et il est si puissant qu’il transcende tout. C’est le propre d’un grand artiste de transcender son sujet. Je vois cela et je suis moi-même transcendé.


Yves Dorison : photographie


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