Loleh Dorison a rencontré Kalle Kalima lors de son passage à Jazz Campus en clunisois
Mercredi 20 août 2025, Cluny

J’ai décidé de vous interviewer parce que j’aime beaucoup votre musique, mais aussi parce que j’ai vu que vous avez joué avec Daniel Erdmann qui est un de nos amis…
Oui, c’est un type formidable. Quand je suis arrivé à Berlin en 1998 pour étudier la musique, il était dans la même école que moi. Et ce qui s’est passé, c’est qu’ils m’ont demandé quel guitariste j’aimerais avoir à l’école, le célèbre guitariste Frank Moebius ? Il n’avait plus de place. Alors ils m’ont demandé si je voulais un artiste sauvage ou quelqu’un de plus traditionnel. J’ai répondu que je voulais l’artiste sauvage, ce musicien s’appelait John Schröder. C’est un très bon guitariste. Il avait à peine 20 ans quand il a joué avec Chet Baker, mais il était très difficile de le joindre, c’était avant Internet. Alors je suis allé à un de ses concerts et lui ai dit : « Monsieur Schröder, je suis votre élève, pourrions-nous faire un cours ? » Je suis allé chez lui et il avait un amplificateur de guitare, mais une seule prise, donc nous avons joué sans amplificateurs. Nous avons joué quelques morceaux, puis il m’a dit : « Oui, c’est bien, tu sais quoi, la prochaine fois, on se retrouve dans la salle de répétition ». John joue aussi de la batterie et il avait invité Daniel Erdmann. L’enseignement de John consistait à jouer avec lui et Daniel et cela a donné naissance à un trio ! C’est ainsi que nous nous sommes connus, grâce à mon professeur.
Moi, je l’ai rencontré à Lyon. Il est venu jouer plusieurs fois au LS Jazz Project.
C’est drôle. J’ai travaillé à l’opéra de Lyon. Un metteur en scène, David Marton, m’avait contacté, c’était en 2019, pour créer une nouvelle version de Didon et Énée qui s’appelait Didon et Énée remembered. Nous avons donc fait des arrangements à partir de la version originale d’Henry Purcell. J’ai composé pour l’orchestre et le chœur, mais je jouais aussi. La seule musicienne apparentée au jazz à part moi était Erika Stucky, une chanteuse américano-suisse. Il y avait en outre une chorégraphie et nous avons créé une sorte de pièce de théâtre musical. C’était sur la grande scène de l’opéra. Nous l’avons joué neuf fois. il est possible de le regarder sur Internet car par la suite l’Opéra d’Anvers en a fait un très bon film. C’est ainsi que j’ai vécu à Lyon pendant trois mois !
La première question portera sur Berlin, car vous en avez parlé, et je voudrais savoir si vous avez déménagé là-bas pour des raisons musicales ou personnelles ? Vous avez dit que vous y avez étudié, donc je suppose que c’était pour des raisons musicales ?
Oui, exactement, grâce au programme d’échange, Erasmus. Je suis venu d’Helsinki à Berlin. Aujourd’hui, ce qui est marrant, c’est que mon fils, né à Berlin, va faire Erasmus à Amsterdam, il étudie le droit et il se débrouille très bien d’ailleurs.
Vous considérez-vous comme un jazzman ou comme un musicien ?
C’est une très bonne question. Peut-être plutôt comme un musicien, même si j’ai appris le jazz traditionnel, j’ai aussi étudié à Helsinki, etc. Mais peut-être plutôt comme un musicien, étant donné que j’ai fait beaucoup de projets crossover, notamment avec des musiciens classiques. Mais le jazz reste le cœur, le centre de mon activité musicale.

Que pensez-vous du jazz finlandais ?
Le jazz finlandais s’est beaucoup développé. Il y a des groupes intéressants, certains jouent en France de temps à autre, le trompettiste Verneri Pohjola le pianiste Aki Rissanen, Raoul Björkenheim aussi, qui a été mon professeur, Miko Innanen avec qui j’ai fait mon premier groupe. Je viens juste de former un nouveau quartet avec Aki, un batteur et un bassiste. C’est un type très sympa. Nous avons joué en août à Helsinki. Le jazz finlandais est passionnant. Mais je trouve un peu dommage qu’en Europe il y ait de superbes scènes mais que la majorité d’entre elles soient un peu isolées les unes des autres. La scène française est incroyable, mais on ne la connaît pas assez en Allemagne et, en Finlande, on ne connaît pas assez la scène allemande. Il y a aussi un gars en Finlande qui fait venir des groupes français, Charles Gil. Je viens de le rencontrer à Raahe, dans le nord de la Finlande, où j’ai joué. Il organise des tournées françaises chez nous. Il fait ça depuis longtemps et c’est nécessaire.
Selon vous, qu’est-ce qui est le plus important pour un jeune guitariste qui souhaite apprendre : la musicalité ou la technique ?
Eh bien, d’une certaine manière, les deux vont de pair. Il faut avoir une idée musicale puis la technique pour la concrétiser. Les deux vont toujours ensemble. Mais je dirais que l’idée musicale me paraît plus importante, c’est l’objectif, même si la technique reste nécessaire.
Il y a aujourd’hui différentes nationalités au sein du trio ce soir, pensez-vous les différences culturelles au sein d’un même groupe ont un impact sur le son produit ?
Peut-être que oui. Dans ce cas précis, il y a un grand artiste, Andreas Schaerer, qui est suisse et aussi unique en son genre, il fait des choses que personne d’autre ne fait, et c’est ce que j’aime chez lui. C’est une chance de travailler avec Andreas, nous avons donné plus d’une centaine de concerts au fil des ans. J’ai donc appris à le connaître et, comme j’enseigne également en Suisse, cela m’a permis de découvrir la culture. C’est un pays très riche, je parle allemand et je travaille dans une région germanophone, le bassiste qui est avec nous ce soir, Jules Martinet, est francophone, donc vous avez plusieurs cultures dans un petit pays, ce que je trouve très enrichissant, mais on n’a même pas besoin de parler très bien une même langue quand on fait de la musique…
Vous avez remporté de nombreux prix et avez été nominé pour encore plus d’autres. Ces récompenses ont-elles une signification particulière pour vous ? Ont-elles changé votre perspective sur l’industrie du jazz ?
Je suis très reconnaissant du soutien que j’ai reçu. J’ai remporté quelques prix et j’ai été nominé à plusieurs reprises sans être pour autant récompensé. Je considère cependant que c’est à chaque fois un grand honneur car il y a énormément de grands musiciens. Je pense que c’est une aide précieuse car ce n’est pas un métier facile. Le jazz n’est pas un milieu très vaste, c’est un petit club ! Les musiciens de jazz, c’est un peu comme une petite famille. De plus, actuellement, dans de nombreux pays, les subventions sont réduites, il y a donc moins de soutien. De façon générale, je suis très satisfait d’avoir été soutenu par différents pays et, même si ce soutien venait à disparaître, je continuerais à jouer d’une manière ou d’une autre.
Vous êtes connu pour la diversité et la flexibilité de votre musique. D’où vient selon vous cette polyvalence ?
Encore une très bonne question ! Je pense que cela vient peut-être du fait que, d’une certaine manière, la ville de Berlin m’a ouvert de nombreuses possibilités lorsque je suis arrivé il y a vingt-cinq ans. Quelqu’un m’a demandé : « Tu veux venir jouer en studio avec ce groupe de soul ? » ou « Tu veux faire du théâtre musical avec nous ? », et j’ai répondu oui à beaucoup de ces propositions, en me disant « essayons ». Je suis ouvert d’esprit, ce n’était pas forcément mon truc, mais j’apprenais toujours quelque chose, grâce à mon instrument, la guitare, qui est un instrument jeune dans le jazz. Avant c’était plutôt des instruments à vent, le saxophone la trompette, le piano et la rythmique, la guitare électrique qui est arrivé plus tard était donc un peu comme un joker qui ajoutait de la couleur. Donc, d’une certaine manière, si vous pouvez ajouter beaucoup de couleurs, cela peut aider et satisfaire dans un groupe de jazz. Bill Frisell est une des personnes qui a fait cela en ajoutant de la musique country au jazz. Mais c’est aussi dans mon esprit, je suis ce genre de personne, oui.
Vous faites beaucoup de jazz et de musique improvisée en général, alors pourquoi avez-vous fait des reprises, par exemple celle de Hotel California des Eagles ?

Eh bien, cet album en particulier était une idée du producteur du label. Il m’a demandé si je voulais participer à ce projet avec un guitariste de blues norvégien, Knut Reiersrud. Et il voulait inclure ce morceau. Je lui ai répondu que c’était difficile, car ce sont des morceaux iconiques parmi les plus connus au monde. Ils sont emblématiques. Avant d’accepter, nous avons répété en Allemagne avec Knut. Puis, comme nous adaptions également des chants indiens traditionnels car il avait déjà joué avec des musiciens amérindiens et avait une connexion directe avec eux, il a eu cette idée, pour ce titre : « Incluons ce chant d’Afrique de l’Ouest avec Hotel California. » Nous avons fait cela, c’était expérimental, en essayant d’y apporter notre propre touche personnelle. Ca a été très intéressant et j’ai reçu beaucoup de commentaires positifs de la part de personnes qui n’aiment généralement pas ma musique… Mais c’est comme le jazz qui autrefois n’était fait presque que de chansons venant de Broadway. C’est ce que Sonny Rollins et Miles Davis faisaient à leurs débuts. Ils jouaient à leur manière la plupart des chansons de Broadway que tout le monde connaissait. C’était comme des chansons pop. C’est un peu comme si aujourd’hui vous jouiez du Adele, ou quelque chose du genre, avec des milliers de notes d’une manière un peu stupide… C’était quelquefois l’idée du jazz... On connaît l’origine et ensuite quelque chose d’intéressant se produit. Alors j’ai essayé. Certains aiment, d’autres détestent, mais ça ne me dérange pas. Je m’en fiche un peu, je fais beaucoup de choses. J’admets que certaines sont des expériences. Parfois, il faut essayer, et c’est après coup qu’on sait si c’était bon ou pas.
Y a-t-il un artiste avec lequel vous avez collaboré qui vous a marqué sur le plan humain ou personnel ?
Oui, il y en a eu pas mal. Je dois dire qu’Andreas Schaerer est un homme très sympathique et très gentil. Et il l’a toujours été, alors que moi, parfois, je ne suis pas très sympathique, vous voyez… Il fait vraiment des efforts. Cela m’a influencé. Par le passé, certains musiciens de jazz avaient tendance à être grincheux et à mal se comporter. Je pense que cela a changé aujourd’hui. Il est très important d’essayer d’être normal et amical, et de ne pas se comporter comme une star ou une diva.
Vous avez beaucoup voyagé pendant vos tournées. Quel endroit vous a le plus inspiré jusqu’à aujourd’hui ?
J’ai fait quelques voyages vraiment étranges. Je suis parti avec mon trio en Russie et en Ukraine en 2012 pour une semaine dans chacun des deux pays. Nous avons joué à Donetsk, et maintenant Donetsk... Je trouve frappant d’avoir été là-bas à une époque où tout allait bien et où tout semblait possible alors qu’aujourd’hui, c’est une zone de guerre. Cela m’a fait comprendre à quel point la paix est parfois fragile. Cela m’a beaucoup marqué. Mais je dois aussi mentionner les voyages en Amérique du Sud et en Inde où j’ai vu des gens extrêmement pauvres mais toujours aimables. Ils n’ont rien et sont pourtant de bonne humeur, J’aime ça. J’essaie d’apprendre.
Quelles autres formes d’art, telles que la littérature, la peinture ou le cinéma, vous inspirent ?
Toutes, mais surtout la littérature. Je lis beaucoup ces derniers temps.
Qu’avez-vous lu récemment ?

C’est drôle, j’étais dans cette maison familiale en Finlande et j’ai trouvé ce très vieux livre datant de 1910 sur l’hystérie, l’histoire et la philosophie des hystériques. C’est très intéressant. Cela a commencé dans l’Antiquité, avec Aristote, par exemple, qui, à l’instar de Platon, détestait l’art. Il disait que l’art était très mauvais car il nous empêchait de comprendre la réalité. Aristote était plus favorable à l’art. Et donc je lisais toutes ces théories sur l’art, Emmanuel Kant, très intéressant. Je n’ai pas pu finir le livre... Donc j’aime lire, c’est sûr. J’ai aussi fait une série d’albums inspirés de films.
Oui, j’ai vu l’hommage à David Lynch ?
Malheureusement, ils ne sont pas disponibles en version numérique. Il s’agit d’un label finlandais appelé « Toom » et d’un homme très riche qui a sorti ces disques, mais ils ne sont disponibles que si vous les achetez auprès de lui.
Vous avez dit que vous lisiez beaucoup, Avez-vous un livre préféré ? Ou un livre que vous avez lu récemment, ou un auteur peut-être ?
Oui, je dois dire que j’ai lu un excellent livre de Don DeLillo intitulé « Underground », il est très intéressant. Il traite en quelque sorte de la guerre froide, du gaspillage, des êtres humains. J’adore aussi un livre écrit par l’écrivain portugais José Saramago, « l’Évangile selon Jésus-Christ. » C’est un livre génial ! Il raconte comment Jésus, qui était charpentier, voyait sa vie, comme un homme normal. Il parle comme un charpentier, mais il sait qu’il est le fils d’un dieu, c’est très intéressant. Ce livre a été interdit au Portugal dans les années 1980 parce qu’il était trop provocateur. J’adore aussi Dostoïevski, Les Frères Karamazov, et Tolstoï.
Que souhaitez-vous transmettre lorsque vous jouez sur scène ? En quoi cela diffère-t-il de ce que vous ressentez lorsque vous jouez ?
Oui, c’est différent. Quand je suis dans le train, j’essaie toujours de m’entraîner parce que je voyage beaucoup alors j’essaie de jouer un peu. Ce n’est pas destiné aux autres. C’est juste pour moi. Quand je suis sur scène, c’est une forme de communication et j’essaie bien sûr d’établir un lien avec le public. Je fais mon truc de toute façon, mais j’essaie quand même de comprendre où je suis, et je suis très heureux si les gens réagissent, si quelque chose se passe. Ça devient donc un peu comme un dialogue ou il y a un sentiment de réponse commune. C’est une conversation, mais souvent, dans la tradition occidentale, la plupart des gens ne parlent pas beaucoup. Ils pensent généralement qu’ils doivent rester très silencieux. Ce qui est bien, c’est respectueux, mais parfois c’est aussi…… Lorsque nous avons joué en Russie pour cette étrange tournée, à Voronej, dans une grande salle, nous avions avec le trio, un morceau assez bluesy, très long et lent. À un moment donné, j’ai fait une citation de Pink Floyd tirée de Shine on you crazy diamonds. Et là, quelqu’un tout au fond du nombreux public a bondi et a crié « Yeaaaaah ! ». Ca, c’était un dialogue !
Y a-t-il une question que vous auriez aimé qu’on vous pose lors d’une interview ? Si oui, laquelle ?
La question serait peut-être de savoir si la musique a une autre pertinence que celle d’être simplement agréable et divertissante pendant une heure ou plus. Je ne sais pas si elle a plus de pertinence, si elle a une signification plus profonde, mais j’espère que l’on peut parfois trouver quelque chose qui va au-delà et qui reste. Mettre quelque chose dans l’air, un son, un cri, c’est plus que des mots, c’est un peu effrayant et fou. Cela va au-delà de la normalité. Donc oui, je me demande si l’on réussit de temps à autre à atteindre ce type de pertinence.
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Yves Dorison : photographie