Das Kapital ? Vous savez le trio qui rassemble Daniel Erdmann, Hasse Poulsen et Edward Perraud depuis plus de 20 ans ! Eh bien, ils ont joué dans une petite église à 50 mètres de la tombe de Jacques Prévert. Nous y étions !
Samedi 30 août 2025.
Église d’Omonville-La-Petite (Manche) - 20h30
Das Kapital, ce sont :

Pour entrer dans l’église d’Omonville-la-Petite, on commence par saluer Jacques Prévert, le poète et, derrière lui, Alexandre Trauner, son compère, célèbre décorateur de cinéma et de théâtre. Leurs tombes sont ici, presque à la pointe de la Hague, de simples pierres brutes gravées avec la fantaisie qui les caractérisait. Ils avaient choisi ce village du Nord-Cotentin pour se poser à la fin de leur vie.
Il pleuvait sur la Manche ce soir-là et le parapluie (de Cherbourg, oui, oui !) fut bien utile pour se rendre à l’office du soir, à savoir un concert du trio Das Kapital.
Avouez que cette soirée ne manquait pas de fantaisie : Prévert, une église pour écouter Das Kapital sous un Christ en croix avec l’aval du prêtre local... Karl Marx a dû se retourner dans sa tombe, lui.
"Vive la France" par un trio germano-franco-danois des plus iconoclastes, voilà bien un programme insolite pour cette soirée [1] .
On commence par le célèbre Marche à la Cérémonie des Turcs de Jean-Baptiste Lully. Edward Perraud évoque le timbalier scandant le rythme très solennel pendant que le saxophone soprano de Daniel Erdmann se joue de la mélodie. Hasse Poulsen brode des accords tordus qui font un peu boîter les turcs qu’on imagine cheminant sur le tapis roule à travers la nef de l’église. Entrée de jeu on ne peut plus baroque..
De Lully à Patrick Hernandez, il n’y a qu’un pas (de danse) car on enchaîne avec "Né pour être vivant" (traduisez Born to be Alive). En plein dans le disco et à fond de train.
La pression redescend avec une belle interprétation de Comme d’habitude (Ah, Cloclo) enchaînée avec Le Temps des Cerises et son final en douceur avec le chœur spontané de l’auditoire. Une sorte de communion laïque qui donne une idée du bel esprit qui s’installe en ce lieu.
Das Kapital, c’est l’équilibre improbable et réussi (la longévité en est la preuve) entre la sérénité imperturbable de Daniel Erdmann en costume-cravate la posture de folkeux décalé de Hasse Poulsen et l’energie explosive que dégage Edward Perraud, équilibriste coloriste de la batterie et de tout ce qui se frappe, gratte, frotte au cœur de ce trio volcanique.
Pour clamer "Vive la France", ils convoquent ensuite avec une affection distanciée Maurice Ravel, Georges Brassens, Eric Satie, Barbara, Jacques Brel et même Joseph Nicolas Pancrace Royer, compositeur baroque d’un Vertigo en forme de rondeau (avec toms accordés au quart de poil s’il vous plaît).
Ce soir-là, en première mondiale, le trio nous offrit Come Sunday la composition de Duke Ellington. Quel lien avec Vive la France ? Alexandre Trauner, ici enterré, fut un ami du Duke et lui rendre hommage en ce lieu est un vœu des organisateurs de la soirée. Bon choix car Ellington par Das Kapital, c’est délicat, subtil et renversant.
Bien sûr le public en redemandait et ils sont revenus pour conclure avec du belge, du Brel : "Ne me quitte pas"... Nous serions bien restés, évidemment.
La porte de l’église s’est ouverte sur un ciel étoilé. La pluie s’en est allée. En croisant à nouveau Prévert et Trauner, on ne doute pas qu’ils auraient aimé la fantaisie créative de ce concert. Ça fait du bien.

Organisé par l’association Saint-Martin Animation / Omonville-la-Petite (Manche, Normandie).
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[1] Le disque éponyme est paru en 2018 chez Label Bleu. On (re)lira la chronique d’Yves Dorison qui le récompensa d’un OUI bien mérité !