L’Orchestre National de Jazz with Carla

Première parisienne pour l’ORCHESTRE NATIONAL DE JAZZ et sa nouvelle patronne Sylvaine HÉLARY. Dix-sept musiciens sur scène parmi les plus intéressants du gratin du gratin de la scène jazzeuse française.
Depuis la salle, on voit, sur la droite, la colline des vents : neuf pour être précis. Tout là haut, Sylvain BARDIAU trompette et Quentin GHOMARI trompette et bugle. En dessous, Fanny METEIER tuba, Jessica SIMON trombone et Mathilde FÈVRE cor. Et sur la scène : Rémi SCIUTO saxophones alto et baryton, clarinette, voix, ocarina, scie musicale, arrangements, Hughes MAYOT saxophone ténor, clarinette, clarinette basse, Léa CIECHELSKI saxophone alto et flûte traversière, Sylvaine HÉLARY flûtes traversières, voix, conception, arrangements. Au milieu au fond là-haut : Illya AMAR vibraphone et percussions. À gauche, un poil en arrière le quatuor à cordes avec Anne LE PAPE et Laure FRANZ violon, Guillaume ROY violon alto et voix, Juliette SERRAD violoncelle, voix et enfin, en première ligne, le trio de base, de gauche au centre : Antonin RAYON piano et orgue Hammond, Sébastien BOISSEAU contrebasse et Franck VAILLANT batterie.
Le programme s’intitule WITH CARLA, en hommage à Carla BLEY dont Arnaud Merlin nous rappelle qu’elle se trouvait à ce même endroit en 1982. Tempus fugit...
Musique mécanique ouvre la session. Vaillant tricote, cliquète, percute, feraille et bam !! le choc immédiat et intense avec l’entrée de tous : puissance, délicatesse, rondeur, équilibre, ce son parfait qui emplit l’univers, cueille des oreilles aux tréfonds et s’en vient titiller des capteurs de plaisir. On peut se détendre, se laisser aller au fond du fauteuil. Ghomari au bugle, prend un solo susurré, les vents tapissent, les cordes dansent dessus, c’est vachement beau. Se détendre n’apparait pas être une si bonne option parce que, impermanence oblige, il convient de tendre l’oreille aux variations inattendues : un fortissimo suivi d’un pianissimo, un ralentissement subit, un enchaînement de petites phrases qui courent de la flûte au piano du piano à la contrebasse, etc. Autant dire que l’auditeur a du boulot.
Intro au piano et drums en notes piquées pour Útviklingssang avant un son tenu tutti. On croirait une musique de rêve, oui, une musique qui mène au rêve, le suscite, l’accompagne, l’enveloppe. Ouvre des espaces, invite à l’escapade. Mais c’est un rêve dérangé : une boîte à musique ? Des montagnes russes ? On pense collages ( et Max Ernst ), cut up ( et William S. Burroughs ), haïku ( et Basho ). Le sensible avant la raison. Plutôt que l’impermanence, on frôle l’intranquillité. L’arrangement de cette pièce donne carrément un coup de jeune à la partition originelle. En mieux.

Ups and downs démarre par l’exposé d’une série d’idées différentes : pas le temps de s’habituer, de prendre ses marques, on entre dans la séquence « encore plus de soli !!! » Ghomari puis Mayot s’y collent en petite formation ( piano-contrebasse-vibra-batterie), ça jamme sérieux. Tous s’en mêlent et on ne peut que se réjouir d’ouïr ce big band de luxe qui galope dans tous les sens ( ups ? ) avant un grand calme avec Rayon à l’orgue Hammond. Ce son, les souvenirs qu’il convoque, de quel film cette musique ? Et tout finit dans une rondeur sans aspérité aucune.
On ne parviendra pas à faire la différence entre l’écriture de Carla Bley et celle de Sciuto avec son Up again. Roy à l’alto et Lepape au violon face aux gros cuivres, (à noter le rôle majeur du trio tuba-trombone-cor dont le son profond enracine, ancre ), ça sonne mystérieux, sombre, la violoncelliste chante. Meteier soloïse avec son gros instrument, a cappella, un chant profond, sans affèterie. C’est prenant, limite envoûtant. Et la reprise tous ensemble demande une maîtrise parfaite : les silences qui ponctuent le final ont tout du piège pour zyco distrait qui a paumé son pied à coulisse. Il semble que se soient glissés In india et Wrong Key Donkey dans cet épisode.
Avec Bloc 1, Bloc 2, Bloc 3 et Bloc 4, on frise l’hallucination. Ils sont chauds bouillants, ont varié les formations internes à l’orchestre, lâché les solistes comme dans un petit club de jazz. La question est : comment tout entendre et tout écouter ? Comment ne pas se faire submerger par la variété de propositions ? Simon au trombone puis Ciechelski au sax alto, avec les riffs de l’orchestre et sur fond d’un ostinato rigoureux au vibra, se déchirent la bouche.
Sciotto dégaine son ocarina, presque tous l’imitent ( on croirait un hommage discret au Willem Breuker Kollektif qui était coutumier du fait : tous au violon ou à l’accordéon ) et, clin d’oeil ou citation ou simple rythme exotique : n’est-ce pas là un peu de la Bamba…. Il ne manquait plus que cela pour enflammer le public avec Bardiau qui s’envole dans les cintres.
On les rappelle bien sûr.
D’abord, en octet avec seulement deux vents : Sciuto et Hélary aux clarinette et flûte, pour un petit quelques chose tendre, tranquille, oui, enfin apaisé.
Suivi du retour de l’orchestre entier. On n’avait pas encore entendu Boisseau, c’est lui qui lance le final. Roy vocalise, joue les entertainers sur fond de blues dodu, épais, groovy. Rien de plus simple et de plus joyeux après leur prestation complexe, millimétrée et passionnante.
Vivement le 4 octobre pour entendre la diffusion de ce concert épastrouillant sur France Musique à 19 heures. Qu’on se le dise !!!
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