Pianiste, chef d’orchestre et chanteur, Jay « Hootie » McShann est né à Muskogee le 12 janvier 1909. Vers le milieu des années 30, il travaille à Kansas City. Paul Quinichette, Gene Ramey, Gus Johnson et Charlie Parker feront partie de son orchestre. En 1945, il dirige à Hollywood une petite formation. De retour à Kansas City à la fin des années 50, il y travaille comme pianiste et organiste.

Grande Parade du Jazz, Nice 1979
Grande Parade du Jazz, Nice 1979

Vous souvenez-vous, Jay McShann, de votre première rencontre avec Charlie Parker ?

La première fois que je l’ai entendu, c’était peu de temps après son arrivée à Kansas City. Je descendais la Douzième Rue, où se trouvaient tous les clubs, et j‘ai entendu ce son ! C’était Bird. Comme je ne l’avais jamais entendu auparavant, je lui ai demandé d’où il venait. Il me dit qu’il était de Kansas City, mais qu‘il avait été en tournée avec l’orchestre de George Lee. Il sonnait déjà différemment des autres saxophonistes.

Cela ressemblait-il à ce qu‘on a appelé plus tard le style « bebop » ?

Non, Bird n’a jamais joué « be-bop ». « Bebop » c’est seulement un terme qu’on a collé sur sa musique. Bird jouait le blues, toute sa musique est basée sur le blues. Même quand il jouait Night and day, il jouait le blues ! Mais les gens aiment donner un nom à chaque chose. C‘est comme le « rock and roll », on essaie de faire croire que c’est une « nouvelle musique », mais c’est vieux comme le monde, ça fait des années que je joue cette musique...

Grande Parade du Jazz, Nice 1976
Grande Parade du Jazz, Nice 1976

Vous avez engagé Parker dès votre première rencontre ?

Avant le big band, il a fait partie d‘un sextette que je constituais au moment de notre rencontre, en 1939. En 40, j‘ai organisé mon premier grand orchestre. Nous avons aussitôt enregistré Hootie Blues...

C’est aussi son premier solo enregistré...

Oui, puis il fit des solos sur Jumpin’ Blues et beaucoup d’autres thèmes A I‘époque, j’avais dans l’orchestre deux solistes à l’alto : Bird et John Jackson. Beaucoup de gens, en écoutant les disques, croyaient que c’était Bird qui jouait alors que certains solos étaient dus à John Jackson.

avec Jimmy Witherspoon, Grande Parade du Jazz, Nice 1979
avec Jimmy Witherspoon, Grande Parade du Jazz, Nice 1979

On dit que le principal inspirateur de Parker a été Buster Smith...

Sans aucun doute ! Buster Smith était un géant, mais personne ne le connaissait ! Bird adorait écouter Buster Smith et Lester Young, voila quels étaient ses maîtres ! A certains moments il était impossible d’entendre une différence entre Buster et Bird !

Pourquoi Parker a-t-iI quitté votre orchestre ?

Je savais que j’allais devoir partir pour l’armée et lui, de son coté, avait besoin de changement. Il m’a donc dit : « Hootie, je pense que c’est le moment pour moi de voir autre chose ». Comme il avait été réforné, il n‘avait pas à rejoindre l’armée.

Grande Parade du Jazz, Nice 1976
Grande Parade du Jazz, Nice 1976

Quand Parker était dans votre orchestre, Dizzy Gillespie était dans celui de Billy Eckstine ?

Non, il était encore dans le big band de Cab Calloway… À mon retour de I’armée, j’ai voulu monter un autre big band — Parker est même venu jouer avec nous à New York. Mais il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que l’époque des grands orchestres était terminée, la mode était aux petits groupes. Quand j’ai vu que tout mon fric filait en une nuit, j’ai laissé tomber et je me suis consacré, moi aussi, à une petite formation. C’est ce qu’on a appelé « le déclin des big bands ». Mais je n’ai jamais cessé d’aimer les grands orchestres, je sais que c’est mon domaine. J‘ai toujours des projets qui pourraient aboutir à la constitution d’un grand orchestre. Beaucoup nous ont quittés et je crois qu‘il est temps que je m‘y remette, que je réunisse des gars pour reprendre la route.

Bien que vous soyez né à Muskogee, dans I‘Oklahoma, votre nom est indissociable de la ville de Kansas City...

Quand j’ai commencé à jouer, ce sont les gars de Kansas City qui m‘ont influencé. II y avait là-bas beaucoup de musiciens, beaucoup de jam sessions... On peut dire qu‘un véritable style y est né. La musique de Kansas City, et surtout avec l‘arrivée de Count Basie, a toujours été basée sur le beat et le blues. Il y a un un « Kansas City beat » qui est différent, par exemple, de celui de Chicago. Tous les musiciens de Kansas City jouaient le blues.

Que pensez-vous de Ia façon dont le jazz a évolué depuis 1939-40 ?

Pour moi, le jazz d‘autrefois et le jazz de maintenant c‘est la même chose. Bien des gens ne se rendent pas compte que des morceaux comme Yardbird Suite et d’autres — devenus célèbres vingt ans plus tard — ont été refusés quand nous voulions les enregistrer il y a trente ans. Ils ont laissé passer des thèmes comme Jump the Blues, Hootie Blues, Swingmatism ou Sepian Bounce, mais pour le reste, qui était prêt, pas question de l‘enregistrer. Des choses que Bird et Diz ont rendues célèbres longtemps après existaient déjà, mais il n‘était pas possible de les mettre sur le marché. On nous a même dit une fors : « Vous devez jouer des choses que nous pouvons vendre, ou bien cette seance sera un fiasco ». Il a bien fallu s’incliner et coopérer sur ces bases.

Photographies et propos recueillis : © Gérard Rouy

https://www.discogs.com/fr/artist/274433-Jay-McShann