Michel Petrucciani, le pianiste pressé
Franck Médioni
L’Archipel, 432 pages


Michel Petrucciani (1962-1999) a bien vécu ; c’est mon sentiment après avoir lu le livre que Franck Médioni lui a consacré en 2024 à l’occasion de 25 ans de sa mort. Certes 36 années de vie, c’est peu, mais c’est un an de plus que Mozart et Charlie Parker. Si j’oublie les statistiques idiotes qui catégorisent tout et rien, je vois clairement à la lecture des multiples témoignages recensés (qui se recoupent assez régulièrement) par l’auteur que le pianiste aux os de verre a bouffé la vie à pleine dents, entretenu de belles amitiés, vécu des amours successives passionnées, cumulé les excès, multiplié malgré sa maladie les concerts, au point d’être presque légendaire aujourd’hui. Ce qui demeure, c’est sa musique. Il en a beaucoup joué et Franck Médioni le démontre avec précision. Si tout au long de son ouvrage, les anecdotes décrivent un être tumultueux, généreux et gentil, un peu menteur aussi, fatalement pressé par le temps, c’est le chapitre relatif à l’analyse de son jeu qui a le plus retenu mon attention. Tout ceux qui l’ont vu et écouté ont ressenti le pouvoir de sa main gauche et apprécié sa capacité à faire chanter l’instrument. Certains lui en ont d’ailleurs fait le reproche en le cataloguant dans un jazz pas assez aventureux à leur goût. Mais qu’auraient-ils fait à sa place, coincés dans 99 centimètres de chair et d’os défaillants avec devant les yeux le spectre d’une mort prématurée ? Je ne suis pas un fan ultime et quelques uns de ses disques m’ont laissé de marbre. Nonobstant ce bémol, ces albums en solo, plus particulièrement les derniers, lorsque son jeu commençait à s’épurer, sont des bijoux d’intemporalité à la musicalité époustouflante et ce n’est pas dû au hasard. Franck Médioni démontre bien qu’il a été depuis l’enfance un bourreau de travail totalement immergé dans la musique. On n’a rien sans rien. Ceci dit, il faut un peu plus que du travail pour laisser un héritage musical qui perdure. Il se trouve que Michel Petrucciani possédait ce truc en plus, une flamme de vie impétueuse, augmentée par une aisance naturelle à composer des chansons (c’est le terme qu’il utilisait), qui le différencia durant son passage terrestre du commun des pianistes. Cela devrait suffire à lui assurer une place à long terme au panthéon des pianistes de jazz.


https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Petrucciani