Créé en 2017 pour prolonger la dynamique estivale du festival Jazz à Juan et du Off « Jammin’ Summer Sessions », ce forum quelque peu intimiste dans sa première édition car réservé aux pros, est devenu ce rendez-vous jazzy incontournable depuis quelques années sur la scène nationale et internationale. Depuis 2019 le public peut assister à 6 concerts de 35 minutes dans la journée pour un prix très modique de 15€ et les deux salles débordent de monde. Les pros viennent y dénicher parfois les futures têtes d’affiches.

Un évènement lancé par Sylvain Luc en 2017

A la fin du mois d’octobre 2017, nous n’étions qu’une poignée de pros du jazz, journalistes et programmateurs au lancement de cet évènement dont le parrain était le très regretté Sylvain Luc. Ce guitariste exceptionnel était également la tête d’affiche de la soirée qui comportait à l’époque 3 concerts. Ce soir là il était accompagné par les frères Chémirami aux percussions, Stéphane Belmondo ( trompette) et Lionel Suarez ( accordéon). Gauthier Thoux qui avait encore une abondante chevelure et remporté le Tremplin de Jazz à Vienne l’avait précédé sur la scène de l’auditorium du palais Antipolis de Juan les Pins.
Nous étions en tout petit comité pour voir le showcase de Macha Gharibian ou celui de Tom Ibarra, devenus les artistes que l’on connaît avec leur renommée internationale depuis…

Fini le temps de la proposition de quelques producteurs majoritairement régionaux de présenter leurs artistes ou à certains journalistes spécialisés de les soutenir pour constituer le programme des showcases qui débutaient le matin avec 7 groupes à écouter.

Place à un comité de sélection de 21 membres composé de programmateurs de festivals ou de salles, de pros de la musique, de responsables des secteurs de l’Office du Tourisme d’Antibes-Juan les Pins et d’un rédacteur en chef. Une palette chargée d’écouter 450 morceaux de musique en 1 mois pour arriver à une sélection finale de 18 groupes !
Pour les sélectionné(e)s un passage sur l’une des deux scènes du Jammin’Juan est déjà une récompense et l’assurance de pouvoir toucher en peu de temps et sans déplacement un ensemble de pros de la programmation mais également de la presse spécialisée.
C’est l’occasion unique d’être remarqué(e)s par des directeurs artistiques français et étrangers venu(e)s pour ce rendez-vous devenu incontournable.

Le Jammin’Juan, tremplin pour une carrière

Peu d’artistes ont la chance de revenir à Jammin’Juan pour un showcase sous leur nom, ce forum devant être un tremplin pour une carrière.
Vladimir Torres figure dans le tableau des retours réalisés avec encore plus de succès. Franco-uruguyen , contrebassiste-bassiste autodidacte et compositeur-arrangeur, il comptabilise 25 ans de pratique dans l’industrie musicale.

Ma découverte remonte à 2021 dans ce même forum où il était venu en trio présenter Inicial avec le même pianiste et batteur que cette année. Ce fut une très belle rencontre humaine et musicale qui ne devait pas rester sans lendemain d’autant qu’il avait aussi osé sortir – après la Covid- un album solo Music for a locked in Double Bass en hommage à ses deux fils Gabriel et Ismaël. Incontestablement ce gars, au look bien sage, avait une manière bien à lui de bouger sa contrebasse et de jouer !

Depuis 2020 il a donné plus de 200 concerts et j’avais hâte de le découvrir dans cette nouvelle formation du quintet avec son quatrième album Rush juste sorti en septembre.

A peine arrivés de Besançon par la route et c’est aussi lui qui conduit le minibus, direction les balances moins de deux heures avant le showcase de 35 minutes. La pression monte car une saison, voire une année peuvent se jouer dans ce laps de temps.

La va et vient du public entre l’espace Gould (en bas) et la salle Fitzgerald (haut) ressemble à un départ de marathon dès la dernière note envoyée, chacun veut être dans les premiers rangs. Pour ce concert de Vladimir j’ai fait parlé l’expérience et je suis devant, le mieux placé pour observer les échanges de regards, les émotions de chaque musicien. Bien avant les premières notes, la salle est archi-comble, la température a grimpé de plusieurs degrés et les pulls sont tombés…

Pour son retour, il a changé de look, plus rebelle même avec ses lunettes, dans sa tenue noire mais les avant-bras sont dénudés et laissent voir d’impressionnants tatouages.

Visiblement il a encore plus d’énergie communicative avec ce quintet .
Quand je lui ai demandé ce qui l’avait poussé à faire un album en quintet il m’a répondu « C’est une idée qui trottait depuis un moment, une couleur qui me plaît pour aussi sortir du confort du trio mais il fallait rencontrer les bonnes personnes »

Il partait avec ses solides appuis que sont le pianiste Martin Schiffmann et le batteur Tom Moretti présents depuis 4 ans. Son duo enregistré sur l’album précédent contrebasse – trombone avec Constantin Meyer l’avait convaincu de poursuivre et sa participation depuis deux ans dans le quartet du saxophoniste Hugo Diaz allait compléter le casting.

A travers les improvisations on peut basculer entre l’urgence intérieure et la recherche d’un souffle. Ses arrangements servent aussi à mettre en valeur ses complices musiciens et lui permettent de proposer un projet aussi engagé sur le plan musical que thématique.

Quand Constantin prend son trombone pour Gazza is burning, le son nous transmet tout de suite l’atmosphère pesante et tragique de la situation. Le jeu de piano de Martin pour Zoe’s walk nous emmène dans une promenade méditative. Avec le saxo alto d’Hugo sur Valencia Bilbao Granada vous êtes en plein voyage et dans l’ambiance du flamenco. Dans deux tracks Paz et Rush, titre éponyme de l’album, le leader nous montre toute la puissance et la profondeur de ses lignes de contrebasse.

« Mes enfants, ma famille sont bien présents dans mes compositions »

Il était écrit que ce concert serait vraiment particulier et chargé en émotions. Première séquence quand Vladimir nous présente The Leaving, titre qui n’est pas dans Rush mais présent dans Inicial. « Je l’ai écrit quand mon fils est parti à 10.000 km, il avait 8 ans, il en a 20 maintenant » On sent dès les premières mesures l’émotion surgir dans son regard mais elle nous traverse aussi.
Ce titre n’a jamais été enregistré en quintet ni joué auparavant m’avouera-t-il après le concert quand je lui ai fait remarquer que Rush est certainement l’album le plus personnel avec Dos Hermanos.

Avec celui-ci, on grimpe dans les hauteurs de l’émotion quand il nous raconte la genèse « C’est pour célébrer les retrouvailles de mes fils, les deux frères qui ont 20 et 11 ans. J’ai plutôt l’impression d’avoir deux fils de 11 ans tellement ils sont en osmose »
Musicalement, cela se traduit par des échanges piano-batterie qui commencent par une envolée pianistique rejointe par une volée de la batterie, ceci symbolisant remarquablement les retrouvailles entre les deux frères sans oublier quelques touches de contrebasse pour rappeler la présence du père.
Un papa qui avouera en loges « Mes enfants, ma famille sont toujours bien présents dans mes compositions ». Le public ne s’y est pas trompé pour les sentiments, une responsable d’un club de jazz me confiera avoir lâché quelques larmes à la fin du showcase.

Vladimir n’oublie pas sa famille mais aussi sa coproductrice d’albums depuis 4 ans, Anne-Laure Meyer qui dirige le label L’Horizon Violet « sans qui nous ne serions pas là » concluera-t-il devant un public enthousiaste.

Philippe Déjardin : photographie


https://jammin.jazzajuan.com/