D’jazz Nevers Festival 2025 - 39ème édition - Partie 1/3.
Journées des 8, 9 et 10 novembre. Intimisme, émotion et fidélité.
Depuis 39 ans, la cité Ducale de Nevers, chef-lieu de la Nièvre, est la terre d’accueil d’un grand nombre d’auditeurs, artistes et professionnels du spectacle pour bénéficier d’une cure auditive marathonienne de jazz et musiques improvisées, fruit d’une programmation exigeante et plurale concoctée avec soin par son directeur Roger Fontanel, qui font du D’jazz Nevers Festival l’un des évènements majeurs de ces musiques en France et en Europe. À l’heure où les horreurs de notre monde ne se comptent plus, le spectacle vivant est un moyen d’évasion qui permet de s’échapper ponctuellement des pensées moroses de notre société. Au-delà de cet effet au bénéfice moral certain, la Culture se doit d’être une source de partage, découvertes, échanges… tout simplement d’éducation, qui doit minimiser, voire s’interdire les barrières socio-culturelles et politico-économiques, souvent sources de complexité et divisions. À la croisée des styles et des genres musicaux qui gravitent autour du jazz (classique, baroque, rock, électro, musiques du monde…), mais aussi des pratiques artistiques non musicales (théâtre, photographie, chorégraphie, cinéma…) et des publics (de tout âge et toutes bourses), ce festival répond pleinement à ce que l’on peut attendre aujourd’hui d’un festival à missions de service public.

Le coup d’envoi est donné le 8 Novembre au Petit Théâtre à l’italienne de Nevers, dont les planches ont accueilli bon nombre d’artistes au fil des années, avec une création inédite portée par David Chevallier (guitare) accompagné de Sophie Bernado (basson) et Catherine Delaunay (clarinette), qui a offert aux donateurs du festival un magnifique concert solo le même jour à 11h00. L’instrumentation singulière de ce trio présente une musique acoustique magnifiée par le soin d’une légère sonorisation. Nous reconnaissons l’écriture savante, complexe et riche de David Chevallier, qui donne à entendre et imaginer un orchestre de taille plus importante aux multiples voix. Cela grâce aux détails harmoniques, rythmiques et mélodiques dont le compositeur a le génie, comme il sait en faire usage dans d’autres projets d’inspiration baroque. Une très belle occasion de révéler les prouesses du basson, peu présent dans le jazz mais magnifiquement mis en valeur par Sophie Bernado.

La soirée se poursuit dans la grande salle de « La Maison » (ex-Maison de la Culture), avec le groupe Flash Pig, un des quartets français les plus actifs du moment, sans leader apparent, pour nous faire partager le répertoire de son cinquième album. Le prétexte d’inspiration est le film The Mood for Love de Wong Kar-waï. Les quatre musiciens prodiges (Maxime Sanchez au piano, Adrien Sanchez au saxophone ténor, Florent Nisse à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie), revisitent la musique du film en ajoutant une dimension scénographique très réussie, assurée par un décor et des costumes inspirés de l’œuvre, enrichie des projections vidéo, extraits audio, jeux de lumière et de scène qui rendent la musique plus belle et émouvante. Certains moments évoquent le cool jazz des années 60, l’ambiance tamisée des jazz clubs américains de l’époque et des albums phares de Stan Getz pour offrir au public bien plus qu’un concert.

La deuxième partie de soirée est l’occasion de réaccueillir Youn Sun Nah dans un univers intimiste partagé avec Bojan Zulfikarpasic (piano et fender rhodes). La chanteuse coréenne explore toutes les tessitures de sa voix unique et s’inspire du répertoire de grandes figures féminines du chant (Björk, Nina Simone, Edith Piaf) pour offrir une musique touchante, contemplative, mélancolique et chargée d’émotion. Loin des relectures parfois simplistes souvent entendues dans le jazz vocal, ce duo démontre toute sa splendeur grâce à l’univers original et très personnel des deux complices qui exploitent les possibilités infinies et surprenantes de leur technique de jeu. Une véritable merveille qui sort enfin des clichés habituels des duos piano voix.

Le festival ne s’accorde plus de pause dominicale en proposant depuis plusieurs années un concert le dimanche en fin d’après-midi, qui répond pleinement aux attentes d’un public souvent plus large que les habitués du festival. Le retour de Naïssam Jalal était très attendu, après un concert mémorable en trio il y a quelques années, dont une partie du public semble se souvenir. Cette flûtiste que l’on ne présente plus, reconnue sur les scènes européennes pour son inspiration orientale magnifiée par sa voix et sa maitrise indiscutable du ney (flûte traditionnelle), comble l’auditeur avec son univers musical fascinant. Cela grâce aux lignes mélodiques profondes jouées sur les cordes frottées par Claude Tchamitchian (contrebasse) et Clément Petit (violoncelle), minutieusement accompagnées des pulsations délicates et colorées du batteur Zaza Desiderio. Le répertoire est un ensemble de rituels de guérison imaginaires inspirés des éléments de la vie (terre, vent, soleil, lune…) qui invitent l’auditeur à parcourir un chemin spirituel et s’imaginer des paysages de douceur et mélancolie. Une excellente façon pour se décontracter un dimanche après-midi.

Le lendemain, je rejoins la scène du théâtre pour apprécier une des lignes directrices fondamentales de la programmation qui n’a jamais fait défaut depuis ses débuts ; la fidélité, dont bénéficie une famille d’artistes de toutes générations, de plus en plus grande au fil des années. Cet engagement de reprogrammer régulièrement des musiciens permet au public d’apprécier l’évolution des répertoires, que ce soit sur les principes d’écritures, les langages de l’improvisation mais aussi dans les sources d’inspiration et les possibilités de collaborations artistiques. Vincent Courtois est l’un des plus fidèles du festival (présent depuis 1991), grâce à son talent indiscutable, son ouverture à différents genres et disciplines artistiques (littérature, photographie, cinéma…). Le violoncelliste propose le nouveau trio Joannes, dans lequel nous retrouvons deux autres fidèles du festival : Sophia Domancich au piano (qui avait marqué le public l’an dernier en trio) et Catherine Delaunay dont on ne peut pas oublier la présence au sein du quartet de Jacky Molard et François Corneloup accueilli quelques années avant sur cette même scène. Avec cette formule peu commune sans rythmique, chacun trouve sa place et se partage les rôles de soliste et accompagnateur. Nous retrouvons les préoccupations musicales du violoncelliste entendues dans différents projets récents : duo de sonates avec Colin Vallon, trio inspiré de Ravel avec Frank Woeste ou plus récemment la relecture des suites de Bach pour violoncelle solo. Le lyrisme et le son de Courtois, l’identifiant parmi tous les violoncellistes, est mis en valeur par le soutien harmonique et mélodique de Sophia Domancich (dont le jeu s’apparente à celui de Paul Bley, Marylin Crispell, Sylvie Courvoisier) et Catherine Delaunay (fortement inspirée de Jimmy Giuffre, l’une de ses références majeures). La musique, parfois abstraite et contemporaine laisse aussi la place à des moments plus classiques et mélodiques, notamment apportées par deux magnifiques compositions des musiciennes.

En toute fin d’après-midi, je retrouve le magnifique théâtre pour découvrir le nouveau quartet du violoniste Clément Janinet, dont l’instrumentation et l’univers musical sont inspirés du projet « Charm Of The Night Sky » du trompettiste Dave Douglas. Il choisi de s’entourer de musiciens européens avec lesquels il n’a jamais partagé la scène, dont le plus connu est le trompettiste norvégien Arve Henriksen, à l’univers électro ambiant proche de Nils Petter Molvaer et Jon Hassell. Il avait déjà été entendu à la fin des années 90 dans le tentet Different Rivers du saxophoniste Trygve Seim. Les ambiances planantes des albums du trompettiste sont très présentes avec les apports de sons plus acoustiques de l’accordéon d’Ambre Villermoz (plus connue dans le registre des musiciens classiques et anciennes) et de Robert Lucaciu (jeune contrebassiste allemand découvert aux côtés du sextet « Thérapie de couple » du saxophoniste Daniel Erdmann). Le répertoire, composé et arrangé pour l’occasion, livre une musique généreuse en mélodies et couleurs, à la croisée des musiques traditionnelles occidentales et anciennes. On reconnait les tournures répétitives, stimulantes, mélancoliques et chantantes du violoniste, qui font de ses projets des œuvres remarquables très identifiables parmi les nombreuses propositions existantes dans ces musiques. La douceur, l’intimité et les ambiances veloutées du projet « Gardens of Silences » font de ce concert l’un des plus beaux moments du festival.

En soirée, le festival accueillait pour la huitième fois l’Orchestre National de Jazz, une façon singulière de démontrer le soutien consacré à cette institution depuis ses débuts et plus largement aux grandes formations, alors que la programmation des orchestres de taille importante est devenue rare sur nos scènes, en raison des restrictions économiques impactantes. Dirigé par Sylvaine Hélary (déjà accueillie il y a deux ans avec son Orchestre Incandescent), la nouvelle version de l’ONJ dévoile « With Carla », programme inspiré de l’univers de Carla Bley. Cette compositrice majeure avait déjà inspiré plusieurs directeurs français d’orchestres imposants (Didier Levallet, François Raulin, Rémi Gaudillat, plus récemment Eve Risser…) mais cette fois-ci, les morceaux sont choisis dans les répertoires de petites formations de la pianiste (duo, trio, quartet). Le pari est pleinement réussi, grâce à des arrangements sophistiqués et une écriture respectueuse des ambiances orchestrales très diverses de la compositrice, assurée par Rémi Sciuto et Sylvaine Hélary.
L’esprit solennel, rassembleur, festif, parfois mélancolique et énergique de la musique de Carla Bley est bien présent. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux orchestres de Charlie Haden et Chris Mc Gregor avec une dimension supérieure apportée par un quatuor à cordes qui trouve pleinement sa place dans l’univers très cuivré de cet orchestre transgénérationnel. La formation respecte la parité, révèle de véritables pépites de la scène française (Fanny Meteier, Léa Ciechelski, Jessica Simon) et accueille dans ses pupitres une partie de l’équipe du précédant ONJ dirigé par Frédéric Maurin (Quentin Ghomari, Sylvain Bardiau, Guillaume Roy, Mathilde Fèvre). Le tout soutenu par la rythmique flamboyante de Sébastien Boisseau (contrebasse), Franck Vaillant (batterie), Antonin Rayon (piano, orgue hammond) et Illya Amar (vibraphone, percussions) qui ont tous excellé dans leur prestation de soliste. Cet orchestre présente des artistes de différents horizons musicaux, mis en valeur par une musique riche de couleurs et surprises qui laisse les auditeurs dans un émerveillement permanent. Une réussite totale.
Prochainement : Partie 2/3. Journées des 11, 12 et 13 novembre : métissage, découverte et danse.
Un grand merci à Maxim François pour les photos ! -Instagram-