Le D’jazz Nevers Festival se poursuit le mardi 11 novembre à 12h15 dans la petite salle de l’ancienne Maison de la Culture. Le jazz au féminin est toujours à l’honneur. Pour preuve, le festival accueille l’altiste Séverine Morfin, l’une des figures les plus intéressantes des instruments à cordes de la scène française. Déjà accueillie avec son projet Mad Mapple il y a deux ans et révélée au sein des orchestres de Jean-Marie Machado et Régis Huby, l’altiste propose un duo oriental avec le musicien algérien Malik Ziad, joueur de guembri et mandole. Le public est de tous les âges grâce à une série de concerts scolaires durant la semaine du festival. Le duo embarque les auditeurs dès les premières notes pour un voyage au cœur de la tradition gnawa dans les contrées du Magreb. La musique est poétique, douce, mélancolique, magnifiée par une amplification électronique de l’alto qui lui confère un côté mystérieux et contemplatif. Les deux instrumentistes s’échangent les rôles de soliste et d’accompagnateur, avec des lignes de basse qui invitent à la danse. Une très belle découverte, dont je suis impatient de découvrir le disque.

Séverine Morfin © Maxim François
Séverine Morfin © Maxim François

Direction le Café Charbon (scène prochainement labellisée SMAC) pour un enchaînement de 3 concerts à partir de 17h00, dans le cadre de l’opération « Regional Days », initiée l’an passé par Roger Fontanel en vue de permettre à des formations régionales de se produire au delà de leur région d’origine. Le principe est aussi de faire découvrir des groupes régionaux durant deux jours, de Bourgogne Franche Comté et d’une autre région, par l’intermédiaire d’un partenariat avec une scène locale, un réseau ou un festival. Après la Normandie l’an passé, soutenue par le festival Jazz sous les pommiers, D’Jazz Nevers accueille cette année trois formations du Centre Val de Loire, accompagnées par le Petit Faucheux. Nous entendons dans un premier temps le quintet Naïram de la jeune contrebassiste Jasmine Lee qui signe l’intégralité du répertoire. Son écriture s’inspire de l’Afrique et des Caraïbes avec des influences folk et rock, pour dessiner un univers très personnel inspiré d’amitiés, grâce aux sons charmeurs de la clarinette (Nicolas Audouin) et de la flûte (Alexandre Aguilera) mis en valeur par les accords chaleureux de la guitare de Marion Delmont. Une musique aux couleurs chaudes et apaisantes, qui a su embarquer le public dans un voyage inspirant qui évoque par moments l’univers de la contrebassiste et chanteuse Sélène Saint-Aimé.

Quintet Naïram © Maxim François
Quintet Naïram © Maxim François
Trio Kolm © Maxim François
Trio Kolm © Maxim François

Place ensuite au trio Kolm, une formation décoiffante aux accents toniques, qui projette l’auditeur dans un univers cosmique étrange. On entend des sonorités free et électro, des rythmiques technoïdes, des dérapages rock fulgurants qui plongent le public dans un état de transe qui invite à la danse. La musique alterne des moments calmes et des instants imprévisibles plus perturbés. Une excellente manière de découvrir les sonorités électriques des clarinettes de Loïc Vergnaux, la batterie fougueuse d’Adrien Desse et le théâtre percussif du guitariste Vincent Duchosal qui m’évoque les univers de Derek Bailey, Marc Ribot et Fred Frith.

Jérôme Lefebvre © Maxim François
Jérôme Lefebvre © Maxim François

En dernière partie, un sextet transgénérationnel de musiciens parmi les plus intéressants de la Bourgogne-Franche-Comté, mené par le guitariste Jérôme Lefebvre. À ses côtés, le saxophoniste Guillaume Orti au langage toujours aussi contemporain et précis, Daniel Jeand’heur, batteur du groupe One Shot très inspiré du jeu de Christian Vander, les soufflants Loïc Vergnaux (clarinettes) et Thimothée Quost (trompette), anciens étudiants du département jazz du CRR de Chalon sur Saône, et le contrebassiste Benoît Keller, leader du trio révoltant Explicit Liber. L’orchestre présente une longue suite qui explore une large palette de couleurs contrastées aux climats variés. La musique semble narrative et pourrait être composée pour l’image, au point de s’imaginer des scénettes dessinées avec soin et précision. On apprécie l’exigence portée aux nuances et à l’association des timbres. Chaque membre du groupe trouve sa place et démontre une personnalité musicale originale et affirmée. On restera scotché par une performance improvisée en solo par Thimothée Quost, dont la trompette est déformée par des sonorités électroniques dont lui seul a le secret.

Lagon Nwar © Maxim François
Lagon Nwar © Maxim François

Retour ensuite au Petit Théâtre pour un concert haut en chaleur avec le groupe Lagon Nwar porté par le TriCollectif, collectif initialement créé par des musiciens de la scène orléanaise. Valentin Ceccaldi tient la basse rockeuse et psychédélique. Quentin Biardeau, aussi bien à l’aise à revisiter le répertoire de Guillaume de Machaut qu’à jouer dans des expériences free rock les plus délirantes, est au saxophone ténor, clavier et effets électroniques. Le quartet trouve toute son originalité avec la présence du batteur et chanteur burkinabé Marcel Balboné et de la chanteuse réunionnaise Ann O’aro. Nous sommes immergés dans une ambiance aux tourneries rythmiques lumineuses et aux chants africains dansants. La musique m’évoque l’afrobeat de Femi Kuti, le jazz éthiopien de Mulatu Astatke, sans abuser des rythmiques et mélodies parfois trop répétitives de ces genres, grâce à l’alternance des climats. Tantôt apaisants, apportés par les sons de synthétiseur et les voix des quatre protagonistes, tantôt éruptifs, lors des explosions free jazz du saxophoniste, le magma volcanique bouillant nous accroche pour nous emporter dans les profondeurs de l’océan Indien. Les chants nous invitent à survoler les méandres montagneux et rocheux de la Réunion. Je ressors enjoué et particulièrement ému de ce concert, dont les mélodies de type maloya restent gravées dans ma mémoire.

Sylvain Kassap & Hélène Labarrière © Maxim François
Sylvain Kassap & Hélène Labarrière © Maxim François

Le lendemain, le festival s’accorde un moment de retrouvaille à midi avec le duo formé par Sylvain Kassap (clarinettes) et Hélène Labarrière (contrebasse). On ne compte plus leurs passages à Nevers. Ils y ont présenté l’essentiel de leurs projets depuis 1987. Le public attendait avec impatience une nouvelle venue de ce duo découvert en 2002 au Pac des Ouches (cave du Petit Théâtre). Je me souvenais d’un concert très intime, au dialogue serré et très complémentaire. Les deux solistes présentent des compositions du disque Dédicaces, paru en 2023 sur le label Emouvance. On apprécie les traits mélodiques minimalistes et contemporains qui servent de prétextes à des improvisations minutieuses, caractéristiques de leur univers. On retrouve avec plaisir les inspirations voyageuses et occidentales du clarinettiste, au jeu très personnel et au son unique. La contrebassiste démontre une nouvelle fois un phrasé profond et dynamique avec des déferlements de notes, des accords plaqués, des sonorités boisées, donnant à la contrebasse son caractère charmeur de grande dame du jazz.

Quartet Ymir © Maxim François
Quartet Ymir © Maxim François

Le Café Charbon accueille à partir de 17h00 la deuxième session des Regional Days pour une après-midi plus expérimentale que la veille. Le quartet Ymir donne à entendre un environnement sonore bruitiste qui peine à prendre son envol. L’écriture est assez abstraite et minimaliste, très acoustique, assimilable à de la musique contemporaine de chambre. Je reste sur une fin un peu décevante. Malgré une instrumentation originale qui aurait pu mettre le groupe à son avantage, les quatre musiciens de Touraine, aux talents certains, ne réussissent pas à emporter le public. Une durée de concert plus conséquente (les sets étant limités à une quarantaine de minutes) nous aurait peut-être aidés à comprendre le sens profond de cette musique.

Trio Meije © Maxim François
Trio Meije © Maxim François

En deuxième partie, le trio Meije mettra beaucoup de temps à révéler son univers de profondeurs abyssales surprenantes. Léa Ciechelski exprime un langage évolutif agrémenté de sons étirés et des sonorités électriques de son saxophone alto. Le guitariste Vincent Duchosal nous fait découvrir l’agilité de son jeu puissant, très rock et contemporain soutenu par l’architecture rythmique précisément sculptée du batteur Benjamin François. Les musiciens malaxent une matière sonore qui se façonne au fil du temps, lorsqu’on écoute avec insistance et curiosité, pour découvrir où nous mène ce périple exploratoire étrange. Quelques moments m’évoquent le trio Big Satan du saxophoniste Tim Berne avec Tom Rainey (batterie) et Marc Ducret (guitare électrique). L’itinéraire laisse apparaitre au fil du temps un aboutissement plus rythmé et mélodique, qui emporte d’avantage l’auditeur et l’incite à poursuivre le trajet dans d’autres contrées musicales.

Laurent Maur © Maxim François
Laurent Maur © Maxim François

Pour conclure, le quartet Soundscape de l’harmoniciste Laurent Maur, récemment installé dans la Nièvre. Il est accompagné d’une équipe aux talents certains : Emilie Calmé (flûtes), Clément Simon (claviers) et Curtis Efoua Ela (batterie). Alors que mes références en harmonica jazz ne dépassaient par Toots Thielemans et Olivier Ker Ourio, je découvre un harmoniciste à l’univers très personnel qui ose donner à son instrument une dimension électronique en utilisant par moment un harmonica synthétiseur pour révéler une musique résolument mélodique, gorgée de groove qui invite à la danse et au voyage. Un concert qui nous permettra de constater que les Regional Days sont l’occasion d’accueillir des formations émergentes aux esthétiques musicales très différentes.

Régis Huby Sextet Bliss © Maxim François
Régis Huby Sextet Bliss © Maxim François

En soirée, le Théâtre Municipal de Nevers accueillait le nouveau projet « Bliss » du violoniste Régis Huby, un habitué du festival régulièrement invité pour présenter ses projets originaux. Je me souviens notamment de ses magnifiques concerts avec les quartets IXI, Equal Crossing puis son Large Ensemble The Ellipse. Cette fois-ci, le leader renoue avec la forme du sextet, qu’il avait déjà expérimentée dans son projet « Simple Sound » dans les années 2000 et maintient son goût prononcé et sa maitrise reconnue de l’écriture pour les cordes. Il s’entoure de personnalités musicales fortes de cette famille instrumentale, reconnues pour faire voyager l’auditeur dans des registres musicaux aux confluences des musiques orientales : Claude Tchamitchian (contrebasse), Clément Petit (violoncelle) et Séverine Morfin (alto). L’orchestre donne à entendre une instrumentation proche du quartet à cordes conventionnel mais sans violon. Il se démarque ainsi des clichés de la musique classique. L’exigence d’écriture permet de confondre les voix, interchanger les rôles, jouer sur les couleurs des sonorités naturelles des cordes frottées et pincées. L’amplification électronique du violon ténor donne à la musique un aspect contemplatif, narrateur et apporte une tessiture intermédiaire entre le violoncelle et l’alto. Les instruments à cordes sont mis en valeur par les effets électroniques subtils du percussionniste Michele Rabbia et le discours aérien de Samuel Blaser, l’un des trombonistes les plus reconnus sur les scènes européennes et Outre-Atlantique. Un voyage musical surprenant et envoutant à retrouver absolument sur disque.

Prochainement : Partie 3/3. Journées des 13, 14 et 15 novembre : Emergence, tradition et hommages.


Un grand merci à Maxim François pour les photos !