L’histoire d’un film de jazz, Syncopation (1942) de William Dieterle, dans une Amérique ségrégationniste qui s’apprête à entrer en guerre
Emigration et Jazz à Hollywood : Syncopation
Claire Demoulin
Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 183 pages

Ni jazz ni cinéma à proprement parler dans ce livre mais l’histoire de ce couple par le prisme d’un film, vue par cette universitaire spécialiste de l’histoire culturelle ; telle est l’ambition de ce quatrième ouvrage de la jeune collection Focus (de facture très réussie) éditée par l’Association française de recherche sur l’histoire du cinéma.
Le film en question ? Syncopation (La fièvre du jazz) produit et réalisé en 1942 par le cinéaste allemand Wilhem Dieterle qui, naturalisé américain en 1930 devient William Dieterle. Le scénario imaginé par cet auteur entend retracer musicalement l’origine du jazz, parti d’Afrique pour arriver et s’établir aux Etats- Unis.
Réalisateur prolifique, il est aussi producteur et se heurte, comme il se doit, aux exigences de la profession. Elles visent certes à améliorer le scénario mais aussi à s’assurer qu’il ne dépasse pas le cadre de ce qui est permis quant à la représentation de la population noire et plus particulièrement, ici, des musiciens d’origine africaine.
C’est ainsi que la première version du scénario, adaptée par l’auteur Valentine Davies de son propre ouvrage The Band Played Once et présentée au cinéaste producteur s’attire le reproche de mettre trop l’accent sur le protagoniste noir dans un contexte où la censure est sur ce point plutôt sourcilleuse. Dieterle propose donc une co-présence à l‘écran des artistes blancs et des artistes noirs, en confiant le soin à un jeune scénariste polonais, qui deviendra très célèbre à Hollywood, Philipp Jordan d’établir cet équilibre et de redonner une place centrale au jazz, aux rythmes africains qui l’originent.
Cet équilibrisme se heurtera dorénavant aux décideurs qui exigeront une représentation prépondérante des blancs. Ainsi, la seconde version du scénario validée par Dieterle « porte davantage attention aux origines africaines-américaines et à la filiation de ces rythmes mais recentre le récit sur les personnages blancs dans la seconde partie du film »(p 27). Est même envisagé de distribuer des rôles aux acteurs Judy Garland et Mickey Rooney !
De la même manière, parti des rythmes africains repris par les musiciens noirs américains, le récit se conclut sur le triomphe du swing des musiciens blancs.
La crainte de ne pouvoir distribuer le film dans les Etats du sud a aussi pour effet la transformation du dialogue initial entre l’héroïne blanche et le personnage noir Rex de »Tiens moi compagnie « en « Bonjour Rex, j’attends Johnny ! » Heureusement le sous- titre du film étant Tempo, et le slogan de Dieterle :« La star, c’est la musique », le jazz l’emportera...encouragé paradoxalement par l’effort de guerre en cours.

On apprend ainsi dans l’un des derniers chapitres « Jazz au cinéma et musique fédératrice de l’effort de guerre » que l’entrée en guerre des Etats Unis (concomitante avec la distribution du film), contribuera plus généralement à l’aura du jazz et fera, en conséquence, bouger les lignes de la ségrégation : « Le rythme de notre temps-proclame Kurt Weil, c’est le jazz ». Son compatriote et collègue B. Brecht proposera de faire entendre dans le film un « Geraüschjazz des Krieges », « un jazz sonore de la guerre » tandis que dans le film, Stormy Weather de William de Andrew L. Stone (avec Cab Calloway, Fats Waller dans leur propre rôle), relate Claire Demoulin, des pas d’enfants dansant sur un rythme de jazz sont enchaînés avec la cadence d’un défilé militaire ! On peut aussi ajouter la rédaction, confiée par l’Office of War Information (OWI) en 1942, à l’africain américain Chandler Ower, d’un livret de propagande, Negroes and the War où des pages sont consacrées au jazz, avec des portraits de Louis Armstrong, Duke Ellington…
Le jazz élargira donc ses horizons dans une Amérique où l’effort démocratique progresse (ce qui n’empêchera pas le cinéaste de subir, quelques années plus tard, les « tracasseries » du maccarthysme !), là où il restera honni sous le joug stalinien et la terreur nazie comme « art dégénéré. »
Cet essai universitaire de, par l’acuité de la recherche de son auteur Claire Demoulin, passionnera à n’en pas douter les amateurs de jazz avisés et plus généralement tous les curieux d’histoire culturelle.