Charlier/Sourisse, un duo en musique mais aussi en amitié, sans quoi cette histoire musicale n’aurait eu aucun avenir, une histoire sans forcer mais avec force qui, en complément de leurs projets musicaux, a aussi comme fruit le Centre Musical Didier Lockwood (CMDL), une école de transmission et de jouage, une école ouverte où il n’y a pas de vérité figée. Ils nous parlent ici de cette aventure avant tout humaine et de leur dernier opus avec la magnifique chanteuse américaine Tierney Sutton.

Les débuts :

André Charlier : j’ai commencé à l’âge de 16 ans, de manière plutôt autodidacte au sein d’une famille sans musiciens. Ce fut un combat pour faire de la musique, et c’est devenu très vite une énorme passion. J’ai fait beaucoup d’autres boulots et puis l’occasion s’est présentée de jouer dans un groupe avec lequel je pouvais vivre de la musique. Tout a démarré de là. La musique qui m’était accessible c’était du rock. Par la suite j’ai adoré la musique progressive anglaise et un jour, un de mes professeurs m’a fait découvrir le jazz. Et là, ça a été le coup de foudre qui n’est jamais parti. En Belgique j’ai pris des cours avec Bruno Castellucci, le batteur de Toots Thielemans. À côté de mon village vivait le guitariste Bill Frisell, qui est resté 2-3 ans en Belgique et quand j’ai commencé, j’ai pu prendre des cours avec Vinnie Johnson, qui était le batteur entre autres de Tal Farlow et beaucoup d’autres… C’était également le répétiteur des Jazz Messengers car Art Blakey ne voulait jamais répéter. Ces gens-là m’ont beaucoup influencé et mis le pied à l’étrier. J’ai tout de suite voulu faire de la musique ma vie, et très vite j’ai commencé à jouer dans ma ville, dans ma région, puis partout en Belgique. Ensuite vers l’âge de 24 ans je suis parti aux États-Unis. Et quand je suis revenu j’ai rencontré Benoit, musicalement, on ne s’est plus quittés.

Benoit Sourisse : Grenoblois, je ne suis pas non plus issu d’une famille de musiciens. Mais par contre, mes parents écoutaient beaucoup de musique, surtout Bach. Je suis né en écoutant toute ma jeunesse Bach. Ça ne m’a pas quitté. Je suis notamment très fan de musique baroque. Par contre, j’ai commencé la musique au Conservatoire de Grenoble vers mes 12 ans. Et puis un jour, je suis tombé sur un disque de Peterson, Night Train. Ça m’a complètement renversé. Je me suis dit mais qu’est-ce que c’est que ça ? Et à chaque Noël, je me faisais offrir un disque de jazz. J’ai commencé à relever les chorus de Peterson. Je n’avais pas de professeurs, mais il y avait le Big Band de Grenoble dont je suis devenu le pianiste et au sein duquel j’ai fait mes premières armes et puis j’ai commencé à avoir des formations. À l’époque à Grenoble, il y avait le trompettiste Pierre Drevet, du coup je jouais beaucoup dans les milieux grenoblois et lyonnais. Et de fil en aiguille, dans les années 80, je suis venu à Paris où j’ai rencontré André. Bach ça a formé mon oreille parce que Bach c’est l’harmonie tonale, et dans le jazz dès qu’on joue des standards, c’est l’harmonie tonale, c’est tout un pan de la musique de jazz. Jouer les Feuilles Mortes, c’est jouer du Bach. Je pense vraiment que le jazz, sur le plan harmonique, à part le blues, qui est un élément très important, n’a rien inventé. Que ce soit la musique baroque, la musique impressionniste, les plus beaux accords de Bill Evans ou de Herbie Hancock, on les entend chez Stravinsky, chez Ravel.

La rencontre/le duo :

André Charlier : Je suis parti aux États-Unis, qui était un rêve pour moi, j’y ai rencontré beaucoup de musiciens de toutes nationalités…beaucoup de Français. Quand je suis revenu, on avait un ami commun, le guitariste Yannick Robert, et un jour j’ai monté une tournée en Belgique. On avait besoin d’un pianiste, Yannick connaissait Benoît et le courant est bien passé. Nous sommes restés proches sans jouer énormément mais en restant en connexion. Et suite à ça, on a monté un groupe pour en faire notre projet principal, ce travail ensemble s’est de plus en plus intensifié jusqu’au moment où on s’est fait engager tous les deux pour jouer avec Didier Lockwood.
Et là, tout s’est encore beaucoup plus intensifié, on travaillait sur nos projets personnels et on jouait avec Didier. Ce qu’on ne savait pas, c’est qu’on allait pendant 40 ans jouer ensemble, ça n’a pas arrêté comme l’amitié. On joue, les années passent, et on se retrouve là, on se dit finalement, on est toujours ensemble. Ça s’est toujours bien passé humainement et musicalement et si on continue à jouer ensemble, c’est qu’il y a un équilibre. Pas de dominant, pas de dominé. On est très complémentaires dans beaucoup de domaines. On a fait notre premier album ensemble et aujourd’hui on en est à 12. D’ailleurs, le mot musicien professionnel, on ne sait pas bien ce que ça veut dire. À l’époque, on était autosuffisant et on gagnait notre vie, on avait chacun une famille, et ça fonctionnait. On faisait des enregistrements, des séances. On prenait ce qui tombait. On faisait des gigs de jazz dans les clubs, ça faisait partie de la vie des musiciens. Et puis on enseignait déjà un petit peu. On adorait le partage. Tout ça mélangé, comme la plupart des musiciens, et on s’en sortait comme ça.

Les éléments du jazz :

Le jazz est difficile à définir mais il a réhabilité une chose qui avait disparu, notamment dans la musique classique, mis à part pour les organistes, c’est l’improvisation, par contre on y utilise l’harmonie dont on a parlé plus haut. Il réhabilite le rythme tribal, c’est-à-dire la transe, qui, à partir de la musique classique et surtout romantique, disparaît. Ce n’est pas qu’il n’y a plus de rythme, mais en fait on ne danse pas ou on danse d’une autre manière. Mais il n’y a pas ce groove, ce rythme relié à la terre, c’est quelque chose qui a été remis au goût du jour par le jazz. C’est un mélange d’Afrique et d’Europe, et cette histoire se déroule aux États-Unis. De plus, il y a une dimension qu’on oublie souvent et que l’on dit à nos élèves : le blues est une musique à la fois modale dont les racines sont africaines, mais il y a aussi du tonal et il y a Bach derrière ça. Quand on fait un cinquième degré pour descendre à un premier degré, à la fin du blues, ça vient de l’Europe. Il est évident que tous les musiciens classiques, tous les compositeurs de l’époque étaient improvisateurs. C’est très important de voir à quel point le jazz est un mélange, ça s’est passé aux États-Unis dans la souffrance, mais ce mélange a donné quelque chose de magnifique. Herbie Hancock qui a instauré le Jazz Day, a voulu le célébrer à Congo Square, une place à la Nouvelle-Orléans à l’origine de ce mélange, une place où les musiciens qui jouaient de la musique africaine et les musiciens afro-américains qui étaient éduqués par les blancs se rassemblaient et jouaient là.
Et pour la petite histoire lors du second Jazz Day, une école par continent avait été sélectionnée, nos élèves du CMDL ont joué en direct, reliés par satellite, avec Herbie Hancock qui jouait sur cette place. C’était un moment symbolique, Herbie a eu une excellente idée, de dire que le jazz s’était répandu sur la terre entière, et de parler du mélange, l’Europe, l’harmonie, l’Afrique, le rythme..

Sur le terrain de jeux :

Jouer avec Didier Lockwood, Kurt Rosenwinkel, Kenny Garrett, Jerry Bergonzi, John McLaughlin, Toots Thielemans, Alex Sipiagin, Philip Catherine, Bireli Lagrène comment ça s’est passé ? Est-ce qu’il y a eu des moments de doute ?

Il y a toujours des craintes, des doutes mais le fait d’être deux, ça a renforcé les choses.
Quand tu crées quelque chose à deux, c’est presque inattaquable puisque personne d’autre ne peut le faire. Tu peux à la batterie, au piano, être la copie de quelqu’un, mais à deux c’est une force. On l’a toujours vécu comme ça. Surtout quand on amène sa propre musique.
À Kenny Garrett, Jerry Bergonzi, Alex Sipiagin, on leur a dit « est-ce que tu veux faire un projet avec nous ? Voilà notre musique, voilà ce qu’on fait, voilà les disques qu’on a faits. »
Et à partir du moment où la personne accepte, ça a été un grand moment pour nous. On se sentait forts parce qu’on jouait tous les deux, on était préparés, on avait notre musique. Au final, avec Kenny Garrett c’est lui qui s’est mis à notre service et le courant est passé. Si tu es préparé tu es confiant et c’est dans ces moments-là qu’on se transforme. En musique, on parle avec des notes. Et quand vous créez l’occasion de rencontrer une personne que vous admirez, vous êtes là, il est là, et le moment magique a lieu, ce moment où la musique devient une langue commune, où le groupe ne forme plus qu’un.
Ces moments sont incroyables, ils vous donnent une grande confiance en vous. On en ressort grandis : avoir pu échanger musicalement avec des musiciens que l’on admire, c’est une expérience qui marque à vie.
Ces moments-là avec Kenny Garrett, Kurt Rosenwinkel était quand même très fort…Il y a un souvenir avec Kenny Garrett, on est à New York, il est au studio, on arrive avec nos valises, et on va faire un disque, il est là en train de jouer au piano tous les morceaux que j’avais écrits. Nous n’avions pas encore joué une note, il s’arrête et me dit, c’est toi qui as écrit ça ? Et il se trouve que dans le morceau, j’avais mis des phrases que lui joue souvent. On ne se connaît pas, qu’est-ce qu’il veut dire par là ? Est-ce qu’il veut dire que je lui ai piqué quelque chose ? Parce qu’effectivement, je lui dis, oui c’est pour toi que j’ai écrit ça, c’est parce que tu joues ça, c’est des phrases que tu aimes. Et il me dit, oh merci, ça me fait plaisir, il était heureux, fier. Toutes ces expériences te confortent et tracent une ligne artistique.
On a fait également des albums avec des amis, avec qui nous jouons souvent, et l’émotion de faire de la musique avec eux était incroyable, mais l’émotion de la rencontre avec Kurt, Kenny et ces moments d’incertitudes créent une magie qui reste gravée en soi.
Ça peut être un concert comme celui avec Scofield, ça nous a complètement transcendé, surtout que ce n’était pas prévu. L’après-midi, on vient nous trouver et on nous dit, Scofield est là, est-ce que vous voulez faire un concert avec lui tout à l’heure, sa rythmique est bloquée, il est venu tout seul et a besoin d’une rythmique.
Il est très sympa, tout va très bien, et il y a ce moment où on commence à groover ensemble, on a écouté Scofield depuis notre adolescence, on est imprégnés de ses phrases. Et il se passe quelque chose, il fait une phrase que l’on connaît, et on la joue avec lui. Et là, il se tourne, et il commence à se sentir bien. Tu as l’impression qu’il y a une sorte de boucle, tout le travail que tu as fait pendant des années à écouter Scofield, et tout d’un coup, tu joues avec lui, il sourit, il a l’air de se faire plaisir. On se dit, on fait partie de la famille, il y a une légitimité, il ne nous envoie pas balader. Parce que quand vous connaissez la musique de celui avec qui vous jouez, ce n’est plus que de l’émotion. Et les gens de ce niveau, humainement c’est des crèmes. Ça nous a encouragé.
On a, à peu près tous les trois ans, sorti un album Charlier-Sourisse, ça en fait 12 avec des invités qui peuvent être des gens qu’on admire, mais on a fait aussi des albums avec nos amis musiciens qui sont Stéphane Guillaume, Claude Egea, Pierre Perchaud, Louis Winsberg, qui sont un peu notre famille, des expériences humaines absolument géniales. Ce sont nos amis. C’est notre vision, il est important pour nous de privilégier le côté humain autant que la musique.

Le Big band :

Notre répertoire étant assez conséquent, on s’est dit que ce serait génial d’en faire quelque chose en Big Bang. Notre musique est à tiroir, mélodique mais aussi très rythmique, et notre premier album dans ce cadre était pour fêter nos 30 ans de collaboration musicale. On a donc fait appel à Carine Bonnefoy et Pierre Drevet pour les arrangements à partir de nos compositions préférées. C’était en 2017. Et suite à ce double album, on a eu des demandes et l’orchestre a commencé à beaucoup jouer. C’est toujours très difficile de faire tourner un grand ensemble, mais on va dire qu’on a fait suffisamment de concerts à l’époque où c’est sorti pour vraiment asseoir ce projet qui maintenant est en perpétuation. On a refait un album après avec Biréli Lagrène autour de la musique de Jaco Pastorius. Biréli était à la basse. Remembering Jaco a eu un succès incroyable. On a eu des comptes-rendus dans les plus gros magazines américains.

Le projet actuel sera autour de Marilyn Monroe qui aurait eu 100 ans en 2026, une commande d’une production qui s’appelle Ugo and Play. Ce sont eux qui font tous les ciné-concerts à Paris. C’est de la musique d’Hollywood dont il n’existe pas de partitions alors il a fallu tout retranscrire . Ça sera avec le Big Bang et 6 chanteurs, 3 filles qui vont se partager le rôle de Marilyn, 3 garçons et 3 chœurs.

Le dernier projet avec Tierney Sutton :

Tierney, c’est une histoire assez rigolote : un jour, je vais au cinéma voir Sully, un film formidable de Clint Eastwood. Je suis scotché par la musique, j’attends le générique du film pour voir qui est le compositeur et qui chante comme ça et c’est notre ami Christian Jacob au piano et Tierney qui chante. Je suis subjugué par sa voix et pratiquement tout le film est en duo. Je me dis, mais c’est merveilleux. Je rentre chez moi, j’ouvre mes mails, et je reçois un courriel du guitariste Fred Loiseau, qui me demande si je connais Tierney Sutton qui sera bientôt à Paris. Je lui dis : je ne la connaissais pas il y a 3 heures, je sors du ciné, j’ai halluciné.

La connexion s’est faite tout de suite, on l’a fait venir au CMDL, quelques semaines plus tard.
On a joué avec elle l’après-midi pour les élèves. Le courant est passé, on a fait quelques concerts. À chaque fois, c’était agréable, et on s’est dit, il faut qu’on enregistre quelque chose. On lui a dit tu vas prendre quelques standards que tu aimes, nous, on va t’amener de la musique qui, on croit, va te correspondre. Tierney n’avait jamais écrit de texte ce qu’elle a fait pour ce disque. On a enregistré en deux jours et demi en studio, sans vraies répétitions, très simplement. Nous adorons cet album, il est très représentatif de la quiétude dans laquelle il a été enregistré. Il y a beaucoup de compositions, des sambas, choro...
On adore le Brésil, sa musique. Nous y sommes allés souvent en tournée. Tierney a un sens du rythme et une justesse qui est absolument incroyable. Il y a aussi Serge Merlot, qui est un élément important, un musicien d’une gentillesse incroyable, d’une discrétion et d’un talent fou.
L’album a été enregistré dans les studios du CMDL et c’est André qui fait le son, qui fait tout le mixage, l’installation, avec sa console MIDI à côté de sa batterie, il fait tout à la fois. On sait ce que c’est d’enregistrer un album, il faut être concentré. Et lui, il a la double concentration !!!

Le CMDL :

Cette école, c’est Didier Lockwood et nous. On a joué avec lui plus d’une vingtaine d’années ensemble. On a commencé par organiser des stages d’une semaine dans sa ville natale, à Calais, fin des années 90. On aimait partager.
Et puis au fil du temps, ça a donné cette école. Et il se trouve que la femme d’André, Chantal Charlier, qui est un élément absolument indispensable à notre duo, et qui s’occupe de tout ce qui est administratif, avait la volonté de diriger l’établissement. Alors qu’ils habitaient encore en Belgique, l’idée de monter cette école a germé, et c’est à ce moment que Jean-Claude Mignon, maire de Dammarie-les-Lys, nous a proposé de nous prêter un magnifique château. Grâce à ce soutien, nous avons pu ouvrir en 2000 le Centre de Musique Didier Lockwood. C’est de cette façon que ça a commencé et au fil du temps l’école n’a cessé d’évoluer. Depuis 2-3 ans, nous avons déménagé dans de nouveaux locaux à Évry-Courcouronnes, nous pensons que c’est une des plus belles infrastructures uniquement dédiée au jazz en Europe, un espace de 2000 m2, un club magnifique, un auditorium. On a beaucoup travaillé et investi pour le CMDL, c’est une partie de notre vie.
Quand Didier nous a quitté en 2018, beaucoup de gens sont venus nous dire, notamment la société civile qui nous aide, qu’est-ce qu’il en est ? On a dit que l’école continue car nous voulions perpétuer la pédagogie et le nom de Didier Lockwood, nous avions tous l’énergie pour continuer ce magnifique projet. L’aventure est belle, des étudiants viennent de partout, français, brésiliens, japonais, américains, italiens, allemands, on a toujours un quota d’étrangers. C’est très ouvert.
Pour les diplômes, on propose une licence en trois ans de musicien professionnel, interprète, musicologue, qui est adossée à l’Université d’Évry Paris-Saclay, avec laquelle on travaille depuis des années, plus la possibilité de faire deux ans supplémentaires pour obtenir un master. Les élèves viennent certes se perfectionner, passer des diplômes, mais c’est une école qui a un avantage : les étudiants sont là toute la semaine. C’est ouvert de 9h du matin à 11h du soir, et ils jouent tout le temps. C’est très immersif. Ça se rapproche un peu de la Berklee School, mais c’est aussi totalement différent dans l’esprit. À la Berklee, il y a beaucoup plus d’étudiants, c’est plus industriel. La différence, c’est qu’au CMDL, on n’accepte pas plus de 12 étudiants par instrument. On a toujours privilégié la qualité. C’est-à-dire qu’il faut que tout le monde puisse se connaître et progresser ensemble, c’est presque à la carte.
Pour entrer, nous jouons avec tous les gens qui viennent auditionner. Il y a un entretien, on voit comment ils réagissent, c’est un aspect très important. Et cette année, nous espérons délivrer le DNSPM (Diplôme national supérieur professionnel de musicien), nous attendons la réponse du ministère.

Cette évolution s’est faite naturellement, à force de travail sur le long terme, c’est comme notre duo et ça a aussi été du plaisir. Nous n’avons jamais eu l’impression de devoir faire un travail. C’est en ce sens-là que c’est naturel. Cet appétit du développement, cet appétit de la création de projets, nous l’avons vécu comme une aventure de vie.
C’est très important et ce d’autant plus que les étudiants le ressentent, ils y sont heureux. Ils apprennent plein de choses. Un autre aspect fondamental de cette école, c’est sa singularité : nous avons toujours refusé l’idée qu’un seul éclairage puisse suffire. Prenez l’exemple de la classe de piano, mais cela vaut pour toutes les disciplines. Les élèves ont Benoît comme professeur principal le lundi, mais le jeudi, ce sont au moins une dizaine de pianistes parmi les plus influents de la scène française qui interviennent. Ces artistes se relaient et viennent enseigner deux ou trois fois par an, les élèves bénéficient ainsi d’une diversité de regards, d’approches et de sensibilités, c’est essentiel, surtout dans le jazz, où il n’existe pas une seule vérité, mais une infinité de chemins. Il n’y a pas de professeur professionnel mais par contre, on privilégie des personnes qui ont une qualité de transmission, nous voulons que les élèves soient toujours en connexion avec des gens qui vivent la musique au quotidien, qui jouent, qui enregistrent, qu’on peut écouter, que ça ne soit jamais quelque chose de figé.

Enseigner aujourd’hui :

Aujourd’hui, on observe un vrai défi chez les jeunes musiciens : la culture musicale semble s’effriter. En une décennie, les repères se sont fragilisés. Si on leur demande de citer trois albums de Miles Davis, beaucoup hésitent, non par manque d’intérêt, mais parce que les points d’ancrage se font plus rares. Face à cela, notre façon d’enseigner doit s’adapter, avec encore plus de bienveillance et de créativité.

La culture est au cœur de nos cours, car c’est souvent le seul espace où ils peuvent vraiment la découvrir, l’explorer. Avec Internet, l’accès à la musique est illimité, mais paradoxalement, cela peut rendre l’immersion plus difficile. Ils sont exposés à tout, sans toujours avoir les clés pour trier, approfondir ou s’attacher à un univers. La concentration sur un album entier, l’expérience de plonger dans une œuvre de bout en bout, devient un exercice rare — alors que c’était une évidence pour nous, qui avons grandi en écoutant des disques en entier.

Ceux qui s’immergent dans la culture du jazz avancent toujours plus loin, plus vite. Au fil de leur pratique, une évidence s’impose : l’écoute attentive des grands albums n’est pas un détour, mais le chemin même. Ils découvrent que ces références, comme des racines, nourrissent leur jeu et donnent à leur musique sa couleur, sa chair, sa vérité. Sans elles, même la technique la plus brillante reste une coquille vide.

La vie de musicien d’aujourd’hui et de demain :

On est une école de jazz, mais qui est aussi ouverte à plein d’autres musiques. Cette approche pédagogique, riche de ses multiples facettes, prépare les musiciens aux réalités de leur profession. Ils ne font pas tous forcément une carrière de jazzman, mais on les croise dans beaucoup de festivals. Ils jouent avec des groupes de jazz, mais font aussi de la pop.
Aujourd’hui, il y a moins de moyens financiers, moins d’argent pour la culture. Il n’y a pas moins de clubs, mais il y a plus d’artistes. Mais il y a tellement de projets que dans le fond, les projets génèrent des projets. Et nous, on se rend compte qu’en fait, beaucoup de nos élèves travaillent.
Le musicien qui est chez lui et attend que son téléphone sonne pour aller jouer, c’est fini. Un artiste doit être en mouvement, avec des projets en tête, et il se frayera naturellement son chemin. On dit à nos étudiants qu’ils ne doivent pas juste bien jouer comme à une époque mais que le métier d’artiste maintenant est à multicarte. On remarque que ce ne sont pas forcément les meilleurs qui travaillent, ce sont les plus actifs, les plus entrepreneurs. Ceux qui montent des projets, ils travaillent et ils génèrent du travail.

Le Blues :

On a eu la chance de jouer avec des jazzmen d’exception, d’explorer le bebop, le hard bop, la musique brésilienne, d’enregistrer des albums pour des artistes de variété, et même de flirter avec certaines formes de rock. Toutes ces expériences, c’est comme un sac à dos rempli de savoirs, d’émotions et de couleurs. La clé est de savoir les replacer, les mélanger, les faire dialoguer. Parce qu’il y a des ponts invisibles entre toutes ces musiques.
Et puis, il y a le blues. Notre amour inconditionnel pour tous les blues : celui, chaud et moite, de la Nouvelle-Orléans, celui, brut et tellurique, du Delta. Sans oublier la soul et le rhythm’n’blues, qui ont bercé nos vies. Pendant trente ans, avec Captain Mercier, on a vécu cette passion sur scène, dans chaque note.
Au CMDL, Benoît en fait un pilier de l’enseignement. Prenez le blues en mi, par exemple : même si sa rudesse au piano peut dérouter, c’est un passage obligé. Pourquoi ? Parce que le blues, c’est bien plus qu’un style : c’est une école. Il structure le langage du jazz, prépare au bop, et révèle les liens secrets entre les musiques. On est convaincu qu’il existe des passerelles entre tous ces univers, et le blues, surtout, a irrigué tant d’autres styles.
Dans ton jeu, il faut oser mixer tout ce que tu as vécu, entendu, appris. Sinon, tu risques de rester prisonnier d’une seule référence, d’une seule couleur. Et c’est justement ce mélange, cette alchimie, qui forge ta signature, ton son.
Prenez une de nos idoles, Michael Brecker : ses albums magnifiques doivent tant à ce mélange du jazz, du rhythm’n’blues, du blues… cette touche subtile qui donne à son jeu une couleur unique, inimitable.
C’est cette philosophie que nous voulons incarner dans notre musique, et transmettre à nos étudiants. Parce que la musique, au fond, c’est ça : un perpétuel mélange, une leçon de vie en mouvement.


Entretien réalisé et transcrit par Pierre Gros


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