Jean Buzelin passe en revue sept disques de pianistes en solo, duo, trio ou quartet parus en 2025 ou début 2026.
Qui n’aime pas le piano ? Un orchestre à lui tout seul et qui se suffit à lui-même. Je parle d’un vrai piano, bien accordé, pas d’un piano électrique, ni d’un orgue, ni d’un synthétiseur, ni tous ces instruments à clavier que vous n’êtes pas obligés d’aimer. Parce qu’il y a des gens qui n’aiment pas tous les instruments. Par exemple il y a des gens qui n’aiment pas le trombone, on se demande bien pourquoi ; il y en a d’autres qui n’aiment pas le saxophone, ça se conçoit vu la manière dont certains en jouent ; et il y en a encore quelques-uns qui n’aiment pas la guitare électrique, mais il y en a tellement qui l’adorent qu’on ne les entend pas.
Nous allons donc nous retrouver autour d’un piano, joué par un ou une pianiste, et nous allons voir comment, sur le même instrument, on peut jouer des musiques aussi différentes.


Le premier qui s’avance, Bill Laurance, est anglais. Nous l’avions découvert compositeur-arrangeur du Untold Orchestra (Cf.Culturejazz, Encore quelques notes sur des disques venus d’ailleurs, 01/10/2024). Il jouait également de divers claviers électroniques. Ce disque apparaît donc comme étant tout le contraire de l’autre, si ce n’est le sens de l’architecture. Le pianiste nous offre donc un récital de dix pièces (45’) composées/improvisées pour le plaisir, le sien et celui des auditeurs, et enregistrées dans une église qui restitue un son parfait. Parfois Laurance laisse reposer son grand piano et s’installe devant un piano droit. Mais rien ne bouleverse cette unité qui transparaît derrière ces œuvres si différentes jouées avec une grande intériorité. Le résultat est somptueux. Ceux qui aiment le beau piano ne passeront pas à côté.


Carolyn Hume est anglaise aussi, ainsi que son fidèle partenaire Paul May, et, depuis leur premier disque il y a 25 ans, nous sommes transportés dans une étrangeté absolue dès qu’on a mis le pied (l’oreille et le corps) dans leur univers musical fascinant, paradoxalement dépouillé et envahissant. Les six pièces proposées se déploient lentement sur un tapis sonore déroulé, avec d’infimes variations, par les claviers, et rythmés par les figures de batterie régulières comme un mouvement d’horlogerie. Quelques récitations vocales, et quelques notes de piano – il y en a peu mais elles sont absolument essentielles à la construction de l’œuvre – se détachent de l’ensemble avant que tout s’éloigne et finisse par disparaître.
Tentant, depuis 19 ans sur notre site Culture Jazz, de présenter difficilement ce travail musical inouï, je vais pouvoir conclure cette recension grâce à quelques lignes du service de presse particulièrement bien tournées :
« Pour leur 8e album ensemble, ils subvertissent, font évoluer et développent encore leur musique si particulière pour atteindre des sommets inédits et surprenants. Dans « Godless Rapture », on retrouve l’ouverture cinématographique attendue, la mélancolie de science-fiction caractéristique, les émotions intenses et la force des désirs, mais les lieux d’errance et d’arrivée évoquent l’avenir, et cette quête obsessionnelle et dévouée porte un fruit nouveau et étonnant (traduction non garantie). »


Le pianiste cubain Aruán Ortiz, que nous suivons depuis le début de sa carrière, nous propose ici son septième disque en leader (ou co-leader) sur le label suisse Intakt, dont le second en solo. Rappelons aussi qu’il est le pianiste régulier du quartette de James Brandon Lewis, ce qui situe le bonhomme.
Il réalise ici un travail de conscience sur la notion de Négritude, intitulant son premier titre L’Étudiant noir, en rappel de la revue du même titre publiée en 1935 par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Le résultat de sa pensée et de sa recherche se trouve en quelque sorte « mis en musique » sur une dizaine de pièces réfléchies, souvent très lentes, ponctuées de groupes de notes interrompues par des brisures, des silences, des va-et-vient accélérations/ralentissements, quelques incursions d’objets métalliques sur un morceau, et sans jamais perdre de vue la rigueur et la construction. Il en résulte une musique dépouillée de tout effet et de toute complaisance. Un travail difficile mais profond, à la hauteur de la thématique. Aruán Ortiz est un musicien sérieux.

Contrairement à Ortiz, Alexis Marcelo est une découverte pour moi. Né d’un père dominicain et d’une mère panaméenne, il est élevé dans le Bronx et dans Queens. Enfant, il entend la salsa et le merengue, se rend dans les églises évangélistes fréquentées par les fidèle latinos – il sera plus tard directeur musical d’une église – étudie la musique classique à la Harlem School of the Art, etc. Les années 80 et 90 sont des périodes de formation et de découvertes tous azimuts : le jazz (avec Yusef Lateef), la rencontre de l’un des trois créateurs des Last Poets, Abiodum Oyewole, le rap avec GZA… soit de multiples et profondes racines qu’il conjugue avec les explorations contemporaines. tentant de rassembler tous ces acquis sur son clavier. Pianiste du genre « costaud », il démontre un jeu charpenté, clair, assuré, et sait aussi s’épancher vers la rhapsodie et terminer le disque avec un stride de Monk ! D’où un résultat musical varié voire dispersé tout au long des dix pièces qui constituent ce premier disque sur Intakt, recommandé par James Brandon Lewis et soutenu par d’autres musiciens de renom. On peut leur faire confiance. Écoutez.


Ce n’est pas la première fois – et pas la dernière espérons-nous – que la pianiste suisse Sylvie Courvoisier croise le fer avec le vétéran de l’AACM Wadada Leo Smith. Mais c’est leur premier duo sur Intakt. En fait il ne s’agit pas d’un duel, bien au contraire, car ces deux fabuleux musiciens donnent l’impression de s’émerveiller l’un à côté de l’autre des possibilités qui les conduisent à tisser ensemble une telle tapisserie musicale. Allez voir ce qu’écrit Yves Dorison, il vous fera sentir mieux que moi l’absolue beauté de leur musique. (Cf.Culturejazz, L’Appeal des Nouveautés, 01/11/2025). Mais comme j’y souscris totalement, je ne vais pas me priver de m’extasier à mon tour devant leur œuvre commune.

Voilà un disque qui paraîtra « bien sage » à côté de ceux qui sont présentés ci-dessus. Serait-ce parce qu’il nous ramène à la grande tradition du piano jazz solo et trio ? Et pourtant il me semble particulièrement à sa place. Peut-être à cause de cette fraîcheur que l’on ressent toujours lorsque l’on écoute du jazz, ce qui le rend indémodable. Roberto Tarenzi se place ici sous le « patronage » d’Ahmad Jamal (Lament), et dispose alternativement six solos (en majorité composés par lui-même) et six trios (en général des standards – section rythmique impeccable). Et l’on peut dire que cela fonctionne parfaitement.
Né à Milan en 1977, Tarenzi a joué avec Max Roach, Bob Brookmeyer, David Murray, Enrico Rava… et a enregistré une dizaine de CD entre 2002 et 2019 dont deux avec David Liebman. On peut dire qu’il connaît son affaire mais, ce qui est important, c’est qu’il joue un jazz « nécessaire », sans artifice mais avec implication et amour de la musique. L’écouter est un vrai bonheur.


Après “After the Hours, the Minutes” en trio, (Cf.Culturejazz, Revue d’Outre-Rhin et d’Outre-Manche, 21/06/2023) et “Room for Other People” en octette (Impressions d’écoutes : le Tour du monde en 16 CD, 02/09/2025), voici “Café Madrid”, le troisième volume de la trilogie “The New York Second” que nous propose le pianiste et compositeur hollandais Harald Walkate, cette fois en quartette avec la même rythmique (sur six pièces) et le vibraphoniste américain Rob Waring, déjà présent dans l’octette, et dont le jeu s’accorde parfaitement bien avec le piano, ce qui est très sensible dans cinq duos. Voici une musique d’atmosphères, de lieux, de souvenirs, de mémoires (ce qui n’est pas tout à fait la même chose), une musique qui prend son temps, incite à la « balade » et permet d’apprécier comment Walkate « habille » ses compositions et dispose ses couleurs en fonction des thèmes choisis. L’auditeur n’a d’autres choix que de se laisser conduire. Il ne le regrettera pas ; comment résister à l’invitation ?
> Bill Laurance : “Lumen“ – ACT 8017-2
Bill Laurance (piano).
St Faith’s Church, Dulwich, Londres, 3-4 avril 2025.
> Carolyn Hume & Paul May : “Godless Rapture” – Leo Records CD LR 946
Carolyn Hume (piano, claviers, voix), Paul May (batterie, éléments métalliques, voix) + Jon Clayton (violoncelle sur 1), Mike Allen (guitare sur 4).
Cube Recording, 2025.
> Aruán Ortiz : “Créole Renaissance” – Intakt CD 441
Aruán Ortiz (piano).
Cavalicco (Italie), 17-18/12/2024.
> Alexis Marcelo : “Solo Piano” – Intakt CD 448
Alexis Marcelo (piano).
Mount Vernon (NY), 12 janvier 2025.
> Sylvie Courvoisier & Wadada Leo Smith : “Angel Falls” – Intakt CD 444
Sylvie Courvoisier (piano), Wadada Leo Smith (trompette).
Mount Vernon (NY), 12 octobre 2024.
> Roberto Tarenzi : “My Inspiration” – Via Veneto Jazz WJ 157
Roberto Tarenzi (piano), Dario Deidda (contrebasse), Roberto Pistolesi (batterie).
Casa del Jazz & Nicola Farina’s Studio (Italie), 2025.
> Harald Walkate / The New York Second : “Café Madrid” – NY3 CD
Harald Walkate (piano), Rob Waring (vibraphone), Lorenzo Buffa (contrebasse), Max Sergeant (batterie).
Wedgeview Studios, (Pays-Bas), 5-6 février 2025.
Distribution :
www.actmusic.com - distribution [PIAS]
www.leorecords.com - www.humeandmay.com
www.intaktrec.ch (distribution Distart (Clic Musique)
www.ledisquaire.com (distribution Socadisc)
www.haraldwalkate.com