Pour lutter contre l’ennui ? Jeanne Lee & Mal Waldron . After Hours.
Lundi 27 avril 2026

Un truc entre deux vertèbres me gâche la vie depuis un temps certain et nuit gravement à mon jazz. Bien que le chirurgien ait fait son office, il me faut attendre encore et, l’impatience aidant, je me morfonds. Alors je compte les morts. Depuis le début de l’année : Chez les musiciens, Ralph Towner, Richie Beirach, Michel Portal, Daniel Huck, chez les photographes de jazz, notre collaborateur et ami Christian Ducasse, Gérard Boisnel, Tim motion, mais aussi Jean Pierre Vignola, programmateur historique de Jazz à Vienne. Peut-être en oublie-je mais si cela continue à ce rythme, le jazz est mal barré… Je regarde également les programmations de quelques lieux autour de chez moi et je ne vois pas grand-chose d’alliciant, rien qui puisse affoler mon rythme cardiaque ou titiller un neurone. Hormis le concert du trio Courtois / Erdmann / Fincker invitant Louis Sclavis en janvier, je n’ai rien raté d’essentiel… C’est cool me direz-vous. De quoi me plains-je ? Mais c’est grave, bordel ! Y a-t-il encore quelques sous (quelque part), de l’imagination, pour programmer des artistes qui le méritent, des talents pour demain, des anciens en pleine forme ? Alors quoi ? Je puise dans ma cédéthèque des enregistrements que je néglige un peu car trop accaparé par les tombereaux de nouveautés qui s’empilent, et je retrouve un plaisir d’écoute pur. Avec « After hours » de Jeanne Lee (1939-2000) et Mal Waldron (1925-2002), j’ai apprécié à sa juste valeur l’alchimie née de ces deux esprits libres. La créativité rythmique du pianiste, son jeu sur la répétition, un brin mélancolique, d’une part, l’envoûtement vocal que procure l’expressivité intime de la chanteuse d’autre part, font de ce disque un incontournable sur les étagères du jazz, un repère précieux dans l’histoire de cette musique. Certes beaucoup moins connue que d’autres albums iconiques, mais à mon sens tout aussi importante, cette galette, toute de sobriété, offre dans la profondeur des murmures plus de beauté qu’aucun cri, aussi bruyant soit-il ne donnera jamais. La gamme vocale de Jeanne Lee impressionne, le timbre et le toucher de Mal Waldron aussi. Leur symbiose dans l’espace musical onirique qu’ils créent aux frontières des possibles mélodiques ne peut qu’ensorceler l’auditeur sensible, le subjuguer, voire l’assujettir. Comment une si quiète douceur peut-elle dégager une telle force ? Nombre de musiciens aimeraient effleurer, caresser, du bout d’un ongle l’ombre de leur talent ; mais Jeanne Lee et Mal Waldron étaient et seront à jamais uniques et inimitables.
PS : récemment, j’ai appris que le nouveau maire RN de Vauvert dans le Gard avait flingué le festival Jazz à Vauvert, porté par l’association Jazz à Junas, car pas assez consensuel et fédérateur à ses yeux... Pour cette année, le festival se replie sur la commune de Vergèze et maintient sa programmation. L’on espère donc que Jazz à Vergèze survivra aux oukhazes de ces élus dont la vision culturelle est pour le moins étriquée (euphémisme).
Jeanne Lee - Mal Waldron
After Hours
Owl Records, 1994