Ce long entretien a été réalisé (en français !) sur un banc du parc du cimetière du Père-Lachaise à Paris en 1987
De Henry Red Allen à Cecil Taylor, de Willie The Lion Smith à Derek Bailey en passant par Don Cherry, Gil Evans ou le Globe Unity Orchestra, Steve Lacy a traversé toutes les phases du jazz. Il a étudié, enregistré, joué, avec la plupart des grands inventeurs de langages musicaux.
Ce long entretien a été réalisé (en français !) sur un banc du parc du cimetière du Père-Lachaise à Paris en 1987, au moment des funérailles de Michel Salou qui fut son premier agent artistique français. Steve Lacy évoque ici quelques rencontres qui ont émaillé sa carrière et ces « poussées vers l’inconnu »...

Vous déclariez, Steve Lacy, en 1976 à propos de votre travail : « Ce n’est pas rentable, ce n’est pas une chose commerciale. Peut-être que ça le deviendra un jour. Je n’en doute pas. Si la musique est bonne, elle devient de l’or, c’est automatique, mais ça prend du temps. » Le temps est-il venu maintenant ?
Oui, mais c’était déjà en route, je le savais. C’est toujours comme ça : chaque fois que je cherche à avancer, ça ne bouge pas, mais en même temps, c’est comme un arbre — ça monte tout doucement et ça va vers l’or. Oui, l’or et l’argent commencent à venir beaucoup mieux qu’avant... On commence maintenant à jouer mes morceaux, un tout petit peu ici et là.. Monk m’a dit qu’il avait écrit Round Midnight à 18 ans, il a fallu environ vingt ans pour que Miles l’enregistre. A partir de là, il était lancé, mais c’est une chose de longue durée, comme le vin — le vin nouveau, c’est seulement pour les experts, il faut attendre pour que ça soit bon pour tout le monde. C’est exactement pareil pour la musique. J’ai écrit mes premiers morceaux il y a vingt ans et c’est en route tout doucement.
Vous aimez rejouer vos anciennes compositions ?
Oui, c’est délicieux, intéressant, passionnant...
Les changez-vous ?
Ça dépend. Parfois je les vois mieux maintenant, parfois je les mets dans un autre contexte. Il y a certaines choses qui ne changeront jamais : les mélodies, les mots, mais le costume, le contexte, la mise en scène peuvent changer. Je peux aussi les adapter pour d’autres combinaisons d’instruments — j’ai fait ça pour un quatuor de cordes : le même morceau pour un quatuor de saxophones. C’est un morceau que j’ai réadapté plusieurs fois, et ce n’est pas fini. Si les choses sont bonnes, elles le seront davantage plus tard. J’ai beaucoup d’expérience dans ce domaine, car les premières années où j’ai composé, j’ai tout jeté à la poubelle avant que ça ne commence à devenir bon. Seul le temps peut dire si une chose est bonne.

Votre carrière se divise aujourd’hui en trois : le travail avec votre sextette, le solo, et des rencontres avec différents musiciens. Vous plaignez-vous toujours de ne pas travailler suffisamment en sextette ?
Oui, c’est plus difficile de travailler en sextette que seul avec une rythmique locale. Et puis les organisateurs ont toujours des idées : « Je voudrais que vous veniez jouer avec X, ce serait formidable, je veux entendre ça », et quelque fois je regrette d’avoir dit oui. Mais d’un autre côté j’aime beaucoup les rencontres, j’aime travailler avec des Hollandais, des Allemands, des Anglais, des Japonais, des Français, des Italiens... C’est toujours intéressant, et j’apprends beaucoup — il y a de bons musiciens partout, il faut adapter l’instrument et soi-même, changer de point de vue et apprendre d’autres musiques dans d’autres situations, pour progresser...


Essayons d’examiner quelques unes de ces rencontres privilégiées : Misha Mengelberg...
Ça fait longtemps que je collabore avec lui. On est parfois opposés, il a la tête dure, moi aussi. C’est I’école hollandaise, mais je crois qu’on joue très bien ensemble, les gens apprécient beaucoup. J’ai beaucoup appris avec lui. Avec Derek Bailey aussi, c’est une musique qui ne fait pas la moindre concession, il ne fait que de l’improvisation pure, et pour moi, c’est un pas en dehors, dans le néant, je dois prendre continuellement des risques avec lui et j’aime ça, ça m’oblige à jouer des choses que je ne joue pas habituellement, c’est une poussée vers l’inconnu. Gil Evans faisait la même chose avec moi, il me poussait dans le bleu, j’étais perdu mais il aimait ça. II faut avoir le courage de nager dans le bleu, dans I’inconnu.

Vous avez aussi beaucoup travaillé avec le groupe Musica Elettronica Viva [groupe à géométrie variable dédié à l’improvisation électronique et acoustique, formé à Rome en 1966 par, entre autres, Alvin Curran, Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum]...
C’était formidable : Richard Teitelbaum et le synthétiseur Moog, la musique électronique et l’improvisation, d’autres manières de travailler, d’autres valeurs. La musique contemporaine, c’est autre chose, ces gars-là avaient un pied ici et un pied là, moi aussi. J’aimais beaucoup la musique de Cage, Feldman, Stravinsky, Bartok, Webern, Schönberg…
Vous avez même transposé des pièces de Webern pour voix de soprano…
J’ai transposé tous les morceaux de Webern pour le saxophone soprano, je crois que c’était en 59. On ne trouvait rien dans les magasins pour le soprano, pas d’exercices, pas de morceaux, et j’étais obligé de chercher une musique qui m’intéresse et que je puisse jouer. C’est comme ça que j’ai trouvé la musique de Monk ainsi que certaines choses de Kurt Weill, Duke Ellington, Billy Strayhorn, et quand j’ai entendu la musique de Webern, j’ai trouvé ça fantastique pour le soprano, c’était fait pour la voix mais j’étais aussi un soprano. Il fallait seulement transcrire dans une autre clé et j’avais des exercices d’une difficulté époustouflante. Je suis resté une semaine ou deux sur chaque mesure, juste pour déchiffrer, pour sentir. Ce fut une influence assez profonde, son rythme et les intervalles, les dynamiques et les manières d’utiliser le registre du soprano. Webern fut I’une de mes meilleures influences, ses compositions étaient sublimes, d’une telle perfection, comme Monk. J’ai été obligé de tout inventer car il n’y avait rien pour le soprano. Il y avait eu Bechet mais c’était trop vieux, j’ai dủ chercher quelque chose d’actuel ainsi qu’un répertoire. J’ai longtemps été préoccupé par l’idée du répertoire.
(À suivre...)

Propos recueillis et photographies : © Gérard Rouy
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