Culture contre repli : Le Maire RN annule le festival de Vauvert... qui migre vers Vergèze. Entretien avec Stéphane Pessina.
Entretien réalisé le 20 avril par Marc Criado

Depuis plus de trente ans, l’association Jazz à Junas fait vivre un festival de jazz reconnu, ancré dans le territoire gardois et ouvert bien au-delà de ses frontières. Elle organise aussi depuis 12 ans le festival Jazz à Vauvert, un événement qui s’est imposé comme un rendez-vous culturel majeur, mêlant exigence artistique, actions pédagogiques et ancrage local. Mais la décision récente de son Maire, Nicolas Meizonnet (RN), d’annuler l’édition 2026 a provoqué un véritable choc chez ses organisateurs, qui dénoncent un choix brutal et idéologique. Contraints de réagir dans l’urgence, ils ont décidé de relocaliser le festival à Vergèze, avec le soutien des partenaires publics et culturels, transformant cette épreuve en acte de résistance et en nouvelle étape pour un projet qu’ils entendent continuer à faire vivre.
Pour plus de détails, CultureJazz a contacté Stéphane Pessina, un des trois fondateurs du Festival Jazz à Junas et organisateur du Festival Jazz à Vauvert, qui assure aussi la présidence de l’Association Jazz à Junas.
CultureJazz : Comment avez-vous été informé de la décision d’annulation du Festival par la Mairie ?
Stéphane Pessina : Nous avons contacté la nouvelle équipe municipale pour obtenir un rendez-vous. Dès les premières minutes, nous avons posé une question simple et claire : que souhaitez-vous faire par rapport au festival que nous portons ? La réponse du maire a été : Nous souhaitons l’annuler, dès cette année ! Nous savions que cette équipe était opposée au festival puisque depuis des années, elle votait contre la subvention. Nous savions donc que cela allait être compliqué. La décision a été brutale. La seule option mise en avant par la municipalité, a été de nous proposer un dédit (c’est-à-dire des dommages-intérêts), pour rupture de contrat, sans en préciser le montant. Nicolas Meizonnet savait que ce dédommagement, qui est une obligation légale, n’aurait pas été suffisant et qu’en cas d’acceptation, le déficit sur Vauvert aurait mis en danger les finances de l’association. Un dédit n’est pas une subvention. Une subvention, c’est voté en conseil municipal pour faire quelque chose dans la ville. Un dédit, c’est tout l’inverse ! Le dédit sert à défaire quelque chose. L’état d’esprit n’est pas du tout le même, cela saute aux yeux !
CultureJazz : Comment le maire a justifié sa décision d’annuler le Festival ?
Stéphane Pessina : En fait, ce maire Rassemblement national illustre la doctrine de son parti qui est celle de l’exclusion de l’autre, de tout ce qui vient de l’extérieur considéré comme un étranger qui n’est donc pas le bienvenu. L’association Jazz à Junas, pourtant située à seulement une vingtaine de kilomètres de Vauvert, est ainsi considérée comme « étrangère ». L’argumentation de Nicolas Meizonnet nous apparaît clairement empreinte de xénophobie, au sens d’une méfiance vis-à-vis de l’extérieur, doublée d’une approche populiste qui privilégie des spectacles qui seraient soi-disant « populaires » dans les arènes.

La nouvelle municipalité formule en réalité trois principaux reproches à l’encontre de notre action. D’abord, elle refuse que des structures extérieures à la commune puissent bénéficier d’une subvention municipale. De notre côté, en tant qu’organisateurs, nous nous considérons pleinement comme acteurs du territoire gardois : nous sommes implantés dans le même canton, reconnus depuis longtemps au niveau national et international pour notre manière d’aborder le spectacle vivant et le jazz en particulier, un état d’esprit qui avait d’ailleurs été salué par l’ancienne équipe municipale de Jean Denat. Nous défendons l’idée de mobiliser les forces vives du territoire plutôt que de fonctionner en vase clos.
Ensuite, il nous est reproché d’attirer un public qui ne réside pas dans la commune. Le maire estime que seuls des visiteurs extérieurs fréquentent les spectacles, ce qui est factuellement inexact. Le public est au contraire très diversifié, mêlant Vauverdois, habitants des communes voisines, Gardois et visiteurs venus de plus loin. Pour nous, un festival est précisément un espace de rencontres et de brassage, ce qui s’oppose à une logique d’entre-soi que nous percevons dans cette vision politique peu encline à la rencontre de l’Autre.
Enfin, le choix du lieu est remis en question, le Castellas étant jugé trop « confidentiel ». Cette belle colline située au cœur de la ville, que tous les Vauverdois connaissent, est pourtant, selon nous, un site particulièrement adapté : plus ombragé, plus frais, et donc plus propice aux concerts de l’été, fin juin début juillet, que les arènes, nettement plus exposées à la chaleur car beaucoup plus minérales. Les arènes l’été, c’est un four : un vrai îlot de chaleur qui crée un microclimat artificiel qui peut avoir des impacts importants en créant des situations d’inconfort thermique qui peuvent avoir un effet néfaste sur la santé humaine. En tant qu’organisateur de festival, on se doit de tenir compte du bien-être du public, des artistes, des techniciens et de tous les bénévoles impliqués : M. Meizonnet feint ainsi d’ignorer les conséquences très préoccupantes du profond dérèglement climatique qui doit nous pousser à trouver des solutions pertinentes. Quelle erreur !
Au-delà de ce débat sur les lieux, transparaît dans ce discours une vision culturelle très centrée sur la tradition de la bouvine camarguaise, les taureaux et les chevaux. La politique culturelle semble ainsi réduite à une conception de « spectacles populaires », sans que cette notion ne soit jamais réellement définie. Or, un concert de jazz peut lui aussi être profondément populaire, au sens de rassembler largement les publics.
CultureJazz : Un des arguments du Maire est de dire que le Festival est élitiste. Que répondez-vous ?
Stéphane Pessina : C’est l’argument « tarte à la crème » de ceux qui ne connaissent pas le jazz, et qui le répètent à l’envi. Ce qui est derrière tout cela, c’est le rejet d’une musique qui est à la base l’expression des afro-américains. Afro-américains qui sont détestés par ceux qui ont des idées racistes et xénophobes. De plus, défendre le Jazz ce n’est pas être élitiste par principe ; c’est promouvoir la diversité culturelle pour s’enrichir des différences entre les styles musicaux. La culture, sous toutes ses formes, est essentielle. Elle ouvre sur le monde, nourrit la curiosité, renforce le lien social. Elle permet de rencontrer l’autre, de penser librement, de s’émerveiller.
CultureJazz : Quel va être l’impact de cette annulation pour Vauvert ?
Stéphane Pessina : Vauvert va continuer à se refermer sur elle-même et ne plus voir arriver des spectateurs qui viennent consommer dans les restaurants, dans les bars de la ville, qui prennent une chambre, qui achètent des plats dans les food trucks ou chez les restaurateurs qui travaillent pendant le festival, qui font vivre les supermarchés et les commerces de la ville.
De plus, ce que le Maire n’a pas compris, c’est qu’avec la subvention qui nous était allouée jusque-là nous ne nous contentions pas d’organiser seulement le Festival Jazz à Vauvert, nous assumions aussi un important travail pédagogique envers tous les publics et en particulier les publics jeunes. Nous organisions des interventions en milieu scolaire dans les écoles publiques (maternelles et primaires) de Vauvert, Gallician et Montcalm. 911 enfants devaient par exemple assister à 4 spectacles les 18 et 19 mai 2026. Mais ces spectacles n’auront finalement pas lieu car ils devaient être financés par la subvention qui ne sera jamais votée.
Enfin, nous travaillons depuis des années avec l’école intercommunale de musique qui est basée à Vauvert. Deux concerts devaient avoir lieu au Castellas pour mettre en valeur des groupes de l’École de Musique de Vauvert et plusieurs enseignants. Mais là encore ça ne sera pas possible.
Ainsi, tout cela vole en éclats.
CultureJazz : Comment s’est passé le repli sur Vergèze ?
Stéphane Pessina : Nous travaillons sur ce territoire depuis 33 ans. Nous sommes en liaison avec nos partenaires financiers habituels qui sont le Département du Gard et la Région Occitanie. Nous avons pris contact avec les artistes, leurs agents et nos équipes techniques. Nous en avons longuement discuté au sein de l’association, avec le conseil d’administration et le bureau. Nous avons également organisé une assemblée générale afin de tenir les membres bénévoles de notre association des efforts que nous étions en train de déployer pour que sauver autant de concerts que possible de la programmation qui devait initialement se tenir à Vauvert. Très rapidement, nous avons sollicité une participation exceptionnelle de chacun et pris contact avec la ville de Vergèze.
Dans un temps record, nous nous sommes tous accordés sur une priorité : maintenir le spectacle vivant et préserver la rencontre entre les artistes et le public. Au-delà de la situation, cela s’est imposé comme un symbole de résistance et d’engagement pour tous les acteurs du projet.
Évidemment, cela implique des contraintes budgétaires importantes. Le budget sera donc resserré et chacun a accepté de faire des efforts. De son côté, la maire de la ville de Vergèze a répondu très positivement et a accepté de nous accueillir à bras ouverts dans la salle Vergèze Espace. Nous l’en remercions vivement.
CultureJazz : Est-ce que ce sera le même festival ?
Stéphane Pessina : une grande partie de la programmation initiale a pu être préservée, pour le vendredi 26 juin et le samedi 27 juin dans la salle de Vergèze espace.
Nous pourrons ainsi profiter de la venue de Célia Kameni le 26 juin, une voix extraordinaire en première partie et puis le très beau duo Youn Sun Nah/Bojan Z. Là encore, une voix remarquable et Bojan que nous avons déjà invité et qui est un pianiste hors pair.
Le samedi, sur la place de la mairie, jouera le groupe Superpêche composé de deux artistes issus de la région. Nous programmons ce groupe dans le cadre du réseau OcciJazz dédié aux projets et aux artistes émergents en jazz dans lequel nous sommes impliqués depuis des années comme nous sommes impliqués dans le réseau AJC au niveau national et européen. Et le soir, nous nous régalerons avec deux concerts dans cette même salle Vergèze Espace, Joe Bel en première partie puis Erik Truffaz avec Antonio Lizana qui revisiteront un des chefs d’œuvre du grand Miles Davis : Sketches of Spain.
CultureJazz : Dans quel état d’esprit vos équipes abordent cette 23ème édition qui a un goût très spécial ?
Stéphane Pessina : Nous nous trouvons dans un état d’esprit très positif. Nous sommes avant tout des militants de la culture, et notre volonté est de continuer à faire vivre la diversité culturelle et le spectacle vivant. Nous refusons toute forme de repli, notamment derrière la notion de « spectacles populaires », souvent invoquée mais jamais clairement définie.
Notre rôle est de défendre la liberté artistique, celle des organisateurs comme celle des artistes, sans jamais imposer de ligne esthétique. Nous tenons également à rappeler l’importance du travail pédagogique auprès de tous les publics, et en particulier des plus jeunes, qui reste au cœur de notre engagement.
Notre ligne est très claire : nous allons résister et créer quelque chose qui n’existait pas auparavant, dans une commune qui a envie de nous accueillir. Nous pouvons compter pour cela sur le soutien de Carole Delga, présidente de la région Occitanie, de Françoise Laurent-Perrigot, présidente du département du Gard, ainsi que de la Maire de Vergèze, Pascale Fortunat-Deschamps que nous remercions vivement pour leur soutien.