Stan Getz, malgré son immense talent et son image publique raffinée, était en réalité un homme au comportement problématique.
Un jour, quelqu’un a demandé à Duke Ellington s’il était possible de faire de la bonne musique tout en étant une mauvaise personne. Duke réfléchit un instant et répondit : « Stan Getz ».

Le public en général a une bonne image de Stan Getz. Avec son physique poupin, ses yeux clairs, son élégance, il est le gendre idéal, suivant les critères américains. Figure majeure du jazz, Stan Getz s’est imposé comme un improvisateur d’exception, doté d’un son au saxophone ténor d’une grande beauté, souvent considéré comme l’un des plus raffinés de son époque. Il était même surnommé « The Sound » (Le son). Son style cool, très fluide et mélodique le rendra très accessible et populaire par rapport à d’autres saxophonistes qui recherchaient plutôt la rupture mélodique et harmonique. Il restera enfin dans l’histoire du jazz comme celui qui a révélé la Bossa Nova aux Etats unis et au monde avec son album Getz/Gilberto et son tube planétaire « The girl from Ipanema ». Au-delà de ses qualités artistiques, de cette image que nous connaissons, il existe une face plus sombre du personnage. Monica Getz, sa femme, dans ses mémoires Stan Getz : A life in jazz, décrit une vie quotidienne très difficile, des accès de violence, une consommation excessive d’alcool et de drogues et un climat familial instable. Elle raconte notamment des épisodes où la peur faisait partie du quotidien.
Parmi ses collègues musiciens, il n’était pas non plus très apprécié. Le producteur Creed Taylor disait à de lui : « He was a very unpleasant man. » (C’était quelqu’un de très désagréable.) Dans le monde du jazz, Getz avait la réputation d’être un bully (une brute), habitué à écraser ses collègues. Ronnie Scott, propriétaire du Ronnie Scott’s Jazz Club de Londres, racontait souvent d’innombrables anecdotes sur le caractère acerbe de Getz. Gary Burton (vibraphoniste) qui a joué avec lui dans les années 1960, a raconté que travailler avec Getz pouvait être : « stressant et imprévisible » Il évoque notamment des changements d’humeur soudains et une exigence parfois humiliante envers les musiciens plus jeunes. Le tromboniste Bob Brookmeyer, qui avait travaillé en étroite collaboration avec lui, répondit un jour à la rumeur selon laquelle Getz avait subi une opération du cœur : « On lui en a mis un ? » Charles Mingus, dans son autobiographie Beneath the Underdog, ne ménage pas Getz et le décrit comme : « arrogant » et « méprisant » envers d’autres musiciens. Mingus, lui-même connu pour son tempérament explosif, ne distribuait pas ce type de critiques à la légère.

Le LP Getz/Gilberto connut un succès immédiat après sa sortie en mars 1964, restant 96 semaines dans les classements d’albums de Billboard et atteignant la 5ᵉ place. Il remporta ensuite quatre Grammy Awards, dont celui de l’album de l’année. La chanson la plus populaire fut The Girl from Ipanema, avec les voix de João Gilberto et Astrud Gilberto. Depuis, elle est devenue la deuxième chanson la plus enregistrée de la musique populaire, juste derrière Yesterday de The Beatles. João Gilberto reçut 23 000 dollars pour son travail sur le disque. Getz, lui, empocha la majeure partie des revenus de l’album, estimés par certains à près d’un million de dollars. Grâce à ce succès, il acheta immédiatement un manoir de 23 pièces, à Irvington, dans l’État de New York. Quant à la pauvre Astrud Gilberto, elle fut payée une somme dérisoire pour avoir éveillé chez des millions de personnes le goût du jazz et des rythmes brésiliens. Celle que beaucoup considèrent comme « responsable du succès international du disque » ne reçut que le tarif syndical des musiciens américains pour une nuit de session : 120 dollars.
Article écrit par Marc Criado à partir d’un article de Martin Chilton paru sur independentespañol.com