vendredi 29 mai 2026, Chapelle du Méjan, Jazz in Arles
troisième soirée : Céline Bonacina/Laurent Dehors et Edward Perraud Trio

Célina Bonacina : saxophones, kayamb
Laurent Dehors : clarinettes, saxophones, flûte à bec, cornemuse, voix

© Stéphane Rigal
© Stéphane Rigal

C’est un duo rodé et éprouvé de soufflants, un ovni en forme de duel qui nous fait aimer le saxophone et aimer la clarinette, aimer le jazz !
La salle est de suite saisie par les morceaux qui s’enchaînent. Un coup Céline Bonacina donne le rythme, et Laurent Dehors à la clarinette fait la mélodie, puis les deux intervertissent leurs rôles, puis deux rythmes conjugués ou deux mélodies associées : c’est un festival ! Un festival classique, jazz ou folklorique, qu’importe : on aime cette musique ! C’est une parfaite connexion entre le baryton suspendu à la hanche de Céline Bonacina et la clarinette qui vole au ciel façon klezmer de Laurent Dehors ! Quelques touches d’électronique à bon escient dans les oiseaux (sans être Olivier Messian) et un chant en allemand ; Quelques loops, toujours à propos. Ma très jeune voisine n’en perd pas une miette en mangeant ses Haribo, c’est un signe ! Céline Bonacina fait un pas vers la Réunion en secouant un kayamb sur un rythme de maloya. Le côté rugueux du baryton et la rondeur de la clarinette s’opposent ; c’est une somptueuse association de souffles et de mélodies . Pas le temps de reprendre son souffle et c’est déjà un duo en valse à trois temps. Il faut entendre ces deux compères s’amuser, plaisanter et prendre un plaisir inouï dans ces courtes pièces. Fou rire sur scène, Laurent Dehors prend en bouche les deux becs d’un saxophone soprano et d’un saxophone ténor sous l’œil complice de Céline Bonacina. Puis c’est au tour de la cornemuse d’être embouchée par Laurent Dehors et là c’est le Fest Noz sous acide qui culmine à la fin du spectacle.
Un show intense et court qui nous laisse sans voix, debouts en standing ovation ! [1]


https://www.tous-dehors.com/duo-bonacina-dehors/
https://celine-bonacina.com/


Edward Perraud : batterie
Bruno Angelini : piano
Arnaud Cuisinier : contrebasse

Le poteau ! © Stéphane Rigal
Le poteau ! © Stéphane Rigal

On s’est serré dans la salle surchauffée, je suis arrivé assez tôt, et à cause des places réservées, j’ai hérité du poteau (le fameux poteau derrière lequel Edward Perraud a pris place) (voir la photo).
Edward Perraud, en maître de cérémonie, nous détaille le troisième disque de son tryptique : après Espaces et Hors temps (on conçoit bien que le temps et l’espace sont deux notions musicales) il a construit le dernier album De l’ombre à l’aube autour du concept de lumière. Pour Exils il convoque la figure de Victor Hugo à Guernesey. Magicien de la percussion, il déploie, avec Arnaud Cuisinier et Bruno Angelini, une atmosphère qui évoque une tempête sur la Manche, les embruns, la promenade sur la côte et la figure courbée de Victor Hugo à l’aube. « Il faudrait écouter les concerts les yeux fermés » dit il alors que le tempo de la contrebasse a fini de mimer la peine intérieure. Pour le deuxième morceau, plus enjoué, le trio exprime une intériorité qui touche l’âme et exprime les conflits et les états des êtres ; il nous dit qu’il faut traverser, donner l’énergie. Avec Esclaves, Edward Perraud rend hommage aux millions d’esclaves africains vendus et qui ont traversé l’Atlantique à fond de cale. Du désespoir en mer pourront naître les musiques du Nouveau Monde. La musique est un porte voix de l’émotion. Les murmurations sont les vols collectifs d’oiseaux dans le ciel, qui créent des figures mouvantes et fascinantes. Ce sont les oiseaux en périphérie qui dictent le vol collectif en voyant l’extérieur : "La marge, c’est ce qui fait tenir les pages ensemble" nous dit Jean Luc Godard. Cette musique pleine d’arabesques et de circonvolutions fait échapper ses baguettes, des mains du batteur fou. Avec Clair Obscur Edward Perraud et son trio recherchent un entre-deux, vif mais lent, rythmé mais doux. Au cœur - cliquetis des appareils médicaux, battements de cœur - remercie le chirurgien qui a opéré sa maman à cœur ouvert et lui a, par conséquent, permis d’exister. Avant un rappel, il s’écrit "Longue vie au jazz et à la musique !" Dans Lueurs Célestes (composée avec sa fille Céleste) la contrebasse joue la pulsation d’une étoile, d’un quasar qui est reprise par le piano et traverse les immensités.
Un trio magique et une musique exigeante, expressive et engagée : que demander de mieux pour finir cette troisième soirée du festival ! [2]


https://www.edwardperraud.com/


samedi 30 mai 2026, Chapelle du Méjan, Jazz in Arles
quatrième soirée : Kham Meslien et Robinson Khoury Quatuor Demi-Lune

Kham Meslien : contrebasse, yabara, charango

© Stéphane Rigal
© Stéphane Rigal

Kham Meslien est un contrebassiste discret, c’est son jeu qui remplit la salle avec des harmoniques, le rythme et la mélodie qui se chevauchent et s’entrelacent. Sur une rythmique enregistrée et un loop, Kham Meslien donne une voix à sa contrebasse. Coups d’archets caverneux, boîtes à rythmes et charango pour les aiguës. The Alarm nous demande si nous avons pris la bonne décision, et si on doit faire confiance à notre intuition ? Les doutes planent, l’esprit cogite et tourne, le temps avance d’un tic-tac régulier. Les notes sont en suspens. La réponse, c’est le cœur qui la donne. Le Marbendill est un être fantastique mi homme, mi poisson que Kham Meslien a croisé en Islande une nuit sans obscurité. Le morceau est très doux, le yabara, la contrebasse jouée et percutée flirtent avec le folklore islandais. Pour les deux derniers morceaux, Kham Meslien nous emmène en Andalousie puis au Maghreb avec des rythmes flamenco et orientaux mâtinés d’électronique.
Kham Meslien, seul en scène, sait occuper tous les espaces sonores et remplir nos âmes avec ses histoires rêvées. Chapeau l’artiste !


https://kham-meslien.com/


Robinson Khoury : trombone, voix
Ève Risser : piano préparé, flûte
Lina Belaïd : violoncelle
Juliette Weiss : contrebasse

© Stéphane Rigal
© Stéphane Rigal

C’est auréolé de sa récente Victoire du Jazz catégorie concert que le Quatuor Demi-Lune de Robinson Khoury s’installe sur scène pour clore la 30e édition du festival Jazz In Arles. Le contrebassiste Simon Drappier a été remplacé par Juliette Weiss ; c’est donc un quatuor majoritairement féminin.
Le concert commence par une note tenue, le piano l’accompagne avec quelques effets de gouttes d’eau. Le trombone de Robinson Khoury commence la mélodie, suivi par le violoncelle de Lina Belaïd. C’est beau, c’est rythmé, il y a des envols de violoncelle qui vont crescendo jusqu’à l’acmé. C’est un rythme arabo-andalou qui introduit le deuxième morceau très éclectique. Des silhouettes tournent à l’angle des rues de la médina. On bascule ensuite, avec le violoncelle vers une musique d’église, une prière, un chant liturgique. Le piano d’Ève Risser redonne la texture percussive des sabots d’une danse paysanne. On reste ensuite en Orient avec une transe magnifiée par la contrebasse de Juliette Weiss. Équipée d’une feuille de plastique, elle reproduit avec sa contrebasse le son du bendir, ce tambourin marocain, alors que le trombone se donne des airs de trompette puis de flûte orientale. Poussières est un chant de Robinson Khoury pour les âmes parties lors des guerres. Ève Risser a préparé son piano, il n’y a pas de rythme, puis le piano se transforme en clavecin. L’influence de Bach est évidente. On sent la connivence entre les musiciens que dirige Robinson Khoury de l’extrémité de la coulisse de son trombone. C’est une bourrée qui nous est proposée pour le sixième morceau avec des sonorités de vielle à roue. Un ostinato Arborescence avec Ève Risser à la flûte traversière conclut le concert. Les musiciens sont épuisés, car il fait excessivement chaud, ils n’ont plus de morceau dans leur répertoire : il n’y aura pas de rappel.
C’est une musique savante, éclectique, écrite avec de multiples influences orientales, paysannes et sacrées que nous a proposé le quatuor (et non le quartet) de Robinson Khoury. J’aurais aimé y trouver un peu plus d’improvisation et de spontanéité.
Robinson Khoury clôture magistralement cette 30e édition du festival Jazz in Arles en remerciant le festival et Jean-Paul Ricard.


https://www.robinsonkhoury.com/

[1Que dire de mieux que la chronique d’Yves Dorison sur ce Duo Dehors/Bonacina sur Culture Jazz en 2023 ! A lire ici

[2Critique du disque par Yves Dorison : https://www.culturejazz.fr/spip.php?article4303