Une ambiance très particulière, ce vendredi 26 juin au Festival de Vergèze (Gard), qui tenait du concert de jazz bien sûr mis aussi, dans un premier temps du meeting politique. Dans un département marqué par les premières décisions des maires RN fraîchement élus, un parfum de « no pasaran » flottait dans l’air. Rappelons que trois mois plus tôt, le Maire RN de Vauvert, annonçait aux organisateurs qu’il coupait les subventions de la ville au Festival de jazz, le condamnant, pensait-il, à une mort certaine (voir interview de Stéphane Pessina pour CultureJazz). Que l’édition 2026 puisse finalement avoir lieu dans la ville voisine de Vergèze est un tour de force, surtout quand on connaît les lenteurs administratives, les blocages institutionnels ou les délais généralement exigés, Il faut ici signaler l’engagement en temps, en compétences mais aussi financier de chacun des intervenants : la Région, le Département, la Mairie de Vergèze mais aussi des artistes, des agents, des techniciens et de tout le personnel du Festival.

La première soirée s’articulait autour de deux voix de femmes. Deux merveilleuses chanteuses, Célia Kameni récompensée lors des Victoires du jazz en 2025 et Youn sun nah que l’on ne présente plus. Alors que Célia Kameni montait sur scène avec un ensemble créé pour servir ses compositions et son projet, la chanteuse sud-coréenne avait choisi la confrontation avec le pianiste Bojan Z.

Célia Kameni
Célia Kameni

Il faut voir Célia Kameni chanter. Son corps, ses bras, ses expressions participent de sa voix qui est d’une profondeur et d’une texture remarquables. Elle ne se contente pas de porter ses mots, elle les incarne. Les musiciens qui l’entourent montrent une grande complicité et un engagement total : Julien Loutelier à la batterie, Giani Caserrotto à la guitare, Juliette Serrad au violoncelle et Thibault Gomez au piano préparé et aux claviers. Le quintet déploie un univers sonore singulier, entre folk, soul et pop, il joue avec des frontières qui s’estompent. Tout s’organise autour de la voix de Célia Kameni.

Youn soun nah et Bojan Z
Youn soun nah et Bojan Z

Difficile de trouver deux musiciens aussi opposés que Youn sun nah et Bojan Z. Elle est discrète, effacée. Elle a une voix d’adolescente quand elle parle. A l’entendre, et je pense qu’elle est sincère, elle est étonnée d’être sur scène, elle s’excuse auprès du public pour la chaleur dans la salle comme si elle était responsable de la canicule qui secoue la France en cette fin du mois de juin. Après le concert, elle parle avec chacun, se mêle à son public, s’excuse pour les désagréments. Lui, pianistiquement parlant, est plus proche de Monk que de Bill Evans. Mais un Monk bodybuildé. Par moments, lorsqu’il se sert de son piano comme d’une percussion, on a l’impression qu’il prend l’instrument dans ses bras. Son jeu, nourri à la fois de la tradition jazz et de ses racines balkaniques, privilégie les déplacements métriques, les superpositions rythmiques et une gestion très libre et très personnelle de l’espace harmonique. Il ne s’agit pas tant de soutenir que de mettre en tension : le pianiste propose, contredit, relance, parfois même déstabilise volontairement le flux vocal.
Youn sun nah a beau être présente depuis des années sur les scènes françaises, on la redécouvre à chaque fois. Elle est capable de toutes les voix, de tous les sons. Elle pourrait chanter l’opéra, mais elle peut aussi chuchoter seule en s’accompagnant d’une boîte à musique. Sa maîtrise technique est remarquable et son invention est sans limites. Musicalement, elle arrive à tenir tête à son « accompagnateur », à ne pas se laisser écraser et même à l’emporter comme avec ces deux dernières ballades où le pianiste a rentré ses griffes.

Un grand moment, le public est nombreux et heureux. Ce serait vraiment dommage de se priver de ces moments.


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