Entretien avec Milena Casado, jeune trompettiste née en Espagne et vivant au Etats-Unis, lors de son passage au Crescent Jazz Festival.
Mardi 14 Juillet 2026, Mâcon

Tu es née en Espagne dans un petit village proche de Huesca. Comment as-tu commencé la musique et en particulier la trompette, ce qui est encore assez rare pour une femme ?
Ma mère est professeure. On a un peu voyagé quand j’étais plus jeune avant qu’elle ait son affectation finale. Dans ce village qui s’appelle Castejon de Sos, il y avait un groupe d’amis qui faisait de la musique. Ils jouaient de différents instruments et certains de la trompette. Ce fut un peu ma première connexion avec cet instrument. J’ai voulu essayer et quand j’ai joué, j’ai pensé : « wow, j’ai l’impression que c’est une extension de moi ! », genre je peux vraiment m’exprimer à travers ça. Et comme les parents d’un de mes amis aimaient vraiment le jazz, on écoutait tout le temps de la musique, notamment en voiture, et puis ma mère a commencé elle aussi à s’intéresser à la musique. Elle achetait des CD de musiques qu’elle ne connaissait pas, au hasard, du Miles Davis, du Charlie Parker, du Roberta Flack, et c’était tout simplement génial. Je trouvais ça incroyable, on écoutait ces musiques ensemble, on s’y plongeait de plus en plus. Et puis j’ai réalisé que je leurs ressemblais, car en grandissant dans ce petit village au milieu de l’Espagne, personne n’avait mon apparence, parce que mon père est de République dominicaine et seule ma mère est espagnole. J’ai eu le sentiment d’appartenir à cette musique, j’avais ma place en elle, un endroit où je pouvais vraiment m’exprimer. Jouer de la trompette et faire du jazz, ça a été une sorte de thérapie.
Tu as mentionné quelques-unes de tes inspirations, lesquelles t’ont vraiment donné envie de faire de la musique ton métier et pas juste un passe-temps ?
J’ai mentionné Miles. Il y a aussi Thelonious Monk, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, plus tard, Terri Lyne Carrington, Geri Allen… J’ai l’impression que c’est en découvrant ces artistes incroyables que j’ai voulu devenir comme eux. Oui, je voulais être comme eux, faire la même chose qu’eux.
Si tu pouvais jouer une seule fois sur scène avec n’importe quel jazzman, mort ou vivant, qui choisirais-tu ? Et si tu devais choisir un musicien de jazz espagnol ?
Je choisirais définitivement Wayne Shorter, et puis Monk . Je choisirais aussi Ornette Coleman, absolument. Eux c’est certain. À la batterie, probablement Elvin Jones. Mais si je devais choisir un musicien espagnol, je choisirais Jorge Rossy.
Te considères-tu comme une jazzwoman ou une musicienne ?
Je me considère comme une artiste car j’ai le sentiment, surtout avec ce que je fais, ce que je pense faire, que cela n’inclut pas seulement la musique. Quand je réfléchis à la forme d’expression que j’ai choisie, je ressens que c’est plus que de la musique. Donc en réfléchissant sur moi, je me vois plus comme une artiste, pas juste une musicienne, et cela me permet d’inclure tout ce que j’aime.

En dehors de la musique quelles sont les influences importantes pour toi ? L’art, les livres, ou la nature peut-être ?
Je suis véritablement inspirée par tout ce qu’il y a autour de moi, les influences que j’ai reçues, les voyages que j’ai faits, les personnes que j’ai rencontré dans ma vie, et bien sûr, toute la musique que j’ai écoutée, mais aussi l’art que j’ai contemplé, les auteurs que j’ai lus. Il y a par exemple ce poème de Constantin Cavafy, « Ithaque », que j’adore et qui me connecte avec la mythologie et la philosophie grecques, il est une grande inspiration pour moi. Là dans l’immédiat, je pense à Picasso, à Kandisky, et d’autres encore.
Puisqu’on parle de livres, connais-tu la Sant Jordi [1] en Catalogne, cette journée, où quand une femme reçoit un livre d’un homme, elle reçoit une rose en retour ?
Ce n’est pas une fête strictement catalane. En Aragon, on l’appelle la San Jorge. C’est la même chose qu’en Catalogne, c’est la journée du livre, sauf qu’on n’offre pas de rose.
D’accord. Donc si tu devais offrir un livre à la San Jorge, lequel choisirais-tu ?
C’est une question difficile. Je pense que ça dépend de la personne, de ce que je crois qu’elle a besoin de lire. Mais comme j’ai mentionné le poème de Cavafy, ce serait celui-là. En fait, ma mère adore lire et dans mon album il y a une chanson qui lui est littéralement dédié, « Lidia y los Libros ». C’est elle qui m’a offert ce livre de Cavafy. Cela parle juste de la vie, de notre parcours et de toutes les expériences que l’on va vivre, de tous les obstacles, de toutes les barrières, que l’on va rencontrer en chemin, mais il nous faut continuer d’avancer et on arrivera finalement là où l’on est censé être.
Dans différentes interviews, tu as évoqué le fait que la musique t’as aidée, qu’elle a été libératrice pour toi et que tu mets beaucoup de toi dans ta musique. Est-ce que tu dirais que ta musique est une forme de journal intime ?

Oui, oui je pense que c’est une bonne manière de décrire mon travail. C’est littéralement un journal intime. Je n’ai sorti qu’un seul album [2] et je crois que pour moi, c’était très important de commencer avec les choses que je ressens et que d’ailleurs je sais vouloir changer. Du coup je me suis dit « ok, on va commencer par-là. » Les choses sur lesquelles je travaille pour le futur, c’est une autre étape, un travail en cours. C’est la meilleure façon pour moi d’être honnête et vulnérable dans ma musique, juste de me mettre à nu.
Et ce n’est pas intimidant de se dévoiler autant ?
J’aurais pu penser cela… D’une manière générale je suis une personne plutôt introvertie. C’est compliqué pour moi de parler de mes sentiments, mais j’ai l’impression que le seul moyen dont je dispose pour le faire, c’est à travers la musique. Alors quand j’ai l’opportunité de jouer en concert et de parler avec le public, d’exprimer ces choses-là, c’est le moment où je me sens à l’aise pour en parler avec des inconnus ! Plus à l’aise que d’en parler avec mes connaissances…
Il y a beaucoup de diversité culturelle et d’influences dans ta musique, est-ce volontaire ou naturel ?
Cela se produit naturellement. Il y a juste une chose que je fais consciemment, c’est de ne pas me mettre dans une seule case. Je ne veux pas me concentrer sur une seule chose. Je mets donc dans ma musique vraiment toutes mes influences, tout ce que je veux entendre. C’est ce que je veux créer, sans barrières.
Tu connais une ascension rapide, tu penses que cette soudaine notoriété peut impacter ta musique ?
Non, je suis la même et j’espère bien le rester ! Je commence à peine à être moi-même, à être honnête et ouverte, à l’écoute des autres. J’éprouve parfois des incertitudes, des doutes, dans les choses que j’observe et que je ressens. Il est donc important de se protéger et d’avoir autour de soi les bonnes personnes pour pouvoir croire en soi, en notre vision, et continuer de persévérer.
Entre l’Espagne et les Etats-Unis, quel pays offre le meilleur soutien aux musiciens en devenir comme toi, et pourquoi ?
C’est une bonne question et c’est délicat d’y répondre car je suis dans une situation très spécifique et différente de la plupart des gens. Je vis aux Etats-Unis mais je n’en viens pas. Je viens d’Espagne mais j’ai déménagé quand j’étais très jeune et depuis quelques années, quand il s’agit d’avoir certaines opportunités, ou par rapport au réseau, je me sens un peu milieu de nulle part, de ne pas recevoir de soutien particulier de ces deux pays parce que je suis à ce point intermédiaire, dans l’entredeux. J’ai assez souvent l’impression qu’il y a des choses que j’adorerais voir se développer et qu’elles ne sont pas encore disponibles pour moi. J’essaie de trouver des réponses, de comprendre. « Ok, comment je gère ça ? » C’est délicat et je ne connais pas beaucoup de personnes dans ma situation qui pourraient s’identifier à ce que je fais. Je me retrouve dans une zone…
La zone grise ?
Oui littéralement. C’est néanmoins intéressant au niveau des opportunités mais je me demande souvent : « est-ce que ma place est ici ou là-bas ? Où est ma place ? »
Et pourquoi pas flotter entre les deux ?
Exactement. J’essaye juste de persévérer, je crois en moi, je crois en ma vision, et j’y arriverai.
As-tu l’impression que les publics européens et américains ont une écoute, une approche, différentes de ta musique ?
Je pense les différences sont culturelles. Chaque pays à sa manière de… je ne vais pas dire apprécier les choses, mais peut-être de supporter, de soutenir la musique. Donc en fonction du pays où tu joues, en fonction des circonstances aussi, le public peut être plus ou moins plus réceptif, envers, ce que tu essaies de transmettre. Dans le même pays, mais dans des villes différentes. Ici ou là, il accrochera plus ou moins.

Penses-tu que la musique est fondamentalement politique ?
Oui. Enfin je ne veux pas généraliser, peut-être pas pour tout le monde, mais pour moi, oui ça l’est. La musique peut être un outil contre les injustices, qu’elles soient politiques, économique ou sociales, Je trouve que la musique et l’art en général, sont des outils vraiment puissants et utiles pour changer les choses qu’on ne veut plus voir.
Tu devrais une « Freedom suite » ! [3]
Oui, exactement.
Quels conseils donnerais-tu à une jeune femme qui veut faire de la musique dans la société actuelle ?
Crois en toi, en ta vision, et n’abandonne jamais. Il y aura des moments difficiles dans ta vie, tu n’auras pas toujours le soutien que tu aimerais recevoir, parce que cette société à tendance à na pas soutenir les femmes et plus particulièrement les femmes noires. Donc trouve les bonnes personnes, fais-toi confiance n’abandonne jamais.
Est-ce qu’il y a une question que tu aimerais qu’on te pose ?
Je n’y ai jamais pensé. Honnêtement, ce que j’adore, c’est ressentir que la personne qui m’interviewe a vraiment écouté ma musique et en a compris le sens. Cela me fait plaisir. Les questions qui en découlent permettent d’approfondir l’échange. Je n’ai pas de question spécifique qui me vient à l’esprit dans l’immédiat... peut-être sur ce que la musique signifie ou ce que la composition représente pour l’artiste.
Une dernière question existentielle… On l’a aussi posé à un autre musicien espagnol, Ramon Lopez : la tortilla, con cebolla or sin cebolla (La tortilla avec ou sans oignons) ?
Sans oignon à 100% oui ! C’est une question de texture. Mais ma mère préfère avec. Donc pour trouver l’équilibre entre les deux, elle coupait l’oignon très, très finement. Comme ça, j’avais le goût sans la texture !