Jean Buzelin passe en revue 12 albums qui sortent des sentiers battus...
Réponse : consultez les programmes si vous y arrivez. Après tout, je n’en sais rien. Ces musiciens et musiciennes ci-dessous sont suisses, britanniques, suédois, italiens et français, et leurs disques sont tous de très grande qualité. Si beaucoup se placent dans la grande tradition, certains d’entre eux la font valser. Tous ont le souci de la création et, je m’avance peut-être, font partie d’une grande famille. Grâce à eux, les vétérans de mon espèce manifestent encore leur curiosité. Mais c’est du travail. En place pour le défilé du carnaval...


Honneur aux anciens ! OM, le quartette suisse des vétérans du free, se retrouve sur scène, toujours aussi “vert”, sauf que Freddy Studer leur a fait un faux-bon hélas sans retour, juste avant la séance prévue. Aussi Urs Leimgruber, Christy Doran et Bobby Burri l’ont-il remplacé par deux batteurs, Gerry Hemingway et Tony Buck. Or, malgré cet évènement douloureux, les musiciens sont en pleine forme, jouant avec un allant et une puissance qu’on n’avait peut-être pas assez apprécié dans leur disque précédent. En effet, la puissance du jeu (oserai-je dire la rage de jouer ?), les trouvailles, les écoutes, les répliques, les recherches, les emballements, le drive parfois affolant nous tiennent en haleine d’un bout à l’autre de leur prestation. Accueillez-là à bras ouverts, vous ne le regretterez pas.


En quelques années, le pianiste anglais Alexander Hawkins est devenu l’un des fers de lance de la brillante écurie Intakt. Après un magistral album solo, il nous surprend (comme à chaque fois) avec un nouveau disque qu’on ne sait pas par quel bout prendre. Pour arriver à ses fins conduites par une imagination débordante, il s’est entouré d’un groupe singulier comprenant un harpiste, Rhodri Davis, deux personnalités qu’on ne présente plus, la flûtiste Nicole Mitchell et le batteur Hamid Drake, et un ancien partenaire qui fait tourner les tables, Matthew Wright, lui-même combinant le piano (qu’on entend assez peu d’ailleurs) avec les instruments électroniques. Sur le papier, tout cela paraît désordonné. Or, le résultat est là : l’auditeur est sidéré, une fois de plus, par une cascade musicale inouïe, inclassable et bourrée de trouvailles – il avoue avoir bien écouté Sun Ra. Démarrée par un solo, Hawkins propose ensuite le déroulé de sa cueillette dont il fait des assemblages qui nous donnent le vertige. Assurément l’un des musiciens les plus étonnantes qu’on puisse entendre à l’heure actuelle.


À l’opposé du spectre musical, nous retrouvons la musique fascinante de la pianiste anglaise Carolyn Hume, toujours fidèle à Leo Feigin pour son quatorzième disque, mais sans son équipier habituel Paul May. Neuf compositions se développent dans l’espace avec une grande économie de moyens et résonnent en profondeur, ce qui crée une atmosphère absolument prenante qui ne nous quitte plus jusqu’à la fin du parcours sonore, une exploration qui n’est pas particulièrement crépusculaire comme parfois dans d’autres disques précédents. Nous sommes plutôt plongés ici dans une sorte de plénitude, d’aboutissement, de résolution qui, de fait, sont la traduction de ce qu’on appellerait la beauté, tout simplement. Ou comment une musique de son époque devient intemporelle. Quelles ressources intérieures doit posséder Carolyn Hume pour reprendre l’ouvrage sans changer de voie ? La quête de l’impossible ?


Nous avions découvert l’an passé Mathias Landæus, pianiste suédois au jeu très intéressant, entouré de deux groupes très différents l’un de l’autre. Nous le retrouvons en compagnie d’un trio familial, l’oncle, le père et la fille Wartel ; les deux frères ont une longue carrière derrière eux et possèdent un solide bagage dans le jazz contemporain. Invité à participer à une tournée en leur compagnie, Mathias Landæus s’intègre immédiatement dans cette musique libre très maîtrisée, à l’expression claire et tirée par une pulsation constante. Sa présence, et l’appui des notes qu’il distribue toujours avec à-propos, apporte le liant à la musique du trio, très ouverte et toujours ancrée dans le jazz. Ce très beau disque comprenant huit pièces enchaînées sans interruption en est un excellent témoignage. Les amateurs curieux ne seront pas déçus.
Depuis quelques temps, l’Italie avait un peu disparu de mes recensions européennes. Je n’avais plus guère d’informations sur les musiciens plus jeunes. Mais grâce à Stefano Leonardi (Cf.Culturejazz, De Suisse et d’Italie…, 12/05/2026), j’ai été mis en contact avec un très beau label que je ne connaissais pas, Aut Records, dont voici trois nouvelles productions :


« Requiem for Democracy » est une pièce en sept mouvements enchaînés et jouée par un trio de combat excellemment arrangé avec l’électronique, d’où s’échappe dans les aigus la trompette crépitante de Flavio Zanuttini (l’héritage free de Don Cherry ou Mongezi Feza). qui donne à cette marche funèbre un côté “musique de cause perdue” mais qui peut peut-être renaître sous d’autres formes. Les 28 minutes de l’œuvre sont enrichies par un texte (en italien) de l’anthropologue Giustina Selvelli. Le résultat, très beau et chantant n’en demandait pas plus.

Autre trio à l’instrumentation originale, le Bassism Trio propose un projet musical totalement différent. Il réunit deux souffleurs dans les graves, Errico De Fabritiis (baryton) et Alberto Popolla (clarinette basse), le batteur Ferdinando Faraò assurant les tempos très rythmés. Thèmes très carrés, riffs, arrangements précis se déploient dans une atmosphère étrange, résonnante, enrichie d’effets sonores et de re-recording. Le rendu de ce travail complexe et précis entraîne l’auditeur durant 32 minutes ; c’est également court mais on remet immédiatement le CD dans le tiroir du lecteur ! À noter la voix de Naima Faraò dans le très beau titre éponyme. À découvrir !

Le troisième trio publié par ce beau label est, contrairement aux deux précédents, de facture très classique (piano-basse-batterie). Mais il est au service d’un véritable projet musical composé par le batteur Giovanni Nardiello, lequel a trouvé les partenaires idéaux auxquels il laisse une grande liberté. Ce jeune musicien, qui a évolué dans le rock, le jazz et les musiques improvisées, présente donc neuf pièces originales qui, tout en s’inscrivant dans l’histoire du piano trio – une formule dont on n’a jamais fini de renouveler – révèle beaucoup d’originalité. Une très belle musique qui ne peut que remporter l’adhésion.

Peu de temps après la mise en ligne d’une revue précédente (Cf. Culturejazz, L’Europe résiste…, 21/03/2026), trois disques de Tiri Carreras me parvenaient : trois éditions artisanales mais joliment réalisées par le batteur lui-même, trois duos comme il les aime. Son premier partenaire est le saxophoniste Jean-Luc Petit (entendu avec Jean-Marc Foussat, Fabrice Favriou, Christiane Bopp et les Barbares...), grand spécialiste des duos et des confrontations sérieuses,musicien au discours résolument free qui “suit sa ligne” par à-coups, par courtes séquences, tandis que Carreras, qui à première oreille semble virevolter autour de lui, frappe sèchement et précisément là où il le sent. C’est toujours un régal d’écouter le son de ses fûts.



Sur les deux CD complémentaires suivants, Tiri Carreras,retrouve son partenaire privilégié, le saxophoniste-clarinettiste Sylvain Guérineau sur une thématique qui tourne largement autour de l’eau et de la sécheresse. Huit improvisations sont enregistrées, Guérineau procède toujours selon une lente progression, posant d’abord le climat, la note, faisant monter la tension jusqu’à la résolution finale. Il est intéressant de le suivre à la clarinette basse dans Alabama par exemple où il fait montre d’une grande concentration et d’une implication à la mesure de cet endroit si important dans l’histoire du peuple afro-américain. Au ténor dans La Fuente, il s’inscrit dans les pas d’Albert Ayler sans le copier. Carreras distribue ses frappes et “habille” le discours du saxophoniste sans jamais le court-circuiter, mais l’enrichit constamment à la manière d’un Milford Graves ou d’un Tyshawn Sorey. Une musique très forte.
Notons que ces trois disques durent environ 50 minutes chacun.

Nous arrive in extremis le dernier disque de la paire Guérineau/Carreras, augmentée de la contrebasse de Fred Marty, ce qui change beaucoup de choses. On se retrouve en fait dans la lignée du trio “sans piano” comme on l’appelait du temps de Rollins, de Coleman (Ornette) ou d’Ayler. Sauf qu’ici il n’y a pas de leader, mais une démarche collective puissante, dynamique et agressive (sans connotation négative du terme). La tension, perceptible, tient en haleine l’auditeur. Oublions les duos qui progressent en intensité, accrochons-nous dès le début à cette manifestation parfois brutale mais qui peut nous conduire vers l’absolu. Notons que chacun des trois musiciens, aussi soudés soient-ils, s’octroie quelques espaces bienvenus et que Tiri ne couvre jamais ses partenaires. Le free jazz est certes entré dans l’Histoire, mais il ne vieillit pas.

Cinquante nuances de saxes, voilà ce que nous proposent les saxophonistes japonais Kissa Shukaï et français Quentin Rollet dans un duo où l’on ne perd pas son temps en digressions. En effet, leur disque comprend 50 plages en 3/4 d’heure ! Une véritable partie de ping-pong où les musiciens se rendent coup sur coup avec vivacité mais aussi attention et respect, c’est à dire sans jamais chercher à désarçonner le partenaire avec quelque coup tordu. Au contraire, ils cheminent souvent ensemble et le jeu de l’un enrichit celui de l’autre. Un exercice virtuose et passionnant à écouter avec ses deux oreilles. (Il s’agit du 18e CD du label ReQords fondé par Quentin Rollet).


Nous avions découvert la chanteuse-diseuse Franca Cuomo avec son Franzktrio dans « Terres de Blues », un disque enregistré et produit par Gérard Terronès en 2011, pour lequel elle avait traduit un certain nombre de lyrics de bluesmen marquants (Cf. Culturejazz, Vitrine Septembre 2012). Nous la retrouvons ici avec deux autres complices, dans « American Dream », un parcours vocal autour de la Beat Generation, dont des extraits de textes, en particulier d’Allen Ginsberg, récités-chantés cette fois en anglo-américain, résonnent toujours en regard d’un rêve américain plutôt malmené par les temps qui courent – déjà en 2019 lors de l’enregistrement de cette suite. Ce disque, particulièrement soigné à tous les niveaux, bénéficie de la contribution du trop sous-estimé Michel Edelin, pour moi le plus grand flûtiste français, et l’outillage sophistiqué d’Olivier Sens manipulé avec art. Un disque assez exceptionnel qui sort des sentiers battus,
> OM : Südpol – Intakt CD 455
Urs Leimgruber (saxo soprano), Christy Doran (guitare, appareils), Bobby Burri (contrebasse, appareils), Gerry Hemingway, Tony Buck (batterie, percussions). Südpol (CH), 7 décembre 2024.
> Alexander Hawkins : No Nation but Imagination – Intakt CD 453
Alexander Hawkins (piano, synthé, sampler), Rhodri Davis (harpe), Nicole Mitchell (flûte), Hamid Drake (batterie), Matthew Wright (turntables, live sampling). Fish Factory Studios, Londres, 3 février 2025.
> Carolyn Hume : Uncoiled – Leo Records CD LR 950
Carolyn Hume (piano, piano Kawai BL-71), + suivant les plages Sonia Hammond (violoncelle), Sonja Galsworthy (vocal), trio vocal : Nina Hume (soprano), Christina Al-Wakil (alto), James Welch (basse). Masterlink Productions et St. James Church, Weybridge, 2025 ou 26.
> Wartel / Landæus / Wartel Collins / Wartel : Celebrating Live – Brötz BRCD002
Jonny Wartel (saxophones), Mathias Landæus (piano), Georgia Wartel Collins (contrebasse), Henrik Wartel (batterie). Blow Out, Oslo, 21 mai 2024.
> Flavio Zanuttini : Requiem for Democracy – Aut 154
Flavio Zanuttini (trompette, gong, modular synthé), Andrea Liani (cor), Miljan Minic (clarinette), Marco D’Orlando (batterie sur 2 pièces). East Land Recording Studio, Cormons (I), 2 décembre 2025.
> Bassism Trio : Dreams Must Explain Themselves – AUT157
Enrico De Fabritiis (saxos baryton et alto, kalimba), Alberto Popolla (clarinette basse, basse électrique), Ferdinando Faraò (batterie, vocaux) + Naima Faraò (vocal sur 1). Crossroad Recording Studio, Milan, 13 février 2026.
> Giovanni Nardiello : Perspectives – AUT 155
Joseph Nowell (piano), Stefano Zambon (contrebasse), Giovanni Nardiello (batterie), Noemi Fiorucci (vocal sur 4 titres). Entropya Studio, Pérouse, 25-26 septembre 2025.
> Tiri Carreras / Jean-Luc Petit : Sin problemas – Carreras
Jean-Luc Petit (saxos sopranino et ténor), Tiri Carreras (batterie, objets). Studio Villa Palma, Étables-sur-Mer (22), 20-21 janvier 2025
> Tiri Carreras / Sylvain Guérineau : Agua Vol. 1 & 2 – Carreras
Sylvain Guérineau (saxophone ténor, clarinette basse), Tiri Carreras (batterie). Montbarrois (45), 8-9 novembre 2025.
> Carreras / Guérineau / Marty : T(h)ree Vol.1 – 4Darecord 4DRCD025
Sylvain Guérineau (saxophone ténor), Fred Marty (contrebasse), Tiri Carreras (batterie). Montbarrois (45), 15-16 février 2026.
> Kissa Shukaï / Quentin Rollet : Fifty Shades of Sax – ReQords REC018
Kissa Shukaï (saxo alto), Quentin Rollet (saxos alto et sopranino). Tous des Sons, Saint-Ouen (93), 18 juin 2025.
> Franca Cuomo / Michel Edelin / Olivier Sens : American Dream – Juju Works #5
Franca Cuomo (voix, conception), Michel Edelin (flûtes “standard”, piccolo, basse, alto, ethniques), Olivier Sens (électronique, Système Usine). Studio Luc Ferrari de la Muse en Circuit, Centre National de Création Musicale, Alfortville (94), 11-12 décembre 2019.
www.intaktrec.ch - Distrart (Clic Musique !)
www.leorecordsmusic.com
www.carolynhume.com
www/brotznow.se
www.autrecords.com
https://sites.google..com/view/tiri-carreras
https://records.bandcamp.com/music
Les Allumés du Jazz