Jazz Campus en Clunisois
Mardi 18 août 2026

Que vous ressentez quand vous jouez sur scène ? Une sensation ? Est-ce que, par exemple, la mélodie porte la couleur ?

Quelles sont les sensations ? C’est une question assez intéressante. Je crois qu’on essaie de rentrer dans un état. C’est ça l’idée, ce fameux lâcher-prise qu’on essaie d’obtenir le plus vite possible pour ne pas penser, ne pas faire appel à ses sens. Comment dirais-je ? C’est le son qui devient notre vecteur de communication. Et c’est à partir de là qu’on échange. Donc, pour que cela se fasse de la façon la plus libre possible, parce qu’en fait c’est de ça que l’on parle, on cherche avant tout cette espèce de sensation de liberté, surtout dans ces musiques-là où l’on se sent porté par les vibrations sonores qui viennent de nos instruments

Une forme de cohésion aussi ?

Oui. Je crois que c’est le but. Mais on ne la ressent pas toujours car quelquefois, on n’est pas porté par le son, justement. Là, ça devient beaucoup plus difficile, donc beaucoup moins agréable à développer car à trop vouloir bien faire, cette sensation n’arrive pas. C’est vraiment, encore une fois, une espèce de laisser venir qui doit s’imposer par lui-même. Ensuite, si on a bien travaillé en amont, si le groupe est à peu près cohérent, les choses se déroulent naturellement et on va saisir ce qui se fait dans l’instant de façon un peu opportuniste.

Jazz Campus 2026 © Yves Dorison
Jazz Campus 2026 © Yves Dorison

Guillaume de Chassy nous avait dit l’année passée que sur scène il ne pensait à rien, qu’il s’arrangeait pour que ce soit le vide total dans son cerveau...

Voilà. Ce n’est pas pour rien qu’on a joué ensemble !

Vous avez joué avec beaucoup de beau monde, Quels sont les artistes qui vous ont le plus marqué ou appris musicalement ?

Je pense que la rencontre avec Henri Texier a quand même été un point fort dans mon travail puisque ça fait partie des premiers concerts que j’ai pu voir quand je me suis intéressé à ces musiques-là, notamment avec le trio Humair / Jeanneau / Texier. Et ensuite, j’ai été très marqué quand j’avais 15 ans, par son quartet avec Louis Sclavis, Philippe Deschepper et Bernard Lubat. C’est le tout début des années 80. Il fait partie des personnages qui m’ont beaucoup influencés, d’abord en l’écoutant et ensuite en travaillant avec lui dans son orchestre. J’ai aussi eu la chance de rencontrer Steve Swallow et de travailler avec lui. Ça a été un truc fort pour moi parce que c’est quelqu’un que j’aime énormément. Malheureusement, cela a été un peu trop court ! Mais bon, ça a quand même existé. D’ailleurs le dernier disque qu’il vient de sortir, Winter Songs, c’est un bijou. Il y a aussi eu les expériences avec Barney Wilen. J’ai beaucoup joué en club avec lui à une époque. C’était très formateur. Ce n’était pas toujours très tendre, mais bon, à chacun sa façon de transmettre. À l’époque, je remplaçais surtout Peter Gritz. À chaque étape, il y a des paliers et on se dit que tout de même, jouer avec untel a été bénéfique. J’ai également beaucoup joué avec Georges Arvanitas. Il avait un truc vraiment formidable. C’était une école fantastique pour apprendre cette musique et je me disais que, tant qu’à jouer du be-bop, autant le faire avec des personnes qui l’avaient vraiment vécu plutôt que de le jouer avec mes copains. La liste est assez longue... Aujourd’hui, je continue cet apprentissage. Quand par exemple je joue avec Géraldine Laurent ou Manu Codjia, quelque chose dans leur façon de penser la musique me nourrit. Je suis très à l’écoute des personnes avec qui j’ai la chance d’échanger et j’essaye de prendre ce qu’ils vont véhiculer. On continue sans cesse de peaufiner notre travail…

2023 © Yves Dorison
2023 © Yves Dorison

Nous évoquions tout à l’heure Guillaume De Chassy. Il est connu pour son dépouillement, sa concision. Quelle est selon vous l’importance de la simplicité dans la musique ?

Je n’emploierais pas le mot simplicité. J’emploierais plutôt le mot clarté. Rendre la musique la plus claire possible, c’est le but. J’aime bien l’expression d’Éric Watson, avec qui j’ai joué par le passé : «  c’est une musique exigeante mais comestible ». Notre musique demande un certain niveau de concentration, d’écoute, d’écoute active même. Quand on se laisse porter par elle, pour que cela fonctionne avec le public qui vient nous écouter, il faut la rendre lisible, qu’elle soit relativement compréhensible. Notre difficulté, c’est de faire passer un répertoire que les gens, la plupart du temps, ne connaissent pas quand ils viennent nous écouter. C’est là la difficulté. Quand on va écouter le Sacre du printemps, on sait de quoi il s’agit, on a une idée de l’orchestration, etc. Nous, c’est différent. Le public connaît peut-être un peu le travail qu’on a pu faire, sans plus. Donc, à chaque fois, il nous faut attraper les gens dans l’instant et rendre notre discours et nos compositions les plus lisibles et compréhensibles possibles. Et accessibles aussi.

Avec Guillaume de Chassy et Andy Sheppard, vous êtes beaucoup inspiré de littérature et de poésie. Avez-vous un poème ou un livre préféré ?

Spontanément, je dirais Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité. On a fait un travail sur Pessoa avec Frédéric Pierrot et maintenant Claude Tchamitchian. Cela fait partie des livres qui m’ont beaucoup touchés et influencés. Au départ, c’est un travail dont on a imaginé le programme avec Guillaume. Ensuite, Andy s’est greffé sur le projet et a amené tout son savoir-faire, sa sensibilité et ses idées. Et c’était vraiment formidable de travailler avec lui. Je crois que le rapport à la poésie nous emmène à chaque fois dans des sphères qui ont des similitudes avec la musique. Cela passe par les mots, dans une sorte d’imaginaire sonore, mais il y a un moment donné où les mots et les images n’ont plus forcément de rapport réel avec la réalité. Peut-être est-ce cela qui m’a attiré. Cela me paraît plus difficile de faire cette association avec la peinture.

Dans les arts en général, y a-t-il un mouvement qui vous touche plus particulièrement ?

J’avoue que j’aime plutôt l’art moderne, l’abstraction, mais pas seulement en peinture. J’aime beaucoup Kandinsky, mais j’aime aussi beaucoup Zao Wou Ki auquel j’ai consacré un morceau, Immersion, dans mon disque Happy Hours, avec Yohann Loustalot, Julien Touéry et Hélène Labarrière. Ceci dit, avec le temps, je me suis rendu compte que, quand même, en regardant un Botticelli ou un Rembrandt, leur technique et le travail sur la lumière est tellement fort que c’est vraiment merveilleux. J’ai élargi ma palette.

Très exigeant et très comestible ?!

C’est devenu très comestible. Je ne sais pas si ça l’était tant que ça à l’époque...

Vous considérez-vous plutôt comme un jazzman, un musicien ou plus globalement un artiste ?

Je pense que je me considère comme un jazzman car ce qui m’a vraiment amené à cette musique, c’est le jazz. Le jazz, c’est Miles Davis, John Coltrane, Philly Joe Jones, Elvin Jones… C’est vraiment les musiciens de jazz. C’est ce qui m’a fait vibrer en premier lieu. Mais, bon, je ne suis pas né dans les années 40 et j’ai été très marqué par toutes ces musiques apparentées à ce que faisait Keith Jarrett, Jack De Johnette, Paul Motian, des musiques qui ont un pied dans un certain modernisme qui a ouvert beaucoup de portes au jazz et lui a permis de devenir une musique plus ouverte. J’aime également beaucoup Don Cherry. C’est un des premiers musiciens qui a importé dans la musique de jazz des musiques traditionnelles. C’est un des pères, je n’aime pas trop ce mot-là, de la world music. C’est un des premiers à s’être vraiment intéressé à la musique indienne. C’est un peu ce jazz-là qui me porte.

C’est la révolution de l’année 70, globalement…

Voilà. Avec le free, mais le free, bon... Ça dépend qui. Ça dépend comment.

Si c’est Ornette, ça passe ?

Si c’est Ornette, c’est formidable. Enfin bon, il y a eu quand même beaucoup de choses fantastiques.

Le projet « Island » a une dimension écologique et politique très pertinente en l’état actuel des choses. Quelle est pour vous l’importance de la cause environnementale ?

On le sait tous, elle est capitale. Elle est si capitale que si ça continue, cela ne va pas aller en s’arrangeant… Ceci dit, je n’ai pas pensé ce projet dans un état d’esprit écologiste. C’était plus l’acte de résistance par lui-même vis-à-vis du rouleau compresseur consumériste qui m’a plu. Le mec, avec ses petits moyens, achète son île. C’est très anglais dans la façon de faire, très individualiste aussi. Il achète son île, s’isole de ce monde de fous et essaye de rendre sa vie utile. D’ailleurs, dans le documentaire « A grain of sand », il en parle et c’est intéressant. Il est heureux de sentir que sa vie est utile en préservant l’environnement et la nature à son niveau. Mais je crois qu’il y a beaucoup de personnes, des paysans par exemple, qui, à leur façon, essayent de maintenir un écosystème qui fonctionne, qui ne détruit rien, bien au contraire. C’est vraiment cela qui m’a intéressé. Il y a moyen, malgré tout, de se battre. Après, c’est très dur parce qu’en face, ils sont très bien armés. Ils sont horribles. Mais je pense que certaines choses peuvent changer et évoluer. Personnellement, j’ai l’espoir qu’il y ait assez rapidement une baisse des capacités énergétiques dans le monde qui nous obligera à changer de rythme de vie car, tant que l’être humain ne sera pas obligé de changer de rythme, il ne le fera pas.

Vous avez parlé de résistance et vous avez un projet qui s’appelle Résistance Poétique. Comment est-ce que vous définissez ce terme de résistance poétique ? Est-ce politique ?

Oui, toutes nos attitudes ont une résonance politique. La mise en avant de cette poésie, comment dire, ce désir d’être ensemble, de faire des choses à dimension humaine qui ne soient pas là pour faire du commerce à tout prix mais pour essayer de vibrer ensemble, c’est éminemment politique. Certes, c’est une résonance, mais c’est la volonté d’un bien-être commun, d’un partage, d’un échange avec le public. Et on n’est pas là pour ramasser des fortunes ! Ce qui nous intéresse, c’est vraiment de générer un peu de bonheur et un peu d’espoir aussi. Cette idée de résistance poétique, en fait, ce n’est pas un terme que j’ai inventé, Je l’ai lu sur un mur à Paris. J’ai pensé que c’était formidable, que ça sonnait magnifiquement bien et que ce serait le titre de mon premier disque sous mon nom. On a besoin de plus en plus de résistance politique et il y a du monde qui s’y emploie, mais elle ne se fait pas uniquement à travers l’art, elle est dans notre façon d’être aussi. Je crois beaucoup à l’attitude et à la responsabilité de chacun dans sa vie. Faire attention à son prochain, à ses proches, à sa famille, etc. Pour moi, tout ça est lié.

Est-ce que vous avez une définition du jazz ?

C’est compliqué ! Le mot jazz, déjà, ne correspond pas à beaucoup de musiciens, donc... Je crois que c’est avant tout une sensation de liberté. C’est le mot qui revient la plupart du temps. Mais, méfions-nous quand même ! Je crois qu’un quatuor à cordes qui interprète une œuvre classique, quand c’est un très bon quatuor à cordes, est profondément libre car il y a tant de possibilités d’interprétation qu’il n’est pas enfermé dans un carcan. C’est infini, en fait. Quelqu’un comme Louis Armstrong qui faisait ses solos dans une musique beaucoup plus préparée, avec beaucoup plus de formes préétablies que ce qu’on peut faire aujourd’hui, était néanmoins très libre dans sa musique. À l’inverse, j’ai entendu des musiciens de free qui, me semble-t-il, n’étaient pas vraiment libres parce qu’il y avait une espèce de redondance permanente, d’un... pas d’un vomi mais presque, le tout ça sans écoute et sans partage. La liberté, elle n’est pas toujours là où on pense qu’elle est. Mais quand même, le jazz, c’est une musique qui offre la possibilité, à différents niveaux, de s’exprimer. Et je trouve que c’est très encourageant puisque d’une certaine manière, presque tout le monde a un peu la chance de trouver un mode d’expression dans cette musique-là.

Vous avez aussi beaucoup voyagé au cours de votre carrière. Est-ce qu’il y a un pays qui vous a particulièrement marqué ou inspiré ?

Pour moi, c’est l’Afrique. La première fois d’ailleurs, c’était avec Hélène Labarrière, au Cameroun en 1994. Ça a été un choc pour moi. La batterie n’est pas un instrument né en Afrique mais ses racines sont là. Le jazz n’aurait jamais été le jazz, on le sait bien, s’il n’y avait pas eu cette transhumance forcée des Africains vers l’Amérique. Après, il est évident que c’est le choc de la culture occidentale et de la culture africaine qui a généré cette musique-là. C’est donc l’Afrique qui m’a le plus touché. La Chine m’a aussi beaucoup plu mais sa musique ne m’a pas fait vibrer. Par contre, avoir entendu des orchestres de percussions au Cameroun avec cette espèce de folie dans la musique, de transe, reste un merveilleux souvenir.

2009 © Yves Dorison
2009 © Yves Dorison

Vous avez commencé à vivre de la musique très jeune.

Oui, 23 ans.

Si vous aviez un conseil à lui donner, que diriez-vous à celui que vous étiez à 23 ans ?

Je sais que j’étais sérieux, mais je pense que j’ai perdu beaucoup de temps à ne pas considérer certains aspects du problème… Parce qu’en fait, on est devant une montagne, et cette montagne est infinie. On ne la gravit jamais. Mais c’est ce qui est beau aussi car on continue toujours d’essayer. Carla Bley disait : « on progresse, on progresse, on progresse, et puis on meurt... » Alors, que lui dirais-je à ce jeune ? Je lui dirais de travailler un peu plus, de réfléchir fortement à la question, de mieux se former, d’être un petit peu plus sérieux à certains endroits, de mieux préparer les concerts... Mes parents n’étaient pas du tout dans le milieu de la culture, de la musique. Je suis vraiment arrivé dans le métier en faisant tout par mes propres moyens et uniquement par une espèce de passion qui m’a complètement habité. Il n’y avait pas de cours de batterie au conservatoire. Il n’y avait que de la percussion, ce qui est évidemment très bien, mais je n’ai pas pris de cours de percussion au conservatoire ! J’ai fait un petit peu de piano classique, tardivement, mais j’ai quasiment tout fait en autodidacte. J’ai pris des cours avec Jacques Bonnardel dans la Drôme à l’époque, mais ça a été très difficile et très laborieux, vraiment. Et quand j’avais 20 ans, c’était horrible pour moi. Je n’étais pas assez costaud pour vivre de ce métier-là et je ne voyais pas comment j’allais y arriver. Et en même temps, je ne voyais que ça. Donc... Peut-être que la volonté, quand on est jeune, compte énormément. Je crois que quand les adultes voient un jeune très motivé, cela génère quelque chose. J’étais quand même habité par cette musique-là, évidemment, mais cela faisait peur ! Quitter les études et se lancer comme ça, c’est un drôle de truc... Mes parents m’ont vraiment fait confiance.

Une dernière question. Vous souvenez-vous de votre dernier rêve ? Et si oui, quel était-il ?

Non. C’est très étrange, mais je ne me souviens jamais de mes rêves. J’en fais bien sûr mais je ne m’en rappelle pas. Il y a des gens qui s’en rappellent très clairement... Moi, Je dirais que je rêve en musique.


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