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Miles Johnson & Jack Davis

D 11 janvier 2021     H 05:00     A Yves Dorison    


Dimanche 10 janvier 2021

J’ai beau me battre avec les moulins, je n’aime pas la boxe et, comme beaucoup, je conçois à son égard une énigmatique fascination. Enfin, quand j’y pense. C’est-à-dire jamais. Sauf si j’écoute le « Tribute to Jack Johnson » de Miles. Sachant par la lecture que le trompettiste avait un caractère ombrageux, sachant qu’il répondit à Pannonica de Koenigswarter dans son livre « Three wishes » par un seul vœu, « to be white », je m’interroge sur l’intérêt qu’il porta au boxeur noir qui infligea une sévère défaite à James J. Jeffries lors du combat du siècle dernier, en 1910, un championnat du monde mythique qui vit après coup, c’est le cas de le dire, la blanche Amérique se déchaîner contre la communauté noire à travers tout le pays. L’interdiction de diffuser les images du match fut demandée par Théodore Roosevelt en personne et le Congrès suivit sa démarche. Le film de l’affrontement (de l’affront…) resta au placard les trois décennies suivantes. Alors sachant également que Miles, du fait de sa couleur de peau, mit un terme à l’amour passionnel qu’il vécut avec Juliette Gréco en 1949, il l’aimait trop dit-il plus tard, et sachant que Jack Johnson défraya la chronique à son époque en épousant Lucille Cameron, une femme blanche, ce qui le contraignit à l’exil au Canada, puis en France, afin d’échapper à la prison, il semble plus que plausible que Davis s’identifia pour partie au boxeur. Après tout, ils furent en butte aux mêmes problèmes, et pour des raisons grandement similaires. Tous deux régnèrent néanmoins sur le monde dans leurs catégories respectives jusqu’à devenir aujourd’hui légendaires. Quant au tribut de Miles à Jack, originellement créé pour accompagner un documentaire du promoteur de boxe Bill Cayton sur le géant de Galveston, à cette aune, il démarre comme un combat, que ce soit dans l’introduction de John McLaughin ou dans l’attaque du trompettiste sur Right off. Jusqu’à la onzième minute du titre, la présence de Billy Cobham à la batterie n’arrange pas les choses, ni la guitare basse hypnotique de Michael Henderson. Après la pause rythmique imposée par le savant montage de Teo Macero, c’est le saxophoniste Steve Grossman qui prend la main au soprano. Nettement moins combattif sur la longueur, il aurait pris une raclée entre les cordes. C’est Hancock qui le sauve et remet la pression, permettant à Miles de revenir au cœur de la bataille. A la dix-huitième minute, ce dernier temporise avant un autre changement de rythme macerien. John McLaughin reprend la main, la refile à Hancock qui, bon prince, tend les doigts à Grossman et lui laisse l’avant-dernier mot puisque peu avant la vingt-quatrième minute, l’insatiable guitariste anglais accapare l’espace et décoche un direct très long en bouche, un uppercut estomaquant ou un crochet déchirant, faites votre choix, avant que l’arbitre aux ciseaux n’arrête les hostilités. Fade out et victoire par K.O. technique. Pour le second morceau du disque, Yesternow, je ne l’ai pas décortiqué hier, je ne le décortiquerai pas maintenant. Mais n’est-ce pas seulement une métaphore chronophage sur l’interminable agonie des synapses de Jack ? Il faut tout de même poireauter quatorze minutes avant qu’un semblant de discours musical créatif réapparaisse, et, au risque de me faire étriper par les aficionados ultimes et les convaincus de tout poil, je le trouve depuis toujours bien moins pertinent que Right off. De mon point de vue, sa justification réside pour beaucoup dans les mots du boxeur prononcés à la fin du thème par l’acteur afro-américain Brock Peters : « I’m Jack Johnson–heavyweight champion of the world ! I’m black ! They never let me forget it. I’m black all right ; I’ll never let them forget « it » ». Ma question initiale demeure cependant dans la zone grise. Je ne sais pas ce que Miles pensa alors. Était-il un peu Johnson ? L’était-il vraiment ou n’était-ce qu’un rapprochement de circonstance due à la couleur commune de leur peau ? Je ne le saurai jamais. J’imagine, ce qui en soit est une saine activité, mais cela n’offre aucune vérité. La maison de disque de Miles, elle, ne fit à la sortie de cet album aucune promotion. C’est une autre vérité. Seule la question de la négritude aux États-Unis, et plus largement dans le monde, demeure encore majeure quarante-et-une années plus tard. Cela, c’est une cruelle vérité. Boxing Miles et Jazzing Jack sont morts et enterrés et jamais je n’aurai l’occasion de les consulter ; je ne crois pas aux miracles, même le jour du seigneur. Saigneur ? Soigneur ?

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