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Le Free d’Amérique : cinq trios et quartettes en revue

D 6 avril 2009     H 22:07     A Jean Buzelin    


Quatre nouveautés et un inédit pour cinq démarches totalement différentes où la recherche s’appuie sur l’histoire et les racines. D’où une continuité plutôt qu’une rupture, en précisant toutefois qu’il ne s’agit pas de retours en arrière, de ces mouvements néo ou post comme nombre de musiciens les pratiquent actuellement. L’ordre alphabétique nous fait justement commencer par l’Histoire, avec le troisième (et dernier ?) volume témoignant du séjour de Don Cherry à Copenhague en 1966. Tout le reste en découle…

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Don Cherry : “Live at Café Montmartre 1966 Volume III“

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Don Cherry : “Live at Café Montmartre 1966 Volume III“
ESP / Orkhêstra

> ESP 4051 – distribution Orkhêstra

Don Cherry (tp), Gato Barbieri (ts), Karl Berger (vib), Bo Stief (b), Aldo Romano (dm).

1. Complete Communion : 2. Remembrance.

Compositions de Don Cherry / Enregistré live à Copenhague, le 3 mars 1966.

Après deux volumes (ESP 4032 & 4043), inédits absolument renversants captés sur le vif lors du séjour du quintette de Don Cherry dans le célèbre club danois, voici qu’un troisième numéro du même tonneau, mais enregistré avant les deux autres, vient compléter les précédents. On y retrouve deux compositions/propositions/suites du trompettiste, toujours au programme dans les deux autres disques, qui permettent de suivre l’évolution d’une musique qui, soir après soir, prend forme, s’affine, se précise, s’ouvre et se libère… Autant dire que ça ne doublonne pas et que le jeu des comparaisons s’avère passionnant. Nous ne reviendrons pas sur l’incroyable “modernité“ de ce jazz qui n’a pas vieilli d’un poil, et peut servir d’exemple à nombre de réalisations frileuses et compassées dont notre époque nous abreuve largement.

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Flow Trio : “Rejuvenation“

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Flow Trio : “Rejuvenation“
ESP / Orkhêstra

> ESP 4052 – distribution Orkhêstra

Louie Belogenis (ts), Joe Morris (b), Charles Downs (dm).

Six compositions collectives (sauf Belogenis-1) / Enregistré à Brooklyn, NY, le 4 octobre 2008.

Deuxième CD d’un trio free américain contemporain qui joue une musique très tendue, profonde et exigeante. Fortement soudés entre eux, les trois musiciens sont en perpétuel état d’improvisation, c’est-à-dire en éveil constant leur permettant de réagir immédiatement à toutes les directions possibles. De fait, il n’y a pas de solos proprement dit, mais un déroulement progressif qui conduit chaque pièce à sa résolution ultime. Le saxophoniste Louie Belogenis, compagnon de longue date de John Zorn, et qui a beaucoup joué avec Rashied Ali ou Tony Malaby, est le moins connu de ce côté-ci de l’Atlantique. Il développe de longues phrases sinueuses qui montent progressivement vers les aigus. Se situant entre John Coltrane et Albert Ayler par l’esprit, il s’en distingue par une sonorité beaucoup plus lisse et mate. Le batteur Charles Downs, qui s’est fait connaître sous le surnom de Rachid Bakr, notamment au sein du groupe Other Dimensions of Music (Roy Campbell, Daniel Carter, William Parker), apporte une ponctuation constamment swinguante et stimulante. Enfin, Joe Morris, beaucoup plus connu comme guitariste (Matthew Shipp, Mat Maneri, William Parker, Ken Vandermark, Rob Brown…), s’est mis récemment à la contrebasse — voir sa participation aux disques de Daniel Levin et Steve Lantner chroniqués ici même par Thierry Giard — dans une position de pivot qui n’est pas sans rappeler précisément le jeu de William Parker. Une musique d’une grande honnêteté.

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The Dave Fox Group : “Home Again“

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The Dave Fox Group : “Home Again“
Konnex records

> Konnex KCD 5215

Dave Fox (kbd), Bruce Eisenbeil (g), Pat Lawrence (b), Jon Marc Ryan Dale (dm).

Sept compositions collectives / Enregistré à Durham (Caroline du Nord), le 15 avril 2008.

On a parfois tendance à penser que les musiques dites “improvisées“ sont essentiellement l’affaire des Européens et que les Américains s’inscrivent davantage dans une lignée jazz. Oui et non, en particulier chez nombre de musiciens blancs qui pratiquent, souvent de manière très voisine de leurs camardes du Vieux Continent, un post free jazz assez informel. Tel est un peu le cas de ce quartette animé par le pianiste Dave Fox, peu connu par chez nous, compositeur et improvisateur engagé à la fois dans le jazz et dans la musique classique. Il a notamment enregistré avec le guitariste-banjoïste canadien Eugene Chadbourne. Le nom de Bruce Eisenbeil est déjà plus familier des amateurs avertis (il s’est produit à plusieurs reprises en Allemagne). Guitariste original, au jeu parfois assez agressif, aux notes cinglantes, il s’est tourné vers la recherche de nouveaux sons et phrasés, tout en possédant un fort background jazz qui lui a permis de jouer avec Cecil Taylor, David Murray, Milford Graves, William Parker, Andrew Cyrille, Ellery Eskelin, Evan Parker, etc. Grâce également aux différents claviers qu’utilise Fox, notamment l’orgue, la musique du quartette, très électrique et orientée vers un free fort, dense et foisonnant, dégage beaucoup d’énergie. C’est le troisième disque du groupe et il mérite l’attention des amateurs curieux.

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Matthew Shipp Trio : “Harmonic Disorder“

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Matthew Shipp Trio : “Harmonic Disorder“
Thirsty Ear / Orkhêstra

> Thirsty Ear THI 57187.2 - distribution Orkhêstra

Matthew Shipp (p), Joe Morris (b), Whit Dickey (dm).

Douze compositions de Shipp + deux standards / Enregistré à Brooklyn, NY, prob. en 2008.

Même s’il ne fait pas les couvertures des magazines, Matthew Shipp est sans doute l’un des pianistes de jazz — j’insiste sur le mot — les plus importants des deux dernières décennies. Il est vrai que j’ai l’impression qu’être un musicien afro-américain est devenu un handicap, en particulier en France, alors qu’autrefois, lorsque l’Amérique noire donnait les grandes orientations du jazz, le préjugé était, au contraire, favorable. Mais la course à la découverte fait perdre tout repère à ceux qui ont peur de louper le dernier métro. Cela n’empêche pas Matthew Shipp de poursuivre une quête musicale exigeante, tournée vers les “possibles“, mais sans faire table rase de la tradition. Ce disque, extrêmement riche, offre un large témoignage de sa pratique dans la formule du trio piano-basse-batterie “classique“, ce qui permet de le situer en regard des grands maîtres, Bud Powell ou Thelonious Monk auxquels il se rapproche parfois (il a largement digéré l’influence Cecil Taylor, un peu comme l’avait fait Don Pullen à son époque). Entre tendances hard bop, ballades originales déconstruites, standards retravaillés, et morceaux foisonnants qui progressent par strates, voilà un disque qui constitue une excellente approche de l’art de ce musicien majeur. Il est accompagné par deux membres habituels de sa famille musicale, Joe Morris, à nouveau à la basse, et Whit Dickey, l’un de ses plus anciens partenaires.

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The Stone Quartet : “DMG@The Stone Volume 1“

The Stone Quartet : “DMG@The Stone Volume 1“ -  voir en grand cette image
The Stone Quartet : “DMG@The Stone Volume 1“
DMG/ARC / Orkhêstra

> DMG/ARC-0721 - distribution Orkhêstra

Joëlle Léandre (b), Marilyn Crispell (p), Roy Campbell (tp, fl), Mat Maneri (avln).

Quatre compositions instantanées / Enregistré live à New York, le 22 décembre 2006.

Joëlle Léandre est l’exemple même du musicien qui “va vers l’autre“, recherchant sans cesse les rencontres et les confrontations dans l’esprit de l’improvisation totale. Cela se passe souvent à deux, mais lorsque plusieurs convives se retrouvent autour d’une même table, cela suscite autant de questions que de réponses, comme de nombreux CD où apparaît la contrebassiste peuvent en rendre compte. Dans l’univers de l’improvisation contemporaine, Joëlle Léandre est donc fortement présente, et bien souvent hors de l’hexagone avec des musiciens de tous horizons. Invitée par la Downtown Music Gallery, elle se retrouvait, fin 2006, sur la scène du Stone — d’où le nom du quartette — en compagnie de trois musiciens ayant chacun leur langage affirmé. Deux dont les démarches et les préoccupations sont assez proches des siennes, Marilyn Crispell et Mat Maneri, le quatrième, Roy Campbell, plus surprenant en ce contexte. Aussi le jeu, le phrasé, l’articulation et les racines mêmes du trompettiste orientent largement le groupe vers un côté jazz beaucoup plus accentué, ce dont nous ne nous plaindrons pas, bien au contraire, car la chaleur du jeu et du son de Campbell se transmet à ses partenaires et permettent une respiration, une souplesse et une cohésion parfois moins évidentes dans d’autres échanges plus secs et ardus. (Le Stone Quartet, avec Carlos Zingaro à la place de Mat Maneri, se produira à l’Europa Festival du Mans le 2 mai prochain).

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