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E. Caron / D. Chevallier : L’enchanteuse et l’enchanteur

La mort viendra et elle aura tes yeux...

D 19 avril 2009     H 19:45     A Alain Gauthier    


Autant l’avouer : je suis un inconditionnel de ces deux musiciens et donc, prêt à aller les écouter ici ou là, ensemble ou séparément, quel que soit le programme. Ce qui implique le risque de ne pas conforter mes habitudes et mes goûts, voire même de les heurter. Opportunité offerte par ce lieu emblématique dédié aux musiques présentes, le Triton.

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Les enchanteuses 2009 - Le Triton
Les Lilas - 93 / avril 2009

Je dois à David CHEVALLIER une soirée mémorable avec le concert « Gesualdo Variations - les madrigaux imaginaires du prince assassin » interprété par un quartet de furieux improvisateurs et le groupe vocal A SEI VOCI. Concert qui va au-delà des mots, ce qui est le propre de la musique, non ?

Je dois à Élise CARON une émotion particulière et vivace vécue lors de la soirée RIGOLUS Best Of. Pour deux chansons. Imaginez. On n’est pas loin de deux cents à chalouper et tanguer ensemble. Debout sur une table, je ne vois qu’une vague d’épaules, de bustes, de têtes. Les musiciens se lâchent depuis une heure déjà, infatigables, à fond. Ils se défient, s’allient, s’affrontent, vivent la musique. Ils sont LA musique. Et vient la pause, nécessaire pour accueillir la prochaine surprise de ce concert improbable. Entre alors Élise CARON, grande dame en noir, qui s’installe sans manières, discrètement, pour une duo avec un piano électrique. Elle commence a capella une chanson à texte. Sans effets, sans intention de calmer la salle. Simplement, elle chante. Et tout de suite, la houle qui anime le public se calme comme une mer étale, et devient un mouvement sans mouvement suspendu à sa voix, son texte, ses silences. Et nous nous retrouvons au creux de sa main, serrés les uns contre les autres. Instant magique qui fait monter les larmes aux yeux et gonfler les poitrines.

Ce soir, ils réinventent à deux le concert « THE REST IS SILENCE » originellement écrit pour quatorze musiciens à partir du recueil de poèmes de Cesare Pavese « La mort viendra et elle aura tes yeux ». Instantanément, artistes et spectateurs se trouvent et entrent dans cette qualité spéciale et fine d’écoute, de silence, de respiration, de conspiration même. Je me demande si, autrefois, les lectures publiques d’Allen Ginsberg et les performances de Terry Riley sont parvenues à créer des moments aussi pleins et parfaits. Et l’intitulé du festival en cours devrait être revu et corrigé ce soir en «  l’enchanteuse et l’enchanteur ». Comme l’a écrit Cesare Pavese : « l’art est la preuve que la vie ne suffit pas ».

Le poème

La mort viendra et elle aura tes yeux -

cette mort qui est notre compagne

du matin jusqu’au soir, sans sommeil,

sourde, comme un vieux remords

ou un vice absurde. Tes yeux

seront une vaine parole,

un cri réprimé, un silence.

Ainsi les vois-tu le matin

quand sur toi seule tu te penches

au miroir. O chère espérance,

ce jour-là nous saurons nous aussi

que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.

La mort viendra et elle aura tes yeux.

Ce sera comme cesser un vice,

comme voir resurgir

au miroir un visage défunt,

comme écouter des lèvres closes.

Nous descendrons dans le gouffre muets.

Cesare Pavese - 22 mars 1950


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