« Le jazz tisse sa toile... »
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Yaron HERMAN et Emile PARISIEN sur le Label Laborie.

« Muse » pour l’un et « Original Pimpant » pour l’autre...

D 19 mai 2009     H 18:22     A Michel Delorme    


Yaron HERMAN TRIO : « Muse »

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

La chronique de cette nouvelle œuvre du pianiste devrait s’arrêter ici.

Mais il faut bien expliciter un peu. Et plutôt que d’élucubrer sur des considérations générales « tendance » [1], parlons musique et seulement musique.

Pour moi, le titre le plus enthousiasmant est «  Lu yehi », belle mélodie pensive de Naomi Shemer, d’abord égrenée, puis qui débouche sur des accords chatoyants. Le solo de Yaron s’ouvre alors sur des montées de notes cristallines, comme dans le «  Clair de lune » de Debussy ou le concerto pour piano de Grieg. Retour final au thème où Yaron touche au divin par la délicatesse de sa sensibilité et de son toucher, comme un infinie caresse. VOLUPTÉ.

Yaron HERMAN TRIO : « Muse » -  voir en grand cette image
Yaron HERMAN TRIO : « Muse »
Laborie Jazz / Naïve

«  And the rain » de Matt Brewer est de la même cuvée et démontre les qualités de compositeur du bassiste. La plus belle mélodie de l’album, tellement belle que Yaron ne s’en écarte pas. CALME.

De Matt également, «  Joya », autre magnifique thème. Bel effet sur deux notes répétées à l’envi avec quelques variations bien senties, au sens premier du terme. Solo aérien conclu par une superbe phrase finale.

«  Lamidbar », d’ Alexander Argov, est le seul témoignage d’appartenance à la tradition. Le thème est joué sur les cordes du piano et il se dégage une impression de fraîcheur mélodique et spirituelle de l’œuvre.

«  Isobel », seule concession à la mode lancée par Mehldau : le fait de puiser dans le répertoire pop ( que Brad ne joue-t-il les merveilles éternelles d’Elton John ! ). Mme Bjork revue et corrigée. Mélodie nostalgique précédée d’une grande intro de percussions, et les notes de Yaron s’envolent sur un arrangement somptueux délivré
par le quatuor à cordes. Un des deux titres les plus dynamiques.

L’autre étant «  Vertigo ». Pas celui de Roland, puisqu’on en arrive aux cinq compositions de MONSIEUR Herman. Ce vertige, qui porte bien son nom, suit un «  Con alma » un chouia tristounet. La seule bavure à mon sens de ce remarquable album qui dégage partout ailleurs une sensualité affirmée. Le thème ultra rapide offre à Yaron l’occasion d’un break étourdissant menant à des phrases/riff répétitives du meilleur effet.

«  Rina ballé », exposé à la basse, fait appel au quatuor qui donne au piano un air de majesté. LUXE. C’est tout le mystère d’un Monk ( Misterioso ) qui transpire de « Perpetua ». Suspends ton vol, temps, pour mieux annoncer un solo tout en fluidité. ORDRE.

«  Muse » enfin, qui ouvre l’album. Sublime intro éthérée. Et lorsqu’ entre le quatuor Ebène, ce que joue Yaron est quasiment du niveau de BEAUTE d’ « Expectations » de Keith Jarrett ! Cela vous suffit-il ?

À ceux qui trouvent que ce disque ne déménage pas assez, je répondrai que si on peut ne pas adhérer aux mots ordre et calme, il reste encore beauté, luxe et volupté. Cela leur suffit-il ?

En tous cas, j’espère avoir donné envie d’écouter ce disque, un de mes deux choix pour la palme de l’année aux Victoires du Jazz.


> Yaron HERMAN TRIO : « Muse » - Laborie Jazz LJ 06 - distribution Naïve

Yaron Herman (piano), Matt Brewer (basse), Gérald Cleaver (batterie)
Quatuor Ebène : Pierre Colombet et Gabriel Le Magdure (violon), Mathieu Herzog (violon alto), Raphaël Merlin (violoncelle) sur les titres 1, 6, 11

1/ Muse 2/ Con alma 3/ Vertigo 4/ Lamidbar 5/ Perpetua 6/ Isobel 7/ Joya 8/Lu yehi 9/ Twins 10/ And the rain 11/ Rina ballé

Émile PARISIEN QUARTET : « Original Pimpant »

Atmosphère, atmosphère...

Ou bien ésotérisme des titres et de la musique, tendance humour noir grinçant, gratuit et gratifiant.

Ce disque est tout le contraire de celui chroniqué ci-dessus, mais c’est le même bonheur...

Emile PARISIEN QUARTET : « Original Pimpant » -  voir en grand cette image
Emile PARISIEN QUARTET : « Original Pimpant »
Laborie Jazz / Naïve

La Belle et la Bête. Ardu/ardent, touffu/tout flamme.

Voyez plutôt au fil des plages : de Profundis, Requiem, le Bel à l’agonie, qui sonne encore plus comme un requiem que Requiem. Danse macabre ? Point du tout car la musique est on ne peut plus vivante.

Tout cela ne rappelle-t-il pas un certain Mingus dont les titres («  All the things you could be now if Sigmund Freud’s wife was your mother » n’avaient d’égal que le bizarroïde de la musique. Voire Zappa (« Cheik Yerbouti »). Mais dans l’esprit seulement.

Car cette musique parle de mystère (« Misterioso » ! ), sentiment renforcé dans « Sanchator » par le fait que la rythmique n’intervient pas tout de suite, par la basse ensuite et enfin les ponctuations de batterie, elle parle d’accélérations et de ralentissements, de musique contemporaine ( « Darwin » et « Le Bel à l’agonie » qui tutoient Messiaen ) , de notes à la limite du silence, d’écrasants déluges sonores dignes de l’indigne Hiroshima comme si on nous jetait dans un lave linge, position essorage, d’impros plus free tu peux pas avec des séquences structurées, ou straight ahead avec rythmique groovy (« Darwin » encore).

« Requiem » nous replonge dans l’ambiance menaçante de certains titres des McLean/Moncur. Ah ! le fabuleux «  One step beyond ». Le martellement du piano nous emporte jusqu’au bout de l’obsession. Quelle dramaturgie !

Justement. «  Le Bel à l’agonie », d’après le prélude du troisième acte de Tristan et Ysolde de Richard Wagner, qui ne me semble pas aussi bien convenir que l’aurait fait une œuvre de Gustav Mahler. Wagner explose, Mahler est menaçant. Et n’a-t-il pas composé la Symphonie des Mille...

« Le Bel à l’agonie ». Le début n’est que ça tant les notes expriment des spasmes. Le piano se perle sur tempo suspendu, puis il est probablement « préparé » pour un assaut de musique contemporaine, la dernière note sonne comme une cathédrale. La sérénité après la mort ?

Enfin, une atmosphère toujours menaçante dans «  Sopalynx » avec cet archet qui grince sur la basse. Titre le plus près d’un Wayne Shorter, qui s’est fait le chantre de l’improvisation collective à tendance musique classique.

À noter l’usage exclusif du soprano, qui donne à l’œuvre un ciment d’unité.

Sans copier qui que ce soit, bien que les références que j’ai avancées en satisferaient plus d’un, voire quatre, cette musique radicale et intransigeante nous montre ce que peut inventer un quartet moderne.

C’est mon deuxième coup de cœur pour les Victoires du Jazz. Quel beau label que Laborie, Jean-Michel Leygonie peut s’enorgueillir d’avoir dans son écurie, j’allais dire harem peut-être à cause de haras, des artistes aussi différents que talentueux.


> Emile PARISIEN QUARTET : « Original Pimpant » - Laborie Jazz Lj 07 ; distribution Naïve

Emile Parisien (saxophone soprano), Julien Touéry (piano, objets), Ivan Gélugne ( contrebasse),
Sylvain Darrifourcq (batterie, percussions)

1/ Sanchator de Profondis 2/ Darwin à la montagne 3/ Requiem Titanium 4/ Le Bel à l’agonie 5/ Sopalynx

CD accompagné du DVD de la captation d’un concert donné à la Maison de la Radio en novembre 2007, qui montre le chemin parcouru depuis des bases déjà excitantes, et d’un documentaire.
142 minutes de bonheur en tout !


> Liens :


[1Je déteste ce que représente ce mot, comme je déteste les mots si galvaudés par la mode bobo que sont opus pour disque, note bleue pour jazz, jazzy, éponyme pour donner son nom à...