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Éric SÉVA en quête d’un son qui lui ressemble

Le saxophoniste ouvre les portes de ses espaces croisés.

D 21 août 2009     H 16:49     A Edouard Hubert    


Avant que le saxophoniste Éric Séva ne se produise avec son quartet sur la scène du théâtre de Coutances dans le cadre du festival Jazz sous les Pommiers, le 16 mai dernier, Édouard Hubert avait pu s’entretenir avec lui.

En explicitant ses choix au niveau de l’instrumentation du quartet, du répertoire, des tessitures et de ses influences, Éric Séva nous ouvre un peu plus les portes de son univers sensible et original tel qu’il apparaît dans son dernier album, « Espaces Croisés », mais aussi sur scène.
Un principe organise son travail : « essayer de trouver un son qui nous est propre au service d’une musique qui nous ressemble ».

> Édouard Hubert : Votre quartet qui a fait l’objet d’un disque tout récemment. Il est particulier dans le contexte du jazz puisqu’il associe clavier-piano-fender rhodes, accordéon, batterie et saxophone. Pourquoi cette instrumentation atypique ?

Eric Seva (saxophone baryton). -  voir en grand cette image
Eric Seva (saxophone baryton).
Coutances, 16 mai 2009 / Photo © CultureJazz

Eric Séva : J’avais envie d’une instrumentation différente par rapport à l’album précédent (Folklores Imaginaires) pour aller dans d’autres directions musicales. Comme je joue essentiellement du baryton sur ce projet, baryton et soprano, l’absence de basse permet, avec l’accordéon, d’intervertir les rôles. Nous mettre dans une position de fragilité qui diffère totalement d’un quartet plus conventionnel. Cela qui permet d’explorer d’autres choses et d’aller sur de nouveaux terrains.

> E.H. : Est-ce une réelle absence de basse ou la répartition du rôle de la basse entre les différents instruments ?

E.S. : Au début c’est un peu surprenant de ne pas avoir de basse. Très rapidement, la musique s’est articulée de façon complètement différente en laissant beaucoup plus d’espaces. Ça, on l’a vraiment découvert au cours des répétitions, en studio. Nous n’avons pas ressenti l’absence de basse ! Nous avons traité la musique de façon différente, plus acoustique avec cette instrumentation là et la musique a pris sa place naturellement...

> E.H. : Avez-vous recherché, dans les improvisations, à aller dans un registre un peu plus grave que d’habitude ?

E.S. : Pas forcément. L’architecture entre nous quatre est modulaire, même par rapport à la batterie (le batteur joue aussi beaucoup de cajòn). Au niveau du spectre sonore, les différents éléments sont plutôt respectés. À l’accordéon, la main gauche et très présente ce qui permet aussi d’utiliser les graves. On a pas mal d’unissons accordéon-baryton, les deux timbres se marient vraiment bien. C’est ce que je recherchais dans ce répertoire.

> E.H. : Parlez-nous de la couleur particulière du répertoire de ce disque.

E.S. : Je pense que le mélange de timbres caractérise ce répertoire. Pour moi, il est très important de trouver un son dans le groupe avec lequel je travaille. Avec Lionel Suarez (accordéon), on va vraiment dans cette direction et utilisant la multitude de timbres disponibles dans le registre de l’accordéon. On entend des sonorités de bois, de cuivres etc.. En fonction des registres, on cherche ce qui s’associe le mieux avec le baryton et le soprano. Quand on joue un thème associant le soprano, l’accordéon et le piano dans l’aigu, on obtient un côté un peu folklorique qui me plait beaucoup et qui permet d’aller vers des horizons musicaux différents, plus larges, plus colorés. Je revendique le droit d’aller voir ce qui se passe dans toutes les musiques et de faire une synthèse de toute cela.

> E.H. : Votre disque propose une musique métissée mais qui reste du jazz résolument moderne. Quelle méthode vous a guidée dans cette recherche ?

E.S. : Ce n’est pas recherché sciemment. C’est vraiment la somme d’informations glanées au travers des différentes couleurs qui me plaisent, de différents pays visités, de diverses influences qu’on ramène au gré des concerts... La richesse de la musique, c’est d’essayer de trouver un son qui nous est propre au service d’une musique qui nous ressemble. Ma contribution, c’est d’essayer de proposer un son que je n’entends pas ailleurs. Je cherche des ambiances. On ne fait jamais que filtrer ce qu’on entend, ce qu’on reçoit. C’est cela qui, au bout d’un moment, ressort au travers des compositions. D’où les influences folkloriques, une appartenance au tango, à la musique brésilienne, au rythm’n’blues, musiques que j’ai jouées et qui transparaissent dans mon travail.

Je ne réfléchis pas quand j’écris. J’ai besoin de temps pour la maturation. J’utilise un enregistreur qui me permet de collecter beaucoup de son(s) et, au bout d’un moment, je trie, je fouille et j’essaie d’assembler, de développer et de trouver surtout une unité dans les compositions en pensant aux musiciens qui jouent sur le projet.

> E.H. : Pour trouver une singularité donc ? Même si ce n’est pas inventer une nouvelle musique...

E.S. : Proposer une couleur, un son, une façon de voir les choses, une façon d’entendre la musique. Je ne prétends surtout pas « inventer une nouvelle musique ». La musique reste pour moi un art populaire, elle est faite pour pour être offerte et partager avec le public. 

> EH : Vous participez à l’Orchestre de Franck Tortiller qui vient de sortir un disque de la valse (Sentimental 3/4) dans lequel l’accordéoniste est très présent également. Est-ce que ça vous a influencé dans la constitution de votre quartet ?

Eric Seva (saxophone baryton) et Lionel Suarez (accordéon). -  voir en grand cette image
Eric Seva (saxophone baryton) et Lionel Suarez (accordéon).
Coutances, 16 mai 2009 / Photo © CultureJazz

E.S. : Pas du tout ! Le point commun entre ce projet et le mien, c’est que j’ai rencontré Lionel Suarez quand il remplaçait l’accordéoniste de l’ex-ONJ (Éric Bijon, NDLR) pour ce projet « Sentimental 3/4 ». J’ai un lien très particulier avec l’accordéon. Enfant, mes premiers contacts avec la musique ont eu lieu dans les bals musette : mon père qui était musicien. Mes parents avaient un dancing et j’ai côtoyé bon nombre d’accordéonistes et de bandonéonistes.

Le premier concert auquel mon père m’a emmené au théâtre des Champs-Elysées (je devais avoir 8 ans), c’était Astor Piazzola. Je ne savais pas qui c’était mais j’ai reçu une musique très forte et puissante dont je n’ai mesuré l’importance que bien plus tard. J’ai donc une histoire avec cet instrument que j’aime profondément. Il a été souvent utilisé dans les bals mais aussi dans le jazz, les musiques improvisées, les musiques du monde avec des représentants aussi importants que Lionel Suarez, Richard Galliano et bien d’autres accordéonistes.

> E.H. : Y a-t-il un lien entre votre phrasé au saxophone (certaines phrases longues, en arabesques...) et le phrasé d’un accordéon ? Une influence ?

E.S. : C’est toujours un ensemble d’influences. Je viens de cette musique là mais j’écoute beaucoup de jazz, je l’ai étudié et j’ai été influencé par beaucoup d’improvisateurs très différents. Je pense que la personnalité d’un artiste, d’un musicien, se forme au contact de celle des autres. Il y a aussi les apports des guitaristes, du blues aussi...

> E.H. : Par qui a été influencé le saxophoniste Eric Séva ?

E.S. : Pour le jazz, j’ai beaucoup écouté les saxophonistes John Coltrane, Michael Brecker et Gerry Mulligan aussi au baryton. Des gens incontournables qui ont vraiment apporté quelque chose... Mais il y a aussi Miles Davis, Weather Report, j’adorais aussi le saxophoniste de rythm’n’blues King Curtis que mon père me faisait écouter quand j’étais môme. La musique classique aussi : Bach et beaucoup d’autres... Une somme d’influences multiples car j’adore également les musiques du Monde : africaine, asiatique, brésilienne, arabe... C’est assez difficile à définir.

Je trouve que, maintenant, ce sont tous ces métissages qui font la richesse d’un projet. Il est évident que pour le prochain disque, je m’orienterai un peu plus vers des instruments traditionnels assez atypiques car ce mélange des timbres personnalise la musique. C’est un choix délibéré. Je vais aller de plus en plus dans cette direction en conservant des plages d’improvisation, en concevant la musique par rapport aux instruments. J’aime beaucoup aussi le basson, le tuba...

> E.H. : D’ailleurs en tant que saxophoniste, vous jouez du sopranino, du soprano, du ténor, du baryton...

E.S. : Le seul que je ne joue plus tellement, c’est l’alto. Je l’ai beaucoup joué dans le domaine de la musique classique. Je n’ai pas un rapport évident avec cet instrument. Je joue énormément de ténor (j’en ai beaucoup joué à l’ONJ...) mais pour des projets personnels, depuis six ou sept ans, j’ai voulu me consacrer au baryton. Il m’amène vers d’autres directions, ça rompt les habitudes et ça... c’est bien !

> E.H. : Sauter du baryton au sopranino sur un même disque, c’est le grand écart sur le plan technique ?

E.S. : Oui, pour le projet précédent, je jouais exclusivement baryton et sopranino. Dans certains morceaux, je passais d’un instrument à l’autre... La différence technique est importante mais le point commun, c’est la colonne d’air pour parler un peu de « cuisine ». Finalement, le placement est identique. Dès que je prends le sopranino en sortant du baryton, je suis tout de suite dans cet instrument. Je garde un rapport immédiat avec l’instrument.

> E.H. : Ce n’est qu’une question de geste instrumental...

E.S. : Tout à fait !


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