« Le jazz tisse sa toile... »
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Jazz à La Roque d’Anthéron, le 29 juillet 2009

Une soirée prestigieuse dans le cadre du célèbre festival de piano.

D 14 août 2009     H 16:44     A Thierry Giard    


Dans la vallée de la Durance, entre Aix en Provence et le massif du Luberon, la commune de la Roque d’Anthéron n’aurait pas grand chose d’exceptionnel si elle n’hébergeait un festival de piano qui la rend mondialement célèbre. Pendant plus de quatre semaines (24 juillet au 22 août), le piano est au centre d’un programme consacré en priorité à la musique dite classique mais qui accorde une place au jazz sur quatre soirées groupées à la fin juillet.

Le menu du 29 juillet méritait le détour. Pour reprendre les mots du président du festival, Jean-Pierre Onoratini, le programme de cette nuit du jazz s’annonçait comme « une nouvelle invitation aux plaisirs, ceux de la découverte comme ceux des retrouvailles. ». [1]

Découverte pour big-band japonais No Name Horses que dirige le pianiste Makoto Ozone (déjà célèbre, lui !). Retrouvailles avec des musiciens mythiques : le duo Chick Corea / Gary Burton et, en final, le big-band 2009 de Madame Carla Bley. Cette soirée promettait de belles choses, ce fut un grand moment grâce au subtil assemblage de musiciens qui ont tissé des liens entre eux au cours de l’histoire. [2]

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Chick Corea, piano et Gary Burton, vibraphone.
La Roque d’Anthéron / 29 juillet 2009

De toute évidence, Chick Corea se sent bien dans le parc du Château de Florans. À l’ombre d’arbres majestueux, sous l’impressionnante conque qui abrite la scène circulaire, la musique se love dans un écrin. Il ouvrait la soirée dès 18 heures 30 en duo avec son complice Gary Burton. La formule n’a rien perdu de son élégance légendaire depuis sa création au cours des années 70. On se souvient de la découverte du disque Crystal Silence sur le label ECM, un titre parfait pour un dialogue inouï entre un piano et un vibraphone joué à quatre mailloches. On se souvient aussi du désespoir de l’auditeur dès que le vinyle se mettait à craquer irrémédiablement à force d’écoutes répétées... Ce soir là, ce sont les cigales qui accompagnent la conversation amicale, virtuose et ludique entre le piano et le vibraphone. Les années ont passé mais la force tranquille de cette musique indéfinissable est restée intacte et on retrouve avec le même plaisir des thèmes comme Crystal Silence ou Native Sense au milieu de références explicites à l’univers du piano jazz comme Bud Powell, composition de Corea dédiée au mythe du be-bop ou une interprétation fine et sensible de Waltz for Debbie, magnifique thème de Bill Evans. Le duo a pris ses aises, dépassant largement le cadre horaire imparti. Qui s’en serait plaint ? Surtout pas un public séduit et envoûté... Même les cigales mélomanes du parc en redemandaient !

(Ceux qui n’auront pu écouter ce duo en concert pourront ce consoler avec la réédition cet automne des trois premiers enregistrements pour ECM : « Crystal Silence », « Duet » et « In Concert, Zürich, October 28, 1979 » dans un coffret de 4 disques.)

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Steve Swallow en conversation avec Chick Corea...
La Roque d’Anthéron / 29 juillet 2009

À la Roque d’Anthéron, le public peut côtoyer aisément les artistes et ça, c’est vraiment formidable ! Entre les concerts, le backstage (comme on dit dans le jargon...) s’ouvre sur le parc et le public aime à partager des moments d’intimité en toute simplicité. C’est ainsi qu’on a pu retrouver Chick Corea tout au long de la soirée en compagnie de ses amis musiciens : Makoto Ozone, Steve Swallow, Carla Bley, Lew Soloff...

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Makoto Ozone & No Name Horses
La Roque d’Anthéron / 29 juillet 2009

No Name Horses, ainsi s’intitule le big-band que dirige le pianiste japonais/new-yorkais Makoto Ozone. Si la structure de l’orchestre est conforme aux conventions du big band avec ses traditionnelles sections, la répertoire surprend dans un premier temps : un hommage aux musiques latines par un orchestre nippon, étonnant, non ?

Détonnant, oui ! La horde de « chevaux sauvages et anonymes » de Makoto se déchaîne avec une énergie irrésistible sur un répertoire aux saveurs latines mais puissamment gorgé de jazz. Les origines antillaises du percussionniste invité Pernell Saturnino contribuent à la légitimité du répertoire mais c’est surtout la qualité des sections et la vigueur des solistes qui emportent l’adhésion du public. On remarque, par exemple, le trompettiste Eric Miyashiro, brillant instrumentiste, auteur d’une composition qui n’est pas sans évoquer l’univers de Maria Schneider dans la superposition du jeu des sections.

Makoto Ozone (piano), Mitsukuni Kohata (trompette)... et Chick Corea (percussions) avec Pernell Saturnino... -  voir en grand cette image
Makoto Ozone (piano), Mitsukuni Kohata (trompette)... et Chick Corea (percussions) avec Pernell Saturnino...
La Roque d’Anthéron / 29 juillet 2009

Quand, au final, Chick Corea vient épauler Saturnino aux cow-bells et bongos avant de partager le piano avec un Makoto Ozone « aux anges », le succès est acquis et le public en redemande... Ah ! ces japonais, ils font décidément feu de tout bois et ça marche plutôt bien avec une réserve cependant : la perfection technique est un peu trop brillante et semble un peu clinquante. On peut aimer le jazz plus authentiquement brut...

La tâche s’avérait délicate pour Carla Bley : imposer la force et l’expérience de son orchestre après l’incendie allumé par les iconoclastes nippons. Il fallut un peu de temps pour que l’équipe reprenne ses marques et retrouve toute la vigueur de son jeu collectif.

Depuis la fin des années 70, la structure et la composition de l’orchestre a évolué mais la pianiste-compositrice-arrangeuse conserve la même recette : un subtil assemblage de musiciens européens et américains sur une base de fidèles totalement imprégnés de l’esprit de la « maison Bley » (Lew Soloff, Gary Valente, Andy Sheppard, Wolfgang Puschnig sans oublier sa fille, Karen Mantler et son compagnon, Steve Swallow...). De nouveaux éléments intègrent l’effectif pour des durées variables (on constate que Christophe Panzani, le français de l’équipe est là depuis quelques années !). Pour qu’un tel assemblage réussisse, il faut toute la magie de Madame Bley qui est l’indispensable catalyseur d’une formation par sa présence tout d’abord (les gestes, les regards, les mimiques, sa posture dans la musique, l’humour toujours présent en filigrane...) et par son travail d’écriture tellement personnel.

Carla Bley, direction d'orchestre ! -  voir en grand cette image
Carla Bley, direction d’orchestre !
R. Jannotta, W. Puschnig, Andy Sheppard et Christophe Panzani, saxophones, Steve Swallow, basse, et Billy Drummond, batterie.

Après une courte période « de chauffe » entamée avec On stage in cages puis une composition plus récente Gates déclinée en trois parties (Carla aime les suites !), l’orchestre reprit largement le répertoire de son album le plus récent, Appearing Nightly : Greasy Gravy, Awful Coffee, sans oublier la composition de Ray Noble I Hadn’t Anyone Till You superbement arrangée par Carla Bley. Avec les années, le retour aux fondamentaux du big-band se confirme à travers ces hommages en finesse aux grandes formations des années 30 à 50. Une musique qui donne des ailes aux solistes qui rivalisent de prouesses. Lew Soloff toujours en quête du suraigu suprême, Andy Sheppard et ses phrases de velours ou l’indéracinable Gary Valente, trombone au son énorme et charnu au service de cette musique depuis plus d’un quart de siècle ! Une mention spéciale à la nouvelle venue de l’orchestre, Helga Plankensteiner, qui assume la gravité du saxophone baryton avec une aisance qui fait oublier l’encombrement de son instrument !

Tranquillement, la tension est montée et le public qui est resté jusqu’au bout de cette longue soirée de jazz n’aura pas eu à regretter : ce fut un grand moment de jazz authentique et personnel qui confirme que cet orchestre n’a rien perdu de sa force et de sa spécificité. Il reste un élément essentiel de l’histoire du jazz moderne.

Fin de concert et congratulations derrière la scène : Chick Corea est toujours là, disponible et visiblement enthousiaste dans ses échanges avec ses amis et confrères musiciens : ce fut effectivement une belle soirée !

> Les formations :

> Chick Corea - Gary Burton Duo : Chick Corea (piano) / Gary Burton (vibraphone)

> Makoto Ozone No Name Horses big-band : Eric Miyashiro, Mitsukuni Kohata, Sho Okumura, Yoshiro Okazaki (trompette, bugle) / Eiijiro Nakagawa, Yuzo Kataoka (trombone) Junko Yamashiro (trombone basse) / Kazuhiro Kondo, Atsushi Ikeda, Toshio Miki, Masanori Okazaki, Yoshihiri Iwamochi (saxophones, anches, flûte) / Kengo Nakamura (contrebasse) / Shinnosuke Takahaschi (batterie) / Pernell Saturnino (percussions) - invité -/ Makoto Ozone (piano, direction).// ... et Chick Corea (percussion, piano), en final !

> Carla Bley Big Band : Lew Soloff, Earl Gardner, Claude Deppa, Gianpaolo Casati (trompettes)/ Beppe Calamosca, Gary Valente, Gigi Grata, Richard Henry (trombones)/ Roger Jannotta (saxophones soprano et alto , flûte)/ Wolfgang Puschnig (saxophone alto, flûte)/ Andy Sheppard et Christophe Panzani (saxophones ténor et soprano) / Helga Plankensteiner (saxophone baryton) / Carla Bley (piano, direction d’orchestre) / Karen Mantler (orgue Hammond) / Steve Swallow (basse) / Billy Drummond (batterie)


> Liens :


[1Texte d’introduction du programme 2009.

[2On notera par exemple que Makoto Ozone (qui jouait en seconde partie) fut le pianiste du quartet de Gary Burton (1ère partie) et Steve Swallow (3ème partie) en était le bassiste. Burton a lui-même travaillé autrefois avec Carla Bley (A Genuine Tong Funeral...) !