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Stéphane KERECKI : règle de trois... à quatre

Entretien avec le contrebassiste

D 1er octobre 2009     H 03:45     A Edouard Hubert    


Quelques mois se sont écoulés depuis l’enregistrement de cet entretien par Édouard Hubert lors du festival Jazz Sous Les Pommiers le jeudi 21 mai 2009.

Nous avions manqué de temps (comme souvent !) pour une transcription aussi fidèle que possible. Cette prise de recul aura permis à Stéphane Kerecki, contrebassiste, compositeur et leader de se livrer à une relecture distanciée qui a confirmé l’actualité de ses propos.

> Un court rappel chronologique :

  • 2004 : « Story Tellers », premier disque du trio de Stéphane Kerecki (Matthieu Donarier - saxophones - et Thomas Grimmonprez - batterie -).
  • Septembre 2008 : le trio enregistre « Houria » avec, en invité, le saxophoniste Tony Malaby.
  • Avril 2009 : parution de ce troisième album du trio sur le label Zig-Zag Territoires (chronique).
  • 21 mai 2009 : enregistrement de l’entretien (ci-dessous) avant le concert donné au théâtre de Coutances dans le cadre du festival Jazz sous les Pommiers.

>> Édouard Hubert : Dans votre disque « Houria », Stephane Kerecki Trio featuring Tony Malaby, on entend une musique de quartet. D’où vient cette cohésion musicale ?

Stéphane Kerecki & Matthieu Donarier. -  voir en grand cette image
Stéphane Kerecki & Matthieu Donarier.
à Coutances, le 21 mai 2009.

> Stéphane Kerecki : C’est le talent, la musicalité et les qualités humaines de Tony Malaby qui font qu’il s’est complètement intégré dans ce trio et maintenant il fait partie de ce projet comme si c’était effectivement un quartet. Au départ, l’idée était bien d’avoir un invité pour le trio mais il s’est fondu dedans ou il a été absorbé, je ne sais pas. En tout cas, il y a eu une excellente entente entre les deux saxophonistes. Ils se sont partagé les rôles d’une manière très musicale et amicale. Il n’y a aucune rivalité. Personne n’essaie de prendre l’ascendant. Ça a été une grande expérience.

>> C’est ce qu’on entend entre les deux « soufflants ». Il n’y a pas vraiment de prise de chorus car c’est une musique très ouverte. Comment s’est passée l’organisation du dialogue entre les deux saxophonistes ?

> SK : Dans ce disque, il y a des passages comportant des improvisations collectives, des duos mais aussi des solos dans une forme traditionnelle... La prise de parole se fait alors l’un après l’autre... J’aime bien ça aussi. Ça fait partie du jeu. Mais chacun a joué vraiment en fonction de ce que disait l’autre pour jouer la musique du groupe, être dans le son du groupe. C’est l’impression qui se dégage.

>> Dans ce disque, Tony Malaby et Matthieu Donarier jouent du saxophone ténor et du soprano... Comment s’organise l’alternance et la simultanéité dans l’utilisation de ces instruments ?

Tony Malaby & Thomas Grimmonprez -  voir en grand cette image
Tony Malaby & Thomas Grimmonprez
à Coutances, le 21 mai 2009.

> SK : La musique s’est construite sur une architecture simple et solide : Il y a quelques grooves que j’ai écrits directement avec la contrebasse. Par dessus, les thèmes sont venus assez naturellement. Il y a aussi des mélodies jouées rubato, des thèmes beaucoup plus libres... Certains font penser à Albert Ayler ou Ornette Coleman… Je voulais composer une base de jeu forte.

Dans l’écriture, avec deux ténors et deux sopranos, je disposais de quatre combinaisons. Ça m’a donné beaucoup d’idées... Matthieu, au ténor, a des spécificités que Tony n’a pas et inversement. Au soprano, leurs voix sont aussi assez différentes. Après, j’ai laissé beaucoup de liberté dans l’interprétation. Je leur laissais le choix. A partir de là, j’ai préféré telle combinaison à telle autre. En fonction de ce que j’entendais dans les répétitions, j’ai choisi ce qui me plaisait. Oui, je suis assez content du résultat !

>> Votre musique est assez libre. Certaines compositions sont assez « spatialisées »...

> SK : ...Satellisées ! Il y a des compositions qui sont free dans l’esprit mais beaucoup sont assez écrites. J’aime bien avoir beaucoup travaillé les morceaux en amont pour présenter quelque chose qui soit extrêmement clair : clairement identifiable et clairement jouable aussi, c’est important ! Ensuite, je laisse un maximum de liberté... Lorsque j’ai donné les partitions, je ne dis pratiquement rien et je laisse les musiciens interpréter et « digérer » la musique pour se l’approprier. Pour moi, il est très important de donner un minimum d’indications aux musiciens de manière à ce qu’il y ait cette espèce de sentiment de liberté dans la musique.

>> Le travail de leader se situe là aussi. C’est une direction muette ?

Tony Malaby -  voir en grand cette image
Tony Malaby
à Coutances, le 21 mai 2009.

> SK : C’est une direction assez passive mais plus on donne d’indications, plus on bloque la créativité. Quand on n’en donne pas, il y a plus d’idées qui se présentent, des arrangements spontanés qui arrivent. Au final, c’est moi qui fais le tri entre ce qui me plait ou non. Mais des gens comme Tony, Matthieu et Thomas sont à la fois des improvisateurs, des compositeurs et des leaders. Ils ont forcément beaucoup de choses à proposer dans la musique. Pour moi, il est primordial de laisser leurs potentialités s’exprimer.

>> Nous parlions des spécificités des deux saxophonistes... Pouvez-vous nous donner plus de détails (le plus « out », le plus mélodique) ?

> SK : Je pense que Tony est quelqu’un qui se dirige plus vers l’abstraction. Matthieu a peut-être besoin de plus de cadres. Dans son groupe, la musique est très écrite. Tony cherche à tout prix la liberté : son dernier disque (Paloma Recio : Eivind Opsik, Ben Monder, Nasheet Waits) est rempli de compositions basées sur des graphiques et des symboles. Quelle que soit leur démarche, ce qui m’importe c’est qu’ils ont des voix absolument originales et qu’ils sont à la recherche de leur propre musique. Ils ont également une grande connaissance de la tradition de leur instrument. C’est bien d’avoir des tempéraments très différents dans un groupe. Ça donne des choses inattendues !

>> Le disque « Houria » est ponctué par trois duos entre vous, Stéphane Kerecki et Tony Malaby. Trois duos qui ne se ressemblent pas...

> SK : C’est une idée qui est venue comme ça. Nous avons enregistré quelques duos dans l’espace d’un quart d’heure et ceux qu’on entend sur le disque ont été enregistrés dans la foulée, dans l’ordre où ils sont présentés sur le disque. On jouait une minute, sans arrêter la bande et on les a enchainés. Ce sont des petits tableaux, des petites photographies. C’est là qu’on perçoit la puissance et l’inventivité de Tony…

Stéphane Kerecki Trio invite Tony Malaby -  voir en grand cette image
Stéphane Kerecki Trio invite Tony Malaby
à Coutances, le 21 mai 2009.

>> Ce sont des performances pour le coup. Mais l’ensemble du disque apparaît d’ailleurs comme des performances à exécuter... En concert, avez-vous parfois de mauvaises surprises, des coups de magie ?

> SK : Eh oui ! Le jazz, c’est ça à mon avis ! Je suis sûr que ça se produit dans tous les groupes. Je me souviens de mon professeur, Jean-François Jenny-Clark qui m’avait dit un jour avoir vu le quartet de John Coltrane dans un club : la musique mettait du temps à démarrer, au premier set, « ça ramait » un peu et au second set, la musique a pris toute sa mesure. C’est important de conserver cet esprit. Le jazz est comme ça : un jour ça marche super et une autre fois, c’est moins bien mais il faut vraiment garder cet esprit-là.

>> Pour conclure, un petit mot sur la composition d’Olivier Messiaen, « Ô sacrum convivium », qui figure au répertoire de votre formation, la seule composition que vous n’avez pas signée... Elle donne plus d’espace au batteur.

> SK : C’est un morceau pour chœur a capella que j’ai chanté quand j’étais tout jeune. Il m’a marqué parce que c’est extrêmement beau. C’était un peu un pari parce que je ne pensais pas vraiment arriver à jouer ça à trois. Il y a quatre voix, donc j’ai du faire les deux voix graves à la contrebasse et les saxophones jouent les voix d’alto et ténor. On joue le texte et Thomas improvise par-dessus. Finalement, ça marche vraiment bien. On le joue en concert. C’est d’une beauté extrême et j’ai beaucoup de plaisir à l’interpréter.


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