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Jazz en Bourgogne #2 : entretien avec Benoît Keller

...contrebassiste de Saône et Loire.

D 16 décembre 2009     H 21:26     A Armel Bloch    


Contrebassiste du trio Résistance (réseau Imuzzic) ou des projets d’Alain Blesing, Benoît Keller sillonne le territoire bourguignon depuis plus de dix ans en temps que sideman dans de nombreuses formations locales. Il maintient son goût pour les rencontres musicales sans limites de styles et d’art. Une interview nous permet de découvrir de plus prêt ce musicien discret, aux qualités d’accompagnateur recherchées en Bourgogne.

> Armel Bloch : Comment pourriez-vous expliquer vos premiers pas vers la musique ?

> Benoît Keller : Je suis issu d’une famille d’artistes. Mon intérêt pour la musique est venu assez tardivement, vers 17 ou 18 ans. Il y avait toujours des instruments qui trainaient à la maison et l’écoute du jazz était courante. Ma mère était une mélomane, mon père musicien et peintre farfelu. Après des études assez laborieuses et une adolescence un peu chaotique, j’ai eu l’idée de faire de la musique, de la « fabriquer ». J’ai vécu mes premières années de pratique et de découverte musicale comme une sorte d’échappatoire.

Comme beaucoup de musiciens, j’ai commencé à jouer les morceaux des vinyles de la discothèque de mes parents : Supertramp, Steely Dan, John Lee Hooker. Je me suis également cultivé avec les concerts de rock du moment et quelques titres de rap entendus à la radio… Puis, il y a eu la découverte d’un lieu à cinq kilomètres de chez moi : A l’Ouest de la Grosne, célèbre club de jazz de Saône-et-Loire malheureusement fermé à ce jour et tenu par Jacky Barbier. Mes parents s’y rendaient régulièrement pour assister à des concerts de jazz, style de musique dont je n’étais pas friand à l’époque. Conscient de mon manque d’expérience dans ce domaine, Jacky me fit découvrir les groupes Gong, Zao et de grands musiciens : Didier Lockwood, Didier Malherbe, Robert Wyatt, Hugh Hopper. Il illustrait ces références par des anecdotes époustouflantes et criantes de vérité… Ces artistes avaient investi ce lieu dans les premières années. Sa discothèque très riche m’a incité à découvrir de nouveaux horizons. Je me suis véritablement immergé dans la musique de cette manière.

Benoît Keller -  voir en grand cette image
Benoît Keller
Photo © Yves Dorison

> Comment avez-vous assimilé l’univers du jazz et des musiques improvisées sur votre instrument ?

> J’ai débuté la basse électrique par hasard, en première année de lycée. Dès qu’un moment libre se présentait à moi, je saisissais l’occasion et m’enfermais dans une salle pour travailler des gammes ou des morceaux en autodidacte. Inconsciemment, je m’orientais déjà vers une carrière professionnelle. J’ai ensuite pris des cours avec le bassiste chalonnais Manu Jolivot. La découverte mélodique de l’instrument s’est faite par l’écoute des incontournables : Jaco Pastorius, Marcus Miller, John Patitucci etc… À la fin du lycée, je souhaitais poursuivre mes études musicales. Je me suis donc inscris à l’IMFP et installé à Aix en Provence, pour y suivre une formation plus approfondie, spécialisée dans l’enseignement du jazz et des musiques latines. Mon attrait pour le jazz vient de cette période avec l’apprentissage de la contrebasse… J’ai étudié assidûment durant trois années avec le contrebassiste Michel Zenino. Parallèlement, j’ai participé à plusieurs éditions au stage de Cluny, sur la pratique de l’improvisation en atelier. J’y ai rencontré Ramon Lopez, Serge Lazarevich, Didier Levallet et Alain Rellay, qui animaient les classes…

En 1996, je suis revenu à Chalon-sur-Saône pour intégrer la classe de jazz du Conservatoire National, à l’époque dirigée par le guitariste lyonnais Jean-Louis Almosnino. Je suivais les enseignements de Pierre « Tiboum » Guignon, Michel Martin et Dominique Chaffangeon. Le conservatoire est une structure d’enseignement national dans laquelle beaucoup de disciplines se côtoient, du classique au jazz en passant par les musiques électroniques. Il m’a permis d’accéder à des cours d’écriture classique et d’arrangement jazz... J’ai pu apprendre les bases classiques de la contrebasse pour acquérir un niveau technique suffisant et obtenir une médaille d’or en 1998… J’ai aussi travaillé ponctuellement avec les contrebassistes Yves Torchinsky, Jean-Jacques Avenel, Yves Rousseau et Christophe Wallemme, qui ont chacun apporté à leur manière des réponses aux interrogations que j’avais sur le jeu instrumental. Depuis, je me consacre essentiellement à cet instrument. Parallèlement à ces études, j’ai découvert l’univers de l’écriture et me suis produit aux cotés de musiciens locaux, essentiellement dans des clubs régionaux. Je suis devenu professionnel en 1999 en tant que sideman. Par la suite, j’ai fait beaucoup de rencontres musicales et humaines marquantes : Franck Tortiller, Bruno Tocanne, Louis Sclavis, Jeff Sicard, Didier Lockwood, Antoine Hervé, Ricardo Del Fra, Will Menter… Elles m’ont permis d’avancer dans ma recherche musicale et de me positionner aujourd’hui comme un musicien en recherche de liberté, poésie, dialogue et regroupement d’énergies.

> Vous considérez-vous comme un musicien de jazz ?

> Par la pratique simultanée de la basse électrique et de la contrebasse, je me suis ouvert à des styles musicaux très différents. J’ai débuté la basse électrique dans des groupes de rock et de jazz rock. La rareté des contrebassistes et ma volonté de connaître de nouvelles expériences dans la région m’ont permit d’accompagner des groupes de chanson française, musique tzigane... J’ai aussi joué de la contrebasse en big-band, pratiqué l’école du bal, dont les qualités formatrices ne sont plus à démontrer. Je me suis exercé aux rituels de l’improvisation libre dans les laboratoires de rencontres musicales : les clubs (l’Arrosoir de Chalon-sur-Saône, A l’Ouest de la Grosne) et le festival Jazz à Cluny… Il m’a d’ailleurs été reproché de m’être égaré dans toute cette diversité et d’avoir un peu perdu mon identité musicale jazzistique. Quoiqu’il en soit, je pense que ce parcours m’a permis de comprendre plus précisément les directions musicales que je voulais entreprendre.

> Quelle position aimez-vous occuper dans une formation de jazz ?

> Je me considère comme un accompagnateur assez atypique. J’aime me mettre au service d’autres musiciens. Mon éducation jazzistique, sans doute un peu stricte, en est une des raisons. J’apprécie l’idée où la contrebasse a le second rôle tout en faisant partie d’un tout… Je la considère comme un instrument de compromis. Elle est à la fois « salle des machines » et instrument « soliste », entre la batterie et les instruments leader. C’est un instrument mélodique, harmonique et rythmique. J’essaie de trouver un équilibre entre ces trois pôles, en restant au service de la musique des autres. J’aime avoir tous les rôles dans un groupe, j’apprécie aussi l’idée d’en avoir qu’un seul, parfois aucun. Le coté « médiateur musical », permis par la position du contrebassiste, me plaît beaucoup même si je ne l’applique pas toujours. Si je devais me définir, je dirais que je suis un bassiste de jazz assez ambigu et paradoxal.

> Qu’appréciez-vous dans votre participation au trio Résistances ?

> Je côtoie Bruno Tocanne (batterie) et Lionel Martin (saxophone) depuis dix ans au sein de ce trio. La liberté et la complicité sont à mon sens les mots les plus évocateurs. Les liens humains et artistiques entre nous trois sont évidents et se ressentent dans notre musique. J’apprécie la sensation de proximité et d’unité, avec l’idée que trois musiciens différents n’en forment qu’un seul.

J’aime aussi l’état d’esprit revendicateur du trio par les chansons abordées : « Senhor Arcanjo », « El pueblo unido », « Le Chant des partisans ». Après trois albums unanimement reconnus par la critique, nous continuons d’avancer dans notre logique musicale, entre chansons contestataires et improvisations. Je suis introverti, il m’est difficile de me faire entendre sur certains sujets politiques. Je m’exprime d’une autre manière avec ce trio. Nous tentons d’apporter une réflexion musicale sur les situations politiques et culturelles actuelles, que nous ressentons comme dans une impasse.

J’apprécie aussi l’attachement que nous avons à la mélodie. J’aime quitter mon rôle de rythmicien pour être soliste, dialoguer avec les notes incisives du saxophone, flirter avec les peaux de la batterie.

> Quels sont vos projets actuels personnels et vos collaborations ?

> Je n’ai pas de projets personnels pour le moment, je continue à composer dans l’idée de recréer une formation mais ce n’est pas à l’ordre du jour. Je préfère profiter de la magie des nombreuses rencontres musicales que j’ai faites ces derniers temps. J’aime cette vision éphémère de la musique. Néanmoins, je participe à plusieurs groupes du collectif Imuzzic, actuellement très actif. Un projet en grande formation est en cours de développement et devrait voir le jour pour le dixième anniversaire l’automne prochain. Il réunira tous les membres du collectif et évoluera autour de musiciens invités (Jean-Charles Richard et Sophia Domancich) sur des chansons contestataires réarrangées pour l’évènement.

J’aime la diversité des styles et l’inconnu artistique. Je fréquente depuis trois ans le milieu du cirque nouveau et des arts de la rue dans la compagnie Rasposo. J’y ai découvert le rapport qui existe entre la musique et les artistes acrobates : une sorte de relation étrange, définissable comme une alchimie séduisante et déstabilisante. La musique est au service du spectacle, l’univers théâtral au service de la musique. Il existe un véritable rapport de proximité avec le public. Je suis très heureux d’explorer cet univers.
Je participe également à deux nouveaux projets musicaux, à l’initiative du guitariste Alain Blesing : le quartet Mad Kluster, en compagnie du trompettiste Frédéric Roudet et du batteur Bruno Tocanne et La théorie des cordes, ensemble de dix guitaristes avec Emmanuel Scarpa à la batterie.

- Par quels moyens les projets musicaux auxquels vous participez ont pu prendre forme sur la région Bourgogne ?

  • La rencontre avec Roger Fontanel du Centre Régional du Jazz en Bourgogne a été déterminante… Ce type d’organisme régional a été dans mon cas une formidable rampe de lancement et un réel soutien pour mener certains projets : quintet ODOS en 2001 [1]. Le CRJ Bourgogne m’a permis d’entretenir des liens étroits avec d’autres organismes régionaux comme le CRJ de la région Centre ou d’autres structures d’envergures plus nationales : l’AFIJMA [2], la Fédération des Scènes de Jazz et de Musiques Improvisées. D’autres acteurs locaux m’ont réellement aidé dans la création de projets : le festival de Jazz à Couches, le festival de Jazz à Cluny et le jazz club l’Arrosoir de Chalon-sur-Saône.

> Quelles sont pour vous les difficultés rencontrées pour pouvoir être reconnu et jouer au-delà de la Bourgogne ?

> Ma réponse peut surprendre mais je ne cherche pas à être reconnu nationalement. Le renom ne m’intéresse pas. Cette attitude discrète me convient parfaitement pour l’instant. Elle me permet de jouer en dehors de la région, de continuer à vivre de la musique, d’évoluer musicalement et de faire des rencontres toujours surprenantes.

> L’équilibre qui existe entre les lieux de diffusion et les projets artistiques vous semble t-il cohérant au niveau national ?

> Il y a de plus en plus de musiciens talentueux, qui souhaitent devenir professionnels dans le milieu du jazz. C’est indéniable et je m’en réjouis. Les générations passées ne connaissaient pas une telle poussée. Tout ceci n’est possible que si l’équilibre entre diffuseurs et artistes est respecté. Les petits lieux et les festivals disparaissent les uns après les autres. Tant qu’il n’y aura pas de réelle politique culturelle de la part du gouvernement avec un état des lieux réalisé, le contexte dans lequel les jeunes musiciens évolue ne s’arrangera pas. Les lieux d’enseignement ne sont pas étrangers à cette situation.

Discographie :

  • Avec le trio Résistance (Bruno Tocanne et Lionel Martin) : Résistance(s) (Agapes/2001), Global songs (Cristal Records/2004), Etats d’urgence (Cristal Records/2006)
  • Avec le quartet de Rémi Gaudillat : Call It Anything (2009),
  • Avec le trio Slate (Will Menter et Pierre Corbi) : Songs sculpture (Trio Slate/2005).
  • Avec Alain Blesing, Bruno Tocane et Fred Roudet : Mad Kluster (2010)

> Liens :


[1quintet regroupant Benoît Keller (contrebasse), Bruno Tocanne (batterie), Lionel Martin (saxophones), Serge Lazarevitch (guitare) et Georgi Kornazov (trombone)], le trio Résistances et le trio Slate de Will Menter [trio composé de Will Menter (saxophone soprano, scultures sonores), Pierre Corbi (percussions) et Benoît Keller (contrebasse)

[2Association des Festivals Innovants en Jazz et Musiques Actuelles