« Le jazz tisse sa toile... »
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Miles DAVIS : 80 musiciens de jazz témoignent.

Ou 80 musiciens et un chasseur.

D 12 décembre 2009     H 19:27     A Michel Delorme    


Une fois de plus, Franck Médioni a réalisé un tour de force. À peine sorti d’un même ouvrage sur John Coltrane et déjà dans un autre avec Albert Ayler, il nous livre un passionnant recueil de témoignages concernant le fameux Prince of Darkness.

Un travail titanesque à souligner : courir après les musiciens, les interviewer, traduire, retranscrire, relire, corriger. Dis Franck, tu dors quand ?

Presque tout le monde est là, manquent juste Jimmy Cobb, Chick Corea, Kenny Garrett, Sonny Rollins et ... Keith Jarrett. Au fil des conversations, on voit que tous les musiciens sont unanimes : Miles Davis était un homme complexe, dur parfois mais bon et généreux, à la fois tendre et extrêmement grossier, doté d’un grand sens de l’humour, déconneur, provocateur. C’était un grand leader, il savait s’entourer des meilleurs, à qui il laissait toute liberté. Et il entendait tout car il savait écouter. Il était par dessus tout attaché au son et à la notion d’espace.

 Miles Davis - 80 musiciens de jazz témoignent, par Franck MÉDIONI -  voir en grand cette image
Miles Davis - 80 musiciens de jazz témoignent, par Franck MÉDIONI
éditions ACTES SUD

Ce livre de plus de 500 pages contient deux sommets : la préface de Francis Marmande et le « texte » parlé de Bernard Lubat.

Si vous avez vu récemment le beau film de Martin McDonagh avec Colin Farrell, Bons baisers de Bruges ( titre français idiot ), vous aurez une idée de ce qu’a vécu Marmande en attendant de longues journées dans sa chambre d’hôtel new-yorkaise que Miles veuille bien le recevoir. C’était en juin1991.Comme dans le film, la mort était au bout du chemin.
Francis Marmande assène quelques vérités dans son inimitable style : « Miles jouait souvent face à son batteur. Mais jamais on ne dit que Karajan dirige de dos. De dos à qui, de dos à quoi ? Ceux qui l’ont vu jouer de dos, c’est à peu près tout ce qu’ils ont vu de sa musique. Entendu ? ».

Et Miles de lui lâcher : les musiciens de mon nouveau groupe sonnent bien ensemble. Ils sonnent même bien sans moi. Exact, et depuis un bout de temps, même.

Bernard Lubat pare son feeling de ce langage étoilé qui est le sien : « d’un seul coup il y avait des éclats de DIRE de trompette... Miles était un metteur en sons... il avait une potentialité à réunir des désirances... Il n’a pas sacrifié à l’autel des esclaves, il n’avait pas d’arrogance mais de la fierté, il était le résistant qu’on a pas réussi à descendre... Miles c’est la pureté de l’impur, dans son son il y a de quoi penser pour l’éternité... Miles c’est l’artiste, ce qui nous reste de ce que l’on a rien oublié. Il est quelque part au fin fond de nos vies perdues ». Putain, c’est beau comme du Miles Davis !

Les autres musiciens disent tous à peu près la même chose, avec de croustillantes anecdotes parfois.

Seul Aldo Romano, pour qui j’ai la plus profonde estime par ailleurs - que ce soit le musicien ou l’homme - démolit l’icône, dès le départ quand il phrasait comme Dizzy.
Aldo, écoute à nouveau les solos fabuleux que joue Miles dans le quintet de Bird, ce n’était déjà plus de la trompette mais SA musique. Pourquoi lui demander de sonner comme Freddie Hubbard qui, comparativement, ne laissera pas un héritage bien lourd. Miles, c’est l’anti-clairon.

Il démolit aussi la personne : « égocentrique, misogyne, machiste, raciste - il considérait les musiciens blancs comme des sous-hommes, on peut compter les blancs qui ont fait partie de ses groupes ». Pitié !!!

Passons sur ceux qui se la pètent un peu, Ahmad Jamal et Roy Haynes. Mais le batteur a l’avantage d’avoir accompagné tous les plus grands, de Parker à Ornette en passant par Coltrane et Monk. Je n’en dirai pas autant du pianiste, dont j’ai entendu récemment un titre du nouvel album sans savoir qui c’était. J’ai failli appeler la station pour leur dire de ne pas diffuser le pianiste du cirque Pinder !

Il y a aussi ceux qui se trompent : Paolo Fresu dit que Miles a inventé le si beau son de sourdine Harmon. Non, j’ai un jour posé la question à Miles et il m’a dit que c’était Dizzy qui lui avait refilé le tuyau ?

Cocasse, Dave Douglas cite ses albums préférés de Miles. J’ai compté, il y en a 33 !

Sinon, je vous laisse le soin de découvrir la façon dont chacun exprime son amour pour un chef et un homme exceptionnel, raconte ses expériences avec lui. Je vous recommande en particulier le témoignage émouvant de Dave Liebman ( Miles raciste ?! ), ceux de John McLaughlin et de René Urtreger.

Magnifiques photos de Christian Ducasse, Christian Rose et Guy Le Querrec.

Un livre à dévorer de toute urgence.


> Miles Davis - 80 musiciens de jazz témoignent - Franck MÉDIONI - éditions ACTES SUD / Arles - octobre 2009 / 15 x 20,5 / 528 pages / ISBN 978-2-7427-8632-9 /
prix indicatif : 45,00 €


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