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Yves Robert : entretien

D 19 janvier 2010     H 04:56     A Armel Bloch, Christian Ducasse (Photo)    


Tromboniste virtuose au son unique, Yves Robert nous dévoile son approche conceptuelle de ses projets originaux, le lendemain d’un concert inoubliable en trio lors des 23èmes Rencontres Internationales de Jazz de Nevers.

> Armel Bloch : Au gré de vos différents projets, vous semblez avoir une approche assez conceptuelle de la musique...

> Yves Robert : J’envisage la musique avec une grande liberté, que ce soit dans la conception de l’écriture d’un thème, l’articulation des improvisations, l’agencement des morceaux ou le choix des titres. Avec tous ces paramètres, il est possible de traiter le son de manière très différente. Je défini un propos de départ qui me sert à raconter une histoire, une sorte de cadre pour construire un programme. Le sujet n’a souvent aucun rapport avec la musique. Je travaille ensuite la conception des thèmes en fonction des intentions et des émotions que je veux transmettre. Cela peut passer par l’écriture de notes et rythmes sur une portée, ou de manière moins conventionnelle la définition de mots qui qualifient ce que la musique doit être. Après m’être beaucoup interrogé sur l’aspect formel, j’ai trouvé que partir d’un sujet avec un chaînage d’intentions musicales à développer était plus simple pour structurer la composition.

Yves Robert - mars 2009 -  voir en grand cette image
Yves Robert - mars 2009
Photo © Christian Ducasse

> Que cherchez vous à transmettre au sein de vos différents projets ?

> Il y a deux types de projets : ceux avec textes (L’argent, L’argent nous est cher) et d’autres uniquement instrumentaux comme les trios La tendresse, Inspirine ou le quintet Eté [1]. Ce dernier reposait sur les différentes sensations que l’on a pendant l’été. J’évoquais les impressions de chaleur, d’enthousiasme, d’énergie, de bal... dans une suite assez ludique.

Dans La tendresse [2], il est question de douceur, de tranquillité et de confiance. J’ai voulu retransmettre le ressenti de la caresse. Il y a beaucoup d’émotions dans la façon de traiter la matière musicale et les rapports entre les musiciens sur scène, avec une certaine fluidité retransmise dans l’écriture. Je voulais aussi traiter la tendresse par rapport au temps et à la structure des morceaux.
Inspirine [3] est un projet plus ouvert et très rythmique. L’objectif est d’obtenir une musique pulsante, portée avant tout par le rythme. La liberté se retrouve au niveau de l’invention des grooves et de leur articulation, aspect non abordé dans La tendresse. La batterie a un rôle plus central. Il est aussi question de souffle avec un mélange entre inspiration et aspiration, d’où le nom du trio.

Orphée [4] était un projet entre ces deux types. Il y avait une histoire racontée au fil des compositions et des improvisations, avec des propos et des mélodies chantés sur le thème de l’amour et un travail particulier sur le son d’ambiance apporté par Xavier Garcia et Emmanuel Bex... J’ai aussi voulu créer un rapport privilégié entre le son de la voix chantée et l’aspect lyrique du trombone.

Dans l’Argent [5], la parole est un élément musical porteur de sens, comme un instrument. Il était question de servir ce sens avec la musique, en tenant compte de la rythmique de la voix, de sa tonalité...

Dans le duo Souffle toujours avec le comédien de rue Jean-Marie Madeddu, nous abordons la problématique du souffle et de la voix mais sous un autre aspect : celui du son de la parole et de la langue. C’est un projet très vocal qui repose sur notre langage. Jean-Marie chante, joue des accessoires, jouets et je fais tout au trombone...
J’essaie de jouer de manière différente dans chacun de mes projets.

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L’accueil du site d’Yves Robert...
http://yvrobert.free.fr/

> En quoi L’argent nous est cher diffère t-il de votre précédant projet L’argent sur le même thème ?

> L’Argent nous est cher, créé récemment au Triton, est un projet scénique avec un discours électoral que j’ai écrit, contrairement à L’argent qui regroupait des extraits d’interviews d’économistes, traders, psychanalystes et philosophes. Le fait d’interroger une personne sur un sujet et d’utiliser cela dans un discours est une façon intéressante pour convaincre l’autre. Je considérais que les propos recueillis disposaient d’une force musicale, d’autant plus qu’il n’était pas possible de tricher sur leur contenu une fois intégrés à la musique. J’ai revu cette position car le rendu sur scène n’était pas assez spectaculaire.
Dans le nouveau projet, Elise Caron représente un candidat électoral. Elle est aussi bien récitante, chanteuse que comédienne : elle développe un aspect drôlesque. Le discours est récité en direct, ce qui donne un aspect vivant qui existait moins dans l’Argent. La musique accompagne les intentions du texte sur des phrases parfois reprises en chant. Stefanus Vivens est aux claviers et Franck Vaillant à la batterie. Mon objectif était de créer un discours électoral récité sur scène. La finance m’a servi de prétexte de sujet car je suis passionné par la relation qui existe entre la création de l’argent et son usage. Le discours traite de la fabrication de celui-ci et des inégalités qui découlent de son utilisation.

> Quelle(s) différence(s) entre Inspirine et votre premier trio, qui regroupait déjà Bruno Chevillon (contrebasse) et Aaron Scott (batterie) ?

> La couleur musicale est un peu la même. Le premier trio était moins libre et moins varié, donc moins joueur mais il présentait déjà un jeu très puissant et fluide. Les morceaux étaient plus longs. Je me suis beaucoup interrogé sur la durée des thèmes. Je raccourcis de plus en plus les séquences sur disque pour aller à l’essentiel et pour que l’auditeur se souvienne du contenu musical... C’est une façon personnelle d’être à l’affut du changement. Ce travail date de l’époque de mon quartet [6], où je cherchais déjà des associations différentes sur les façons de composer. Dans Tout court, il était question de faire des pièces très courtes pour leur donner un sens. Tout de suite portait plus sur l’enchaînement immédiat des pièces. Le résultat était plus abstrait et moins énergique que celui du trio actuel, où je cherche aussi à créer des liens entre les pièces, comme une suite entrecoupée de courtes séquences mais avec un travail plus approfondi sur le contenu même des morceaux. Les titres évocateurs ont été choisis après l’écriture des thèmes.

> Comment expliquez-vous le choix de Cyril Atef et Bruno Chevillon ?

> Ils constituent le binôme de rêve pour l’ambiance musicale et l’ouverture rythmique souhaitées. Nous avons beaucoup travaillé sur notre communication pour trouver un langage commun car Cyril Atef est un batteur de variété, qui ne dispose pas forcément des mêmes réflexes musicaux. Je connais Cyril depuis l’aventure d’Olympic Gramophon et j’avais à l’époque été touché par son discours très personnel.

Il a une très bonne connaissance des rythmiques du monde, notamment africaines et antillaises. Il invente en permanence de nouvelles combinaisons sans rapport avec celles-ci, avec une grande efficacité et un balancement énergique constant. Elles s’assimilent à un chant parfois complété de sa voix et d’effets électroniques que j’utilise dans les thèmes. Il ne tombe pas dans l’excès des pulsations tenues avec les cymbales, très caractéristique chez les batteurs de jazz. Son jeu plus sec donne au trio la dimension rythmique souhaitée. Je suis très satisfait de ce qu’il apporte. Son indisponibilité fait qu’il est parfois remplacé par Franck Vaillant, également très bon rythmicien.

Je connais Bruno Chevillon depuis longtemps, nous appartenons à la même sphère musicale. Il joue réellement un rôle de bassiste, qui répond plus à l’architecture musicale voulue avec le côté traditionnel dynamique que l’on peut attendre de cet instrument dans une rythmique.

L’option avec Vincent Courtois existe aussi mais le résultat musical est différent : le violoncelle présente une tessiture plus proche du trombone et apporte une touche lyrique, d’où des fonctions qui s’échangent, contrairement à la formule avec contrebasse.

Propos recueillis le 13 Novembre 2009. © Armel Bloch / CultureJazz.net


> Discographie personnelle :

  • en trio : Des satellites avec des traces de plumes (Evidence/1989)
  • en quartet : Tout court (Deux Z/1993), Tout de suite (Deux Z/1994)
  • en quintet : Eté (Deux Z/1998)
  • en trio : In Touch - La tendresse (ECM/2003)
  • en quintet : L’argent (Chief Inspector/2005)
  • en trio : Inspirine (Chief Inspector/2007)

> Autres collaborations discographiques :

  • avec l’Orchestre National de Jazz de François Jeanneau : ONJ 1986 (Label Bleu/1986)
  • avec l’Orchestre National de Jazz de Didier Levallet : ONJ Express (Evidence/1997), Séquences (Evidence/1999), Deep Feelings (Evidence/2000)
  • avec Didier Levallet et Murielle Bloch : Contes, jazz et zizanie (Enfance et musique/2001)
  • avec Louis Sclavis : Chamber Music (IDA/1989), Ellington On The Air (IDA/1992), Les violences de Rameau (ECM/1996), Ca commence aujourd’hui (Sony/), Danses et autres scènes (Label Bleu/1997)
  • avec Michel Portal : Anyway (Label Bleu/1993)
  • avec Marc Ducret : Gris (Label Bleu/1990),News From The Front (JMT Production/1992), Qui parle ? (Sketch/2003)
  • avec Jean-Marc Padovani : Nimeno (Label Bleu/1991)
  • avec Dominique Pifarély : Tribulations (IDA/1993)
  • avec Doudou Gouirand et Gérard Pansanel & Orchestra Improvista : Nino Rota Fellini (Deux Z/1995)
  • avec Gérard Marais : Katchinas (Thelonious/1990), Sous le vent (Label Hopi/1998)
  • avec Vincent Courtois : Translucide (Enja/2000)
  • avec François Corneloup : Pidgi (Evidence/2004)
  • avec David Chevallier : Music Is A Noisy Business (Deux Z/1998), Pyromanes (Label Ouie/2004)
  • avec Daniel Erdmann : Erdmann 3000 (Enja/2007)
  • avec Heiner Goebbels : Oder die glücklose Landung (ECM/1994)

> Liens :


[1avec Laurent Dehors (clarinettes, saxophone ténor), David Chevallier (guitares), Hélène Labarrière (contrebasse, basse) et Cyril Atef (batterie)

[2avec Vincent Courtois (violoncelle) et Cyril Atef (batterie)

[3avec Cyril Atef (batterie), Vincent Courtois (violoncelle) ou Bruno Chevillon (contrebasse)

[4Orphée : Charlène Martin (chant), Christophe Monniot (saxophones), Emmanuel Bex (orgue hammond), Xavier Garcia (samples) et Cyril Atef (batterie)

[5L’Argent : avec Elise Caron (chant), Stefanus Vivens (claviers), Jean-Philippe Morel (contrebasse, basse), Cyril Atef (batterie) et Sylvain Thévenard (ingénieur du son)

[6avec Claude Tchamitchian (contrebasse), Philippe Deschepper (guitare), Xavier Dessandre-Navarre ou Alfred Spirli (batterie, percussions)