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David Chevallier : entretien

D 25 février 2010     H 08:31     A Armel Bloch    


Compositeur et sideman convoité par les grandes formations françaises, David Chevallier fait partie des compositeurs actifs de la scène française qui aiment s’inspirer de différents courants musicaux pour enrichir son écriture. Après un hommage aux poèmes de Cesare Pavese dans « The Rest Is Silence », on le découvre en novembre dernier au festival de Nevers avec son sextet « Is That Pop Music » autour de la pop anglo-saxonne et ce mois-ci avec le disque « Gesualdo Variations », consacré à la musique baroque de Carlo Gesualdo. Rencontre avec le guitariste pour comprendre cette démarche au carrefour de différents styles.

Armel Bloch : Vos récents projets évoquent des univers musicaux très différents : la musique du 16ème siècle avec John Dowland et Carlo Gesualdo, des chansons à partir des poèmes de Cesare Pavese, la pop musique anglo-saxonne de la fin du 20ème siècle... Quels point(s) commun(s) y a t’il entre ces influences, lointaines dans le temps, et votre musique ?

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David Chevallier
Photo © Christian Ducasse

> David Chevallier : Depuis plusieurs années, je développe des projets difficiles à classer sur le plan formel, de façon non intentionnelle, qui correspondent à ma volonté d’associer des univers effectivement très distincts, sans rapport avec le jazz. Les musiques de Gesualdo ou John Dowland du 16ème siècle sont relativement peu connues. La pop musique anglo-saxonne des années 60 à 90 est à l’inverse très populaire. Le but est de les confronter à mon parcours personnel pour en faire des projets hybrides comme The Rest Is Silence, qui est au carrefour des musiques de chambre, improvisées et de la chanson.

Mon parcours peut expliquer cette position : j’ai grandi dans un milieu musical autre que celui du jazz, même si mon père l’a beaucoup pratiqué à une époque de sa vie. J’ai ensuite suivi des études de guitare classique. Pendant mon adolescence, j’abordais l’improvisation et la composition de manière empirique. Pour mon premier groupe, je jouais déjà la musique que j’écrivais, sans passer par la voie classique des standards. Au fil des années, j’ai défini plus clairement mes centres d’intérêt. J’ai constaté que j’aimais m’approprier et associer des éléments disparates, éloignés de ma musique, pour trouver une cohérence et un équilibre avec mes inspirations personnelles. J’identifie les éléments caractéristiques de ces univers, je retiens ceux qui peuvent présenter des points communs avec ma musique et je les développe dans l’écriture. C’est une partie stimulante de mon activité de compositeur.

Vous semblez également vous intéresser à l’écriture pour différents types d’ensembles...

> Je cherche à couvrir tout le spectre des tailles de formations, pour mettre en jeu différents aspects et exigences dans la composition. J’aime écrire pour un grand nombre de musiciens, avec The Rest Is Silence par exemple, où nous sommes quatorze. L’aspect compositionnel est plus riche, notamment au niveau des timbres et des couleurs orchestrales multiples. Les formations plus petites, comme le solo, nécessitent d’aller chercher des solutions ailleurs, sur l’aspect instrumental par exemple, qui présente un autre intérêt et une autre difficulté.

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David Chevallier
www.david-chevallier.com

Il y a aussi la faculté de devoir s’adapter aux réalités économiques du moment en proposant des formations aux effectifs différents, qui peuvent répondre au besoin de plusieurs lieux. Le trio Double Dowland, créé au mois de juin dernier avec voix, théorbe (sorte de luth) et guitare acoustique est conçu pour être diffusé dans des endroits où l’on écoute habituellement de la musique non amplifiée (musées, chapelles...). Dans ces lieux, il n’est souvent pas possible de proposer des projets plus importants comme Gesualdo Variations où nous sommes neuf.

Pourquoi un hommage à la pop-music ?

> L’idée est venue après la création de Gesualdo Variations, qui s’inspire d’une musique complexe et peu connue. Je souhaitais travailler à partir d’une matière première musicale imprimée dans la mémoire collective de nombreux auditeurs. Je voulais connaître les réactions provoquées lors des concerts sur la façon dont nous pouvions nous approprier les chansons d’origine. Nos deux premiers concerts se sont déroulés dans des lieux non spécialisés jazz et ont connu un très bon accueil. Les auditeurs ont été surpris de voir comment nous transformions les thèmes d’origine.

Il y a aussi le souci d’aller chercher d’autres publics, habituellement non attirés par nos projets. Avec Gesualdo Variations, je cherchais à ramener les auditeurs des musiques anciennes, baroques ou vocales.

S’agit’il d’un projet en référence aux chansons que vous écoutiez pendant votre enfance ?

> Pas exactement, ce n’est pas un recueil de chansons qui auraient pu influencer une partie de mon parcours. À l’époque, j’appréciais et écoutais peu ce genre de musique. J’étais en décalage complet avec mes camarades de classe, plus attentifs à la pop, au rock... Je m’intéressais plus à la musique symphonique, classique ou au jazz contemporain. Certaines chansons très connues ont toutefois éveillé mon intérêt. Je les ai retravaillées pour les intégrer à ce programme. Nous reprenons les Beatles, Police, U2, Talking Heads, Jeff Buckley, Tears for Fear avec des titres très connus, d’autres moins, suggérés par David Linx.

Des thèmes sont proches de la version d’origine, hormis l’orchestration et la façon de les jouer qui diffère. C’est le cas de Dream Brother. D’autres ont été très modifiés avec un travail important sur l’harmonie et la rythmique, souvent complexifiées... Les paroles sont intégralement respectées. J’ai par contre changé l’organisation du texte et éclaté les structures, d’où des coupures dans leur élocution pour intégrer des changements de tempo, des improvisations, des contrepoints... qui se ressentent dans Message In A Bottle du groupe Police.

Il ne s’agit pas de reprises mais plutôt de recréation. Je ne voulais pas d’une musique trop respectueuse qui nuit à la liberté. Il ne faut pas non plus qu’elle serve de prétexte, avec le risque de ne pas reconnaître les thèmes de départ. Si l’on ne faisait que rejouer ces morceaux, ça n’aurait pas grand intérêt. Le but est de trouver un juste milieu entre les thèmes d’origine et ma musique pour que les deux soient totalement imbriqués et perceptibles. J’ai suivi la même démarche avec Gesualdo Variations. Les retours ont été positifs. J’espère avoir trouvé un équilibre identique dansIs That Pop Music.

Existe-il un rapport entre le jazz et la musique pop ?

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David Chevallier
Photo © Christian Ducasse

> Avec le temps, les courants musicaux finissent toujours par s’influencer mutuellement. Les musiciens de jazz ne sont pas imperméables, ils se nourrissent de nombreuses musiques. Aujourd’hui, on entend de plus en plus de reprises de Sting, Prince ou des Beatles... Le groupe Police laisse aussi des traces, il dispose d’un son unique. Au même titre que le rock, je pense qu’il y a une influence de la pop dans la façon de faire du jazz. La pop peut apporter des couleurs harmoniques qui lui sont propres. Les chansons sont construites selon un format spécifique pour la diffusion : leur architecture est de type couplet-refrain-couplet et leur durée très courte, trois à quatre minutes. A la différence du jazz, il n’y a pas d’improvisation sur les titres enregistrés mais certains groupes pouvaient improviser sur scène.

Comment expliquez-vous le choix des musiciens qui vous entourent ?

> Depuis plusieurs années, je travaille de manière suivie avec les solistes. Pyromanes existe depuis 1999. Nous avons créé The Rest Is Silence en 2004, avec ce quartet, Elise Caron et un ensemble de musique de chambre. Christophe Monniot a partagé plusieurs concerts avec Pyromanes et il a intégré Gesualdo Variations lors de sa création en 2007. Je jouais à ses côtés avec Michel Massot dans l’orchestre Tous Dehors de Laurent Dehors. Christophe a fait de nombreux concerts avec Denis Charolles dans la Campagnie des Musiques à Ouïr. Je joue avec Yves Robert depuis 1992. Nous avons tous une histoire musicale commune très longue, qui s’est parfois interrompue. Je connais David Linx depuis quinze ans pour avoir joué avec lui dans un groupe belge. Je m’étais dit à l’époque que je ferais quelque chose avec ce chanteur. Sa participation à ce nouveau projet était évidente. Elle surprend les personnes qui ont suivi son parcours, car ce contexte est inhabituel pour ses auditeurs.

Je travaille avec des musiciens qui ont une forte personnalité et identité musicale, en plus d’être de très bon solistes et improvisateurs. Je trouve intéressant de pouvoir bénéficier de leur suggestion et approche instrumentale. Je leur laisse la possibilité de faire sonner la musique à leur façon, pour enrichir l’écrit.

Quelques mots sur « Gesualdo Variations » ?

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David Chevallier : « Gesualdo Variations »
Zig-Zag Territoires / Harmonia Mundi 2010

> C’est la suite logique de The Rest Is Silence. C’est une initiative proposée par un festival à Rouen où le fil conducteur était la voix. J’ai poursuivi mon travail autour de ce thème mais cette fois-ci en faisant appel à plusieurs chanteurs. Je me suis souvenu des pièces de Carlo Gesualdo, qui m’avaient marqué il y a une vingtaine d’année. J’ai une sensibilité particulière pour les musiques contrapuntique aux structures complexes. On retrouve dans la musique de Gesualdo des ruptures harmoniques très fortes. Cela date de quatre siècles. Il y avait à l’époque une grande liberté dans la façon d’écrire. Je me suis dit que je pouvais trouver de nouveaux ponts entre mon écriture et la sienne. Les pièces originales sont pour cinq voix a capella. J’ai souhaité garder cette formule. Armand Meignan, directeur de l’Europa Jazz Festival du Mans et co-producteur de cette création, m’a suggéré de faire appel à l’ensemble A Sei Voci. Je voulais conserver un esprit « musique de chambre », j’ai donc exclu la batterie, et fait appel à des instruments à cordes. Dominique Pifarély, à l’époque indisponible pour la création, m’a conseillé de faire appel à Guillaume Roy (alto) et Alain Grange (violoncelle). Dominique a partagé quelques concerts avec nous et enregistré une partie du disque qui sortira en février prochain chez ZigZag Territoires. J’y ai ajouté la présence d’un soufflant avec Christophe Monniot. Je commence à réfléchir à un nouveau projet qui devrait l’impliquer, avec le contrebassiste Jean-Philippe Morel et un ensemble de violes. Il ne s’agira pas forcément de musique baroque, même si il y aura certainement des couleurs de musiques anciennes.

Propos recueillis le 12 Novembre 2009 par Armel Bloch.

> Lire la chronique du disque « Gesualdo Variations » (25 février 2010) sur CultureJazz.

© CultureJazz / www.culturejazz.net


-Phrases clés :

  • « Les musiciens de jazz ne sont pas imperméables, ils se nourrissent de nombreuses musiques. »
  • « Je pense qu’il y peut y avoir une influence de la pop dans la façon de faire du jazz. »
  • « J’aime m’approprier et associer des éléments disparates, éloignés de ma musique, pour trouver une cohérence et un équilibre avec mes inspirations personnelles. »

-Discographie personnelle :

  • Avec l’ensemble A Sei Voci : Gesualdo Variation (Zig Zag Territoires/2010)
  • Avec Elise Caron, l’ensemble de musique de chambre Octoplus et Pyromanes : The Rest Is Silence (Label Ouie/2005)
  • Avec Pyromanes : Pyromanes (Label Ouie/2004)
  • En quartet : Music Is A Noisy Business (Deux Z/1998),
  • En quintet : Migration (Adda/1992)

-Autres éléments discographiques :

  • Avec l’ensemble Tous Dehors de Laurent Dehors : Happy Birthday (Orkhestra/2009), La flûte enchantée (Orkhestra/2008), Qué tal Carmen ? (Orkhestra/2006), Tu tousses  (Orckestra/2003), Dommage à Glenn (Orkhestra/2002), Dentistes (Evidence/1998), Dans la rue (CC Production/1995)
  • Avec le trio de Laurent Dehors : En attendant Marcel (Evidence/1997), Idée fixe (2002)
  • Avec l’ensemble Yves Robert : Eté (Deux Z/1998)
  • Avec John Taylor & Creative Jazz Orchestra : Exits And Entrances (Oh No/2001)
  • Avec Jean-Marie Machado : Chants de la mémoire (Label Hopi/1997)
  • Avec l’ensemble Terra Nova de Luc Le Masne : Danses (Buda Musique/1993), Concerti (Buda Musique/1996)
  • Avec le Caratini Jazz Ensemble de Patrice Caratini : Latinidad (Le Chant du Monde/2009), De l’amour et du rée (Le Chant du Monde/2008), From The Ground (Le Chant du Monde/2004), Darling Nelly Gray (1999/Label Bleu), Hard Score (Label Bleu/1991)
  • Avec Le POM : Estramadure (Pee Wee/1998)
  • Avec Nika : State Of Grace (Musidisc/1993)
  • Avec le groupe Touch : Luna (Instant Présent/1996)

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