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Entretien : François Raulin, pianiste d’ouverture

D 24 mars 2010     H 09:31     A Armel Bloch    


Pianiste reconnu pour avoir accompagné le clarinettiste Louis Sclavis entre 1985 et 2000, François Raulin est aussi depuis plusieurs années à l’origine de nombreux projets personnels et collectifs où il aime allier ses talents de compositeur et ceux de pédagogue, notament au sein du collectif La Forge. Après la sortie récente de son disque solo “Ostinato” et à quelques jours d’un nouveau projet avec Stéphan Oliva au festival de Grenoble, Culture Jazz a souhaité vous faire découvrir son activité riche de créations et rencontres.

> Armel Bloch : Quelles ont été vos rencontres les plus importantes ?

> François Raulin : Mes premières rencontres marquantes datent des années soixante dix. J’ai ressenti l’envie de devenir musicien professionnel à cette époque car j’ai eu la chance de bénéficier des apports pédagogiques de Barre Philips et Henri Texier. J’avais été très touché par les échanges que nous avions eu et par le disque « Amir » que Henri venait d’enregistrer en s’inspirant des musiques traditionnelles, juste avant de créer le trio Humair/Jeanneau/Texier. Martial Solal m’a aussi transmis quelques notions. C’était le début de la pédagogie du jazz en France.

Mes premiers voyages en Afrique ont été déterminants. En 1979, j’y ai rencontré des musiciens locaux. J’ai ainsi pu confirmer mon intérêt pour les musiques d’Afrique de l’Ouest (du Bénin et Burkina Faso) et les instruments traditionnels de ces pays (balafon, kora, tambours). Mahama Konaté (balafon) m’a beaucoup sensibilisé sur l’indépendance. Il est pour moi aussi important que les grands pianistes que j’admire. J’ai retenu l’intérêt du rythme, aussi pointé par François Jeanneau lors d’une master-class. Il m’a prouvé que le travail sur les aspects harmoniques ne suffisait pas.

En 1981, j’ai intégré l’ARFI à Lyon (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire). Je jouais avec des musiciens qui maîtrisaient bien l’improvisation : Louis Sclavis, Yves Robert, Bruno Chevillon, Maurice Merle, Jean Bolcato, Christian Rollet, Alain Gibert...

Louis Sclavis (avec François Raulin) : « Chine » -  voir en grand cette image
Louis Sclavis (avec François Raulin) : « Chine »
CD IDA - 1987

La rencontre avec Louis Sclavis remonte à cette époque. Il était le sideman de Bernard Lubat et Henri Texier. J’ai participé à son premier vrai groupe en 1985 avec Christian Ville et Bruno Chevillon. Cette collaboration s’est arrétée en 2000 après plusieurs disques et projets en quintet, septet puis sextet. Nous avons fait de nombreux concerts dans des pays où je n’aurai jamais imaginé jouer (Inde, Japon, Canada, Mexique...). En 1990, j’ai refusé ma participation au premier ONJ de Claude Barthélémy pour me consacrer aux concerts avec Louis. Il nous laissait beaucoup d’espace dans sa musique, qui n’était pas du jazz conventionnel. J’ai beaucoup appris à ses côtés. C’est un vrai leader qui sait faire confiance à ses musiciens tout en gardant une identité musicale bien à lui. Pendant une longue période, j’étais reconnu comme son pianiste. J’ai aussi eu la chance de rencontrer occasionnellement Michel Portal, Bernard Lubat...

Dans un autre registre, la rencontre avec Charlotte Nessi m’a permit d’écrire pour l’opéra. Elle a fait appel à moi en 2002 pour une création inspirée de la nouvelle « Le sourire au pied de l’échelle » d’Henri Miller. Cette commande de l’Opéra Bastille rassemblait le chœur d’enfants « Sotte Voce » et un orchestre de huit musiciens qui mariait cordes et cuivres (François Corneloup, Matthias Mahler, Eric Échampard, Guillaume Séguron, Alain Grange, Régis Huby, Alain Vanckenhove). L’enregistrement du disque n’a malheureusement pas pu se faire. Je recommencerais volontiers une telle expérience. Une de mes dernières rencontres marquantes est celle avec le chœur des voix bulgares en 2007. C’est un des plus beaux moments de ma carrière, humainement et musicalement.

> Vous avez crée il y a quelques années le collectif de compositeurs et d’improvisateurs réunis La Forge. Sur quels critères repose cette structure ?

> Mon parcours est très lié au milieu associatif et au collectif, avec par exemple la création de l’AGEM en 1980 (association créée à Grenoble avec Jacques Panisset - actuel directeur du Festival de Jazz de Grenoble - et Frédéric Pagé), ma participation à l’ARFI et plus tard au collectif La Forge. J’ai souvent fréquenté le milieu amateur et j’aime les projets qui rassemblent beaucoup de musiciens sur scène. C’est à mon sens la meilleure forme d’apprentissage car cela permet d’assimiler ce qui n’est pas transmis par les professeurs ou les livres. Ce point de vue est lié à mon passé. Je n’ai pas un parcours classique : je suis autodidacte. J’ai pris des cours de piano pour apprendre les bases avec un professeur particulier de façon irrégulière, entre onze ans et seize ans. A l’époque, il n’y avait pas de professeurs de jazz. Je découvrais cette musique en jouant dans un groupe où l’on mélangeait tout ce qu’on aimait.

Le collectif La Forge a été créé en 2001 avec le clarinettiste Michel Mandel et le contrebassiste Pascal Berne. A l’époque, l’Orchestre Régional de Jazz de Grenoble connaissait une situation difficile. Jacques Panisset et Gilles Lachenal nous ont demandé d’intégrer son conseil d’administration avec d’autres musiciens locaux (Pierre Drevet et Alfio Origlio) pour faire évoluer cette structure et lui donner un nouvel essor. Michel, Pascal et moi-même sommes restés. Nous avons rapidement eu l’idée de développer un concept d’association avec une nouvelle façon de travailler, axée sur l’écriture et l’improvisation. Il y a complémentarité et gestion collégiale dans notre façon de diriger ce collectif : les projets sont co-optés, dans le sens où nous sommes à chaque fois tous d’accord pour leur création. Nous avons chacun un rôle déterminant dans la direction artistique. Ce n’est pas un collectif au même titre que l’ARFI ou la Tribu Hérisson, qui rassemblent plus de personnes.

Nous avons pu mener plusieurs projets importants, notamment notre rencontre avec des musiciens chinois (création « Tian Xia »), qui aurait d’avantage été dans les ambitions d’une compagnie plus importante. Notre premier projet collectif créé en 2000 était « Cartoune » (trio qui présentait un ciné concert sur des films d’animation), avec lequel nous avons beaucoup joué. Au début, nous ne pensions pas pouvoir faire tout cela, mais le résultat est probant : nous montons quantité de projets et de collaborations avec la région Rhone-Alpes, la ville de Grenoble, le département de l’Isère, la DRAC, les écoles de musiques, conservatoires, harmonies, théâtres... Les projets imposants demandent un important travail de préparation, montage de dossier, compositions, répétitions, réunions, rencontres avec les élus... Nous avons un administrateur, une secrétaire et tout récemment une chargée de diffusion.

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Echoes Of Spring : Le Mans en 2006
Photo © CultureJazz

> Quel type de projet peut-être créé au sein de ce collectif ?

>Il y a au sein du collectif la volonté de créer des projets qui favorisent l’échange entre musiciens de différentes cultures (cas de la création franco-chinoise « Tian Xia ») ou entre professionnels et amateurs, souvent rassemblés sur une même scène. La plupart des projets ont aussi un développement pédagogique. Une thématique bien déterminée existe pour chaque création. Le Micromegas Brass Band est une sorte d’ « orchestre école » avec lequel j’ai rencontré beaucoup de jeunes musiciens. Il est ouvert à des invités occasionnels : Médéric Collignon,Louis Sclavis, Marc Ducret, David Murray, Eric Echampard, Jean-Luc Capozzo, Christophe Marguet, Bruno Chevillon, Michel Portal... Je dirige cet ensemble de la même façon que je le fais avec des professionnels. Il ne s’agit pas de cours mais plus d’une activité pédagogique collective ou j’amène des compositions personnelles et des arrangements sur les musiques de Duke Ellington, Charles Mingus, Frank Zappa, Thelonius Monk, Carla Bley... Nous avons enregistré deux disques.

« Portraits de femmes », créé à la salle Gaveau en décembre 2007 est un répertoire de pièces commandées et écrites pour des musiciens improvisateurs accompagnés par une harmonie (ou l’un de ses sous groupes). Je souhaitais poursuivre mon travail avec des amateurs, mais cette fois-ci pour faire jouer le programme par plusieurs orchestres et sans limite géographique. Il existe beaucoup d’harmonies en France aux répertoires souvent peu intéressants. Créer un projet pour ce type d’ensemble m’a semblé être une bonne façon de compléter la démarche pédagogique du collectif. L’idée m’est venue lors de ma rencontre avec Eric Villevière, qui avait déjà participé à un travail d’écriture pour harmonie avec Jean-Marie Machado. Je ne souhaitais pas écrire la totalité de la musique comme l’a fait Jean-Marie. J’ai préféré faire appel à des musiciens que je connaissais bien : Marc Ducret, Louis Sclavis, Andy Emler, Pascal Berne, Michel Mandel, Mike Westbrook et Alain Gibert. Il manquait un compositeur contemporain et une femme. J’avais pensé à Carla Bley mais le panel m’a finalement semblé suffisant et assez équilibré. Chacun dispose d’un passé d’improvisateur riche et sait écrire pour un orchestre. C’était une nouvelle expérience pour tout le monde, excepté Mike Westbrook. Tous ont pleinement adhéré au projet. Ils sont venus expliquer leur partition à l’harmonie de la RATP dirigée par Martin Lebel lors de la création. Les personnages des portraits sont des héroïnes de fiction ou des artistes, auteurs et personnages historiques. Nous l’avons déjà joué avec 6 harmonies différentes. Le répertoire est aujourd’hui convoité par plusieurs harmonies régionales.

Nous aimons aussi travailler sur la mise en scène, par exemple dans le projet « jardins extraordinaires » imaginé par Michel Mandel ,qui met en musique et en espace la découverte de lieux du patrimoine, commentée par un poète qui guide le public vers différents tableaux sonores.

> La Forge est aussi un label...

>Nous avons effectivement créé le label Forge en 2007 pour diffuser nos musiques, notamment celles du projet franco-chinois « Sous le ciel » et du quartet Novo de Pascal Berne. Beaucoup de musiciens suivent cette démarche pour que leurs albums puissent exister. Le contexte actuel du marché du disque fait que les producteurs s’intéressent de moins en moins à nos créations. Les disques sont souvent financés à perte. Il faut cependant continuer à enregistrer pour montrer que des formations existent malgré la chute des ventes, le coût important que cela nécessite et le téléchargement qui rend l’accès à la musique plus facile. Nous souhaitions garder l’objet physique du disque. Le label compte aujourd’hui 5 références avec les sorties récentes du Trio Non Tempéré, du groupe « Umlaut » d’Emmanuel Scarpa (avec Antonin Rayon et Marc Ducret en invités) et de l’album « Ostinato » en piano solo. La prochaine sortie (« La grande forge ») est prévue pour mars 2010 avec un ensemble de 8 musiciens.

L. Dehors, S. Oliva, F. Raulin, C. Monniot, S. Boisseau. -  voir en grand cette image
L. Dehors, S. Oliva, F. Raulin, C. Monniot, S. Boisseau.
« Echoes of Spring »

> Quelques mots sur vos travaux avec des musiciens chinois ?

>L’idée d’une collaboration avec la Chine nous est venue lorsque nous avons appris qu’il existait des échanges entre la région Rhône-Alpes et ce pays. Nous avons donc proposé avec le collectif de rencontrer des musiciens chinois et d’écrire de la musique pour cette occasion. Je connaissais un livre fascinant sur les instruments traditionnels chinois, écrit par Lucie Ro, que nous avons eu la chance de rencontrer. Au départ, l’objectif était de composer pour un instrumentarium qui se trouvait à l’origine dans la tombe d’un marquis enterré avec ses femmes en 500 après Jésus Christ (set de cloches de cinq tonnes exposé dans un musée de Wuran), et de jouer avec des musiciens traditionnels Chinois. Nous avions commencé à échanger avec des compositeurs qui avaient écrit pour ces cloches.

Suite à un changement au sein de la direction du musée, nous avons perdu contact avec tous nos interlocuteurs, ce qui n’a plus rendu possible notre projet sous cette forme. Nous avons donc décidé de travailler avec le conservatoire de Shangaï. Au début, nous avions une idée peu précise de ce que nous allions rencontrer. Nous avons appris à écouter et nous familiariser avec ces très beaux instruments, à écrire pour eux. Je suis encore en contact avec ces musiciens, qui m’ont récemment fait découvrir le tsin, instrument très simple composé d’une planche de bois et de cordes sur un chevalet, qui posséde un son qui porte à quelques mètres et date de 5000 ans. Lorsqu’on écoute ces morceaux très anciens on s’aperçoit qu’ils fonctionnent de manière très moderne. L’écriture pour cet instrument est très libre : le rythme n’est pas précisé, seule la note et le moment où la jouer sont définis. Cela correspond à une ancienne notation spécifique, comme celle de la période baroque.

La rencontre avec d’autres civilisations millénaires est passionnante. J’ai le même ressenti pour l’Afrique. Je voyage physiquement et dans l’imaginaire. Les instruments traditionnels chinois ont des sons extraordinaires, comparables à des voix humaines de femmes, notamment pour ceux à cordes frottées. Les compositeurs contemporains s’en sont souvent inspirés pour leurs timbres particuliers. Je me souviens de Pierre Boulez qui expliquait un jour une œuvre dans laquelle il faisait référence au « violon chinois ». Nous ne sommes pas les premiers à s’y être intéressé, mais je pense que nous sommes les seuls pour l’instant à avoir travaillé la main dans la main avec des musiciens traditionnels sans jouer de « jazz pentatonique » collé sur leur musique. Il y a certes des musiciens européens qui ont joué en Chine et des musiciens chinois qui sont venus en France mais il n’y a jamais eu à ma connaissance de travail comparable au nôtre. Les seuls existants consistaient à faire jouer à des chinois du jazz swing, ce qui ne correspond absolument pas à leur histoire. L’échange culturel est beaucoup moins intéressant dans ce cas.

Nous nous sommes nourris de leur musique en la respectant, pour l’amener vers la nôtre. C’est un travail de fond très délicat, où nous avons essayé de trouver une musique qui permette à la fois aux chinois de s’exprimer et aux français de jouer et d’improviser. Il a fallut prendre en compte le timbre particulier de chaque instrument (sheng, erhu, pipa, liuxin, guzheng, dize). La presse musicale écrite n’a pratiquement pas parlé de tout ce travail. Par contre, beaucoup de musiciens français s’y sont intéressés. Notre disque est un premier aboutissement de ce que peut donner ce type d’échange avec six musiciens chinois sélectionnés parmi les meilleurs du conservatoire de Shangaï. Six compositeurs ont participé à sa réalisation : Marc Ducret, Emmanuel Scarpa, Michel Mandel, Pascal Berne, Dominique Pifarély et moi-même. Le répertoire a pu être joué en France et en Chine. C’est un des plus gros projet du collectif. Nous continuons de découvrir tellement de choses avec la Chine que c’est un échange sans fin. Nous avons lié une belle relation avec ces jeunes musiciens virtuoses. Ils nous apprennent beaucoup sur l’esprit de leur musique, le cadre dans lequel elle se joue... Nous souhaitons poursuivre ce travail de fond jusqu’en 2010 avec l’exposition universelle qui se déroulera à Shangaï.

Nous avons aussi travaillé avec un grand orchestre chinois, comparable à une harmonie mais à l’effectif plus important (une quinzaine de musiciens par section) et avec des instruments typiques de ce pays (violons Erhu...). En Chine, le jazz classique est peu pratiqué et le jazz moderne encore moins. Son enseignement est simpliste. J’ai pu monter un ensemble de jazz avec des jeunes musiciens du conservatoire de Shangaï. Le répertoire était identique à celui de Micromegas. Je leur fais découvrir le jazz sans focaliser sur des standards, pour éviter qu’ils croient que le jazz se cantonne à jouer des grilles et pour leur faire découvrir la multiplicité des possibilités de jeux et d’improvisation.

Adama Drame, Jean-Jacques Avenel, François Raulin -  voir en grand cette image
Adama Drame, Jean-Jacques Avenel, François Raulin

> Avec le Trio Non Tempéré qui rassemble Adama Drame (djembé) et Jean-Jacques Avenel (contrebasse), vous sortez de l’esthétique habituelle des trios jazz piano, contrebasse et batterie...

> J’ai toujours été passionné par la musique africaine. Elle est pour moi aussi importante que le jazz et la musique du 20ème siècle. J’aime sa force rythmique et son côté social où chaque élément de percussions a son espace de liberté. J’avais depuis quelque temps en tête de l’intégrer significativement à l’une de mes formations.

En 2001, je suis retourné en Afrique dans le cadre d’un jumelage avec Grenoble. J’ai passé une semaine chez Adama Dramé pour connaitre de façon plus approfondie les principes de sa musique et écrire un répertoire pour le Micromegas Brass Band, joué par la suite en Afrique et en France. Dans la foulée de cette rencontre, j’ai souhaité créer une version « tournable » en petite formation de ce travail. Je connaissais Jean-Jacques Avenel depuis longtemps. C’est un connaisseur de l’art musical africain et un vrai joueur de kora. Il apporte toujours de nouvelles choses à son discours. Adama est un grand rythmicien et joueur de djembé, plus à l’aise en concert qu’en studio, ce qui donne au projet une dimension scénique particulièrement forte. Il complète son jeu avec la voix sur quelques thèmes.

Nous avons eu la chance de faire une tournée dans les pays nordiques et de pouvoir enregistrer un disque. Nous jouons des mélodies et des rythmes qui m’inspirent depuis plusieurs années avec du jazz, de l’improvisation et des thèmes traditionnels mandingues. Ce trio est totalement différent de celui avec Éric Échampard et Jean-Jacques Avenel..

> Votre disque « Ostinato » est sorti en décembre dernier. En quoi est-il différent de votre premier album solo « First Flush », édité en 1993 pour le label Deux Z ?

>J’ai toujours aimé jouer en solo. C’est un exercice délicat pour les pianistes, mais habituel et simple à présenter en concert. Mon premier disque « First Flush » était une carte de visite avec différentes directions proposées, pour faire un état des lieux de ce que je savais faire. Il y avait du multipiste, du piano préparé, du mélodica... Je jouais beaucoup avec Louis Sclavis à cette époque et le solo était l’occasion de commencer à proposer un espace plus personnel pour présenter d’autres compositions et prouver que j’étais capable de sortir du rôle de sideman. Je n’avais pas le droit à l’erreur : ce disque était ma seule signature personnelle, qui a servi de référence pour mon premier trio avec François Laizeau (batterie) et Jean-Jacques Avenel.

J’envisageais depuis 2002 de faire un autre album solo mais je souhaitais me donner le temps de mûrir un nouveau répertoire. Une première session d’enregistrement s’est tenue à Pernes les Fontaines en 2004. La suite s’est déroulée à la MC2 de Grenoble en 2009. J’ai apporté de nouvelles compositions dont certaines juste avant l’enregistrement, en plus des quelques anciennes écrites depuis 15 ans. On retrouve dans le répertoire une attache au rythme avec le fameux 12/8 africain. J’ai voulu adapter quelques principes du balafon au piano pour travailler les ostinatos que j’alterne à la main droite et gauche selon les thèmes. Je n’ai choisi qu’un seul standard : « Lotus Blossom » de Billy Strayhorn. L’enregistrement s’est déroulé sans aucune pression, contrairement au premier album. Je disposais aussi de mes nombreuses expériences de concerts solo. J’ai été entièrement libre sur le contenu, il y a une confiance mutuelle au sein de notre label.

>Votre trio avec François Corneloup et Bruno Chevillon n’est plus d’actualité ?

>Nous avions créé ce trio en 1997 qui a abouti à l’enregistrement du disque « Trois plans sur la comète » pour le label Hat Hut en 2002 avec un programme essentiellement personnel. Nous avions enregistré un deuxième album pour le label « Les nuits transfigurées » de Thierry Matthias mais le disque n’a jamais été édité. Le répertoire était totalement improvisé. Seul le mixage et le montage restaient à faire. La dynamique du trio est momentanément suspendue depuis. Je prévoyais de faire un troisième disque avec une partie improvisée qui serve de support pour l’écriture. Il serait facile de rejouer avec ces deux musiciens que j’admire et connais depuis longtemps, mais depuis la création du collectif La Forge, les autres projets me prennent beaucoup de temps. Je ne perds pas l’espoir de faire renaître ce trio un jour.

Stéphan Oliva & François Raulin -  voir en grand cette image
Stéphan Oliva & François Raulin

> Vous travaillez depuis plusieurs années avec le pianiste Stéphan Oliva. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette longue collaboration ?

> Cela fait plus de 12 ans que je travaille avec Stéphan. Il s’agit d’une aventure humaine et musicale très forte. Il en existe d’autres sur la scène française. Je pense par exemple à Dominique Pifarély et François Couturier. Bruno Chevillon nous connaissait bien séparément : il participait à nos trios respectifs. Il nous avait suggéré de faire un projet en commun, parce que nous nous intéressions aux mêmes choses. Un jour je suis allé chez Stephan et j’ai remarqué qu’il reprenait « Line Up » de Lennie Tristano. J’avais déjà repris ce thème trois ans avant. De là est née l’idée de créer un duo en hommage à Tristano (disque « Tristano », Emouvance, 1999). Depuis, il y a une confiance et un contrepoint mutuel permanent. Musicalement, il nous a fallu du temps pour trouver nos points communs, notamment sur les aspects rythmiques car nous n’avions pas les mêmes modes de jeu. Nous sommes très complémentaires. Il y a une véritable synergie qui donne un résultat bien plus enrichissant que si nous n’étions que l’addition de deux pianistes. J’amène des aspects rythmiques, l’énergie, la musique du XXème et lui est un peu plus sur le jazz, la mélodie, les couleurs romantiques. Ces fonctions évoluent au fur et à mesure que notre langage s’étoffe. J’apprécie travailler à deux sur un même projet. C’est une fois de plus l’esprit collectif que j’apporte à mon travail.

François Raulin - Stéphan Oliva - « Echoes of Spring » -  voir en grand cette image
François Raulin - Stéphan Oliva - « Echoes of Spring »
Label Mélisse - dist. Abeille Musique - 20 mars 2008

Il y a eu ensuite le sextet avec Marc Ducret, Bruno Chevillon, Laurent Dehorset Christophe Monnioten 2000 (disque « Sept variations sur Lennie Tristano », Sketch, 2002). Les deux soufflants se connaissaient bien pour avoir participé à l’ensemble Tous Dehors. L’hommage à Tristano était leur première collaboration commune après cet orchestre. Il y avait un challenge très payant, qui existe encore aujourd’hui. C’est un tandem supplémentaire au nôtre, parfois assimilable à une seule voix. Ils sont très doués techniquement. Nous avons ensuite créé le quintet « Echoes Of Spring » en 2006, en hommage au piano stride des années 1930 avec Sébastien Boisseau à la contrebasse. Le disque est sorti en 2008 (label Mélisse) suite à l’impossibilité de l’éditer chez le label Minium de Philippe Ghielmetti. Même si nous détournons l’esprit du piano stride, je pense que nous respectons bien l’idée des précurseurs de cette musique (Willie Smith « The Lion », Duke Ellington, Bix Beiderbecke...). Un travail important a été fait sur les aspects rythmiques syncopés très typés de cette époque.

Actuellement, la durée de vie d’un projet est très courte dans le jazz, ce qui nous impose de renouveler rapidement nos idées, nos suggestions de créations... Nous ne voulions plus travailler sur un projet d’inspiration musicale. Nous recherchions plus un prétexte littéraire.

Il se trouve que la bande dessinée est aussi un de nos points communs. Stéphan en faisait quand il était jeune. Nous avons trouvé que la BD « Little Nemo » de Windsor Mc Kay (1906/1913) était un beau prétexte pour créer un nouveau répertoire en quintet. Elle paraissait dans un journal américain. Toutes les histoires commençaient par le rêve d’un enfant. C’est un espèce d’ « Alice au pays des merveilles » très onirique et déjanté, avec un côté jazz puisque nous évoquons New York dans les années 20, avec les orchestres de jazzman, les brass band, la danse... Le graphiste Philippe Ghielmetti a réédité le livre avec les planches originales. Nous travaillons sur des images projetées et parfois animées par Fred Ladoué qui a mis en image tout le spectacle. Nous restons fidèles à nos musiciens dont nous apprécions la fantaisie (qualité rare en jazz), la poésie et la polyvalence. Nous présenterons ce projet en clôture du prochain festival de Grenoble.

> En plus ce cette activité riche et diversifiée, avez-vous d’autres projets actuels et futurs ?

> Avec La Forge, nous travaillons actuellement sur une création qui s’inspire du personnage d’Erik Satie pour 2011 avec le comédien Gilles Arbona et un orchestre de huit musiciens : Michel Mandel, Christophe Monniot, David Chevallier, François Thuillier, François Raulin, Pascal Berne et Alfred Spirli. Je développe le projet « Jack in the box » en duo avec le batteur lyonnais Emmanuel Scarpa, autour de films d’animation. Je poursuis ma collaboration avec la danseuse coréenne Hee Jin Kim dans le duo « Mou Ak ».

J’espère un jour pouvoir représenter en France le spectacle « La Belle Nivernaise » créé en 2007 à partir du film muet de Jean Epstein (1923). C’était une commande que nous avons jouée une seule fois en clôture du festival « Strade del cinema » à Aoste en Italie, avec François Corneloup (saxophone baryton), Jean-Jacques Avenel (contrebasse) et le chœur des Voix Bulgares dirigé par Ilya Mikhailov. C’est un des spectacles les plus émouvants que j’aie pu faire mais aussi un des plus lourds économiquement, ce qui explique les difficultés rencontrées pour le rediffuser.

Pour ce qui concerne mon activité de pédagogue en grand ensemble, je dirige toujours le Micromegas Brass Band, l’ensemble jazz du Conservatoire à Rayonnement Régional de Grenoble et l’orchestre « Le Monstre » pendant le stage de Cluny.

Propos recueillis par Armel Bloch.


> Discographie personnelle :

  • En solo : First Flush (Deux Z, 1993), Ostinato (La Forge, 2009)
  • En trio : Trois plans sur la comète (Hathology, 2002), Trio non tempéré (La Forge, 2008)

> Autres participations discographiques :

  • Avec le collectif La Forge : Tian Xia - Sous le ciel (Label Forge, 2007), La Grande Forge (Label Forge, 2010)
  • Avec le Micromegas Brass Band : Micromegas Brass Band (Autoproduit), Straight from the cask (Autoproduit, 2005)
  • Avec Stéphane Oliva : Tristano (Emouvance, 1999), Sept variations sur Lennie Tristano (Sketch, 2002), Echoes Of Spring (Mélisse, 2008)
  • Avec Louis Sclavis : Chine (IDA, 1987), Rouge (ECM, 1992), Chamber Music (IDA, 1989), Ellington On The Air (IDA, 1992), Les violences de Rameau (ECM, 1996), Ca commence aujourd’hui (Sony Music, 1999), Danses et autres scènes (Label Bleu, 1997),
  • Avec André Ricros : Ici l’Auvergne (Nord Sud), Le partage des eaux (Silex/1989)
  • Avec la Marmite Infernale de l’ARFI : Moralité – surprise (ARFI - MOVE, 1983)

> Liens :