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Les 30 ans de nato : entretien avec Jean Rochard.

D 23 mars 2010     H 08:40     A Thierry Giard    


Jean Rochard a créé le label nato [1] en 1980 comme un prolongement logique du festival villageois de Chantenay-Villedieu. Né en 1977, le festival s’éteignit en 1988 mais nato a poursuivi la route. Le label à la tête de chat est aujourd’hui trentenaire mais il résiste contre vents et marées.

Les deux dernières productions signées de Jef Lee Johnson et des Fantastic Merlins avec Kid Dakota sont deux livrets-disques exemplaires qui rappellent que Jean Rochard (qui fut un temps photographe) aime associer le sonore et le visuel.

Depuis le Minnesota où il mène une partie de ses activités avec nombre de musiciens « locaux » qu’il associe souvent à des européens, Jean Rochard a accepté de répondre à nos questions. L’anniversaire de nato nous donne l’occasion de dresser une sorte de bilan d’un parcours exemplaire.

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Jean Rochard
© Z. Ulma

> Thierry Giard / CultureJazz : Si vous mesurez le chemin parcouru de Chantenay-Villedieu, à Minneapolis, quelles étapes de ce trajet ont été les plus importantes, voire déterminantes ? Comment et pourquoi vous êtes-vous retrouvé à Minneapolis ?

Chantenay Villedieu 1984 : le programme ! -  voir en grand cette image
Chantenay Villedieu 1984 : le programme !
illustration © Pierre Cornuel

> Jean Rochard : J’ai l’impression que chaque pas, y compris chaque mauvais pas, est déterminant. C’est vraiment une affaire quotidienne avec une pensée quotidienne. La réalité de l’improvisation est bien à cet endroit. La rencontre n’est pas un vain mot. J’ai rencontré beaucoup de musiciens et de personnes avec qui j’ai beaucoup appris. Je ne suis pas un esthète et ne cherche pas les esthètes. L’art n’est pas ma croyance. Je n’appartiens à aucune école (et certainement pas à celles dans lesquelles on a voulu me faire rentrer) alors les chemins buissonniers s’offrent hors cadre. Et comme on ne détermine pas tout (en fait pas grand chose), on est parfois porté et on se retrouve à Minneapolis. C’est un projet de film après Oyaté [2] qui m’a amené à Minneapolis, ville phare de la résistance indienne.




> Pour dresser un bilan d’étape, pourriez-vous citer les cinq disques dont vous êtes le plus fier ?

> Je ne suis fier de rien du tout. Je n’aime pas ce sentiment et si je le sens poindre chez moi, je le combats de suite. Je comprends qu’à des moments, certaines populations particulièrement opprimées aient pu avoir recours à ce sentiment comme on peut avoir besoin d’autres armes de l’oppresseur, mais laissons la fierté aux militaires. J’aime, bien sûr, être content. Je puis citer cinq disques qui m’ont rendu heureux et puis ces cinq disques me feront penser à cinq autres disques qui ont rendu possible ces cinq disques etc.

> Comment devient-on producteur : le hasard ? La chance ? La fortune ? L’ambition ? Le culot ? L’insouciance ?

> Du désir fort, de l’amateurisme, de l’envie de partage et de musique et un sérieux manque de sens des affaires (pas de quoi être fier !).

> Selon les cas, vous apparaissez comme producteur (les disques nato) ou directeur artistique comme dans le projet de Michel Portal, « Minneapolis » [3] , ou avec Denis Colin. Ce sont deux « casquettes » bien différentes ?

Michel Portal : « Minneapolis » -  voir en grand cette image
Michel Portal : « Minneapolis »
Universal Jazz / 2001

> Pas vraiment, ce que j’ai fait pour Universal et ce grâce à la confiance extraordinaire, quasi surréelle dans une telle maison, de Daniel Richard, je l’ai fait comme si c’était pour nato. La différence – et elle est de taille – n’est pas dans l’objet réalisé, mais dans la façon dont il peut ensuite se relier à d’autres objets, d’autres désirs. La frustration quand je fais quelque chose pour nato peut venir du manque de moyens, quand je l’ai fait pour Universal, du manque de chemins. Je me réjouis aussi beaucoup de travailler pour les autres sur des sujets donnés. Par exemple Didier Petit a été le premier à me demander de travailler à la réalisation de certains de ses disques (cinq fois à ce jour). Récemment, j’ai travaillé au disque du chanteur Imbert Imbert (« Bouh »). Ca m’a beaucoup plu. J’aimerais pouvoir faire ça davantage. J’en apprends beaucoup. C’est important de voir ailleurs si on y est.

> Comment pourriez-vous vous qualifier aujourd’hui : entrepreneur ou artisan, militant-activiste, médiateur culturel, mécène ?

> Artisan-activiste.

> nato, est-ce « rentable » ? Comment parvient-on à boucler les budgets ? Recevez-vous des subventions pour les projets ? Faites-vous appel à des partenaires ?

> Ce n’est pas tellement rentable quand ça va bien et pas du tout quand ça ne va pas bien. Alors boucler les budgets, ce n’est pas tout le temps. On est à la merci de beaucoup de facteurs qui ne font que se compliquer en chemin, les méandres de la distribution n’étant pas les moindres. Mais cette « joie du producteur », pour paraphraser Godard, de se couvrir de dettes, m’a totalement quitté et je n’ai plus envie de cette angoisse-là, ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Nous travaillons sur d’autres aspects de la production, l’édition musicale par exemple. Ça aide beaucoup, mais ce n’est pas toujours assez. Pendant de (trop) nombreuses années, nous avons été en licence et ça s’est avéré souvent catastrophique sur le résultat. Aujourd’hui, nous tentons de réajuster tout cela à la lumière des expériences passées, positives et négatives. Lorsque je dis que nous repartons à nouveau, ce n’est pas une figure de style, c’est vrai. Et cette reconstruction se fait en partie dans les ruines, et comme dirait Durruti, il ne faut pas en avoir peur.

Quant aux subventions, je n’ai rien contre même si nous n’en avons eu que très très peu à cause d’un catalogue trop international (moins de dix disques ont bénéficié d’aide sur plus de 130 productions). Les subventions peuvent aider, mais aussi créer du faux-semblant. La redistribution de l’impôt ne peut être valable que si elle n’est pas attribuée par des princes ayant des vues sur l’orientation musicale et sociétale. Il y aurait beaucoup à dire sur l’institutionnalisation de la musique. Nous avons aussi eu des partenaires sur quelques projets sans qui ils n’auraient pu voir le jour. Si ce milieu du jazz, de la musique vivait les choses de façon plus « partenaire » en général – et c’est loin d’être une seule question d’argent – nous ferions beaucoup de progrès. Mais comment faire des progrès lorsqu’un organisateur que vous connaissez depuis dix, vingt ou trente ans ne vous prend même pas au téléphone par peur d’avoir à programmer le musicien que vous proposez, de vous dire non ou simplement de parler avec vous ?

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Tony Hymas : « Oyaté » / nato
1990

Les pochettes d’Oyaté sont signées Moebius (gauche) et Pierre Cornuel (droite).

> Après l’auto-diffusion à l’origine, nato a changé plusieurs fois de distributeur. Comment sont commercialisés les disques aujourd’hui ?

> L’auto-diffusion s’était avérée un choix possible et souhaitable à une époque où cela était encore possible avec la constitution d’une distribution à l’étranger assez solide grâce à d’excellents distributeurs comme Pläne ou Intercord en Allemagne, Planisphare en Suisse ou Naïma en Autriche. Débordés, nous nous sommes tournés fin 86 vers les distributeurs de France. Et voici le parcours du combattant en France : Média 7 pour d’heureux débuts puis des orientations diverses lorsqu’ils se sont lancés dans la production et dans le trop plein, puis Vogue, avec qui ça se passait bien jusqu’à l’interruption pour cause de rachat par BMG, puis Mélodie pour un grand malentendu, puis WMD qui tourna court pour cause de secousses internes et de rachats incompréhensibles, puis Harmonia Mundi, maison superestimable dont nous comprenions le langage. Le fait d’avoir travaillé avec Universal à entraîné certaines distances regrettables. Puis il y a eu le cauchemar Nocturne.

Et puis arrive L’Autre distribution, distributeur à l’intitulé pour nous idéal pour ce qui nous animait au départ, qui semble être la structure la plus sensiblement et humainement accordée, la plus à l’écoute de ce que nato souhaite, celle que nous avons envie d’écouter aussi, dont tout est compréhensible, la plus maître-artisan. Il se trouve qu’il ne s’agit pas d’un distributeur Jazz et c’est très (très) rafraîchissant.

> Peut-on vivre du jazz en tant que producteur ? Avez-vous une autre activité professionnelle par ailleurs ?

> On peut vivre de la production jazz, mais pas économiquement (par les seules ventes de disques – pensez que pour chaque euro dépensé, il faut vendre un disque et regardez ce qu’est une bonne vente de disque de Jazz). nato fait aussi un peu de musique pour le cinéma (pas assez – ceci est un appel) et travaille aussi à ses éditions. Je cherche encore à ce qu’un modeste équilibre soit possible loin de ce qui ravage. Il y a beaucoup d’inconfort. Il m’arrive de faire des piges d’autres natures et de pointer là où ça fait mal.

> La spécificité de votre travail, réside dans la capacité que vous avez à (r)assembler des musiciens d’horizons éloignés a priori (je pense, par exemple, à Charlie Watts et Evan Parker jouant du Béchet dans « Vol Pour Sidney »...), des musiques, des thématiques. On pourrait penser parfois que vous cherchez à marier la carpe et le lapin, sous le regard du chat ! On imagine que vous lancez des défis au risque que tout explose ou implose... Jean Rochard : le savant fou ? l’alchimiste ? (Fantastique) Merlin l’enchanteur ?

Ursus Minor - « Coup de Sang » -  voir en grand cette image
Ursus Minor - « Coup de Sang »
B.O.F ; film de Jean Marboeuf. Cinénato 2006

> Ho ! ho ! La musique a toujours été pour moi un langage se reliant à d’autres faits et gestes. Pas de libération sans musique. Ces idées de disques thématiques sont venues très naturellement. Je ne me souviens plus très bien comment d’ailleurs. Lorsqu’il y a beaucoup de versions, pourquoi pas un peu de thème ! Je crois que c’était une suite assez logique à ces disques de BD qui me fascinaient quand j’étais petit. Gamins, nous faisions des récits mis en musique des bandes-dessinées que nous aimions sur des cassettes en utilisant un re-recording très primitif avec deux minicassettes. Ces disques à thèmes, sortes de petits films – j’aime beaucoup le cinéma -, témoignent je l’espère de beaucoup d’amour, de souhait de partage, de rencontre avec ceux qui sont conviés, de débordements incontrôlés aussi (et c’est bien). J’aime les rencontres et plus encore le devenir de ces rencontres, j’adore les propos multiples qui peuvent s’exprimer ensemble. Ce qui m’avait frappé, la première fois que j’ai entendu des groupes comme Alterations, c’est que c’était possible de sortir du théâtre d’ombres. Je ne crois pas aux grands éloignements, mais aux ponts, aux liens qui ne signifient ni mariage ni mélanges. Ils sont partout.

> nato, c’est aussi un travail d’équipe ? En êtes-vous le chef ? le leader ? le gourou ? L’agitateur ?

> Oui, c’est aussi un travail d’équipe. Rien n’aurait été possible seul – rien ne se fait jamais seul, cette croyance est un mythe nuisible -, et il y a eu beaucoup d’aide, de complément, de stimulation, de peines partagées aussi tout au long de ces trente années. nato n’aurait jamais été possible sans Isabelle Rochard, Valérie Crinière ou Christelle Raffaëlli pour ne citer qu’elles. Je n’aime pas les quatre descriptifs de la question. On ne peut être leader que de façon très temporaire et spécifique. On ne sait jamais grand chose.

> Le label nato est né du festival de Chantenay Villedieu en 1980, nombre des projets enregistrés par nato ont été présentés en collaboration avec des festivals « innovants » (Sons d’Hiver, Banlieues Bleues...) ; vous avez créé avec Sara Remke le festival « Minnesota sur Seine » à Minneapolis et St Paul. Pour vous, la diffusion, les concerts et la production de disques semblent souvent étroitement imbriqués. Quel lien faites-vous entre les deux ?

> Mais le lien est de fait. J’adore entendre de la musique en direct. C’est tellement important, tellement important ! Mais que l’on nous délivre de cette apathie qui entoure trop souvent le monde de la musique dite « vivante » (quel mot stupide, comme si qui que ce soit avait envie d’écouter de la musique morte ») et finit par transformer les concerts en show-cases. Le moment de la confrontation avec le public est un moment fort, il faut le débarrasser des faux semblants. Je n’aime pas tellement les applaudissements sur les disque live, pourtant lorsque j’ai travaillé à la réédition du concert de Portal à Châteauvallon, j’ai laissé les applaudissements, tant ceux-ci étaient véritablement instructifs de la participation du public. Le disque est un objet très bizarre qui peut être magnifique et qui par une sorte d’étrange tour de passe-passe a généré une impulsion assez extraordinaire à la musique du XXème siècle, il a pu aussi contribuer à son éloignement des gens. La complémentarité du disque et du concert, comme la complémentarité de la musique avec ce qui l’entoure sont deux facteurs essentiels d’un futur autre et possible. L’accueil que nous a réservé Sons d’Hiver cette année, plus par solidarité pour ce nouvel élan que nous cherchons que par anniversaire, est le précieux signe de cette direction vivante (et là le terme se justifie).

> Auriez-vous envie de revenir à Chantenay-Villedieu pour fêter les 30 ans de nato ?

> Non !

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Jef Lee Johnson et Jean Rochard
© Z. Ulma

> L’image a une place importante dans votre vie et votre travail. Vous êtes (étiez) photographe vous-même, vous avez associé des photographes à vos projets (Guy Le Querrec), travaillé avec des graphistes, des auteurs de BD... De la même manière, vos disques racontent souvent des histoires, sont construits comme un scénario... Vous avez fait appel à des comédiens, utilisé les textes d’auteurs qui comptent dans votre vie. Est-ce une manière de placer la musique au « carrefour » des arts ? L’envie de « toucher à tout » ?

> Ça a toujours été la place de la musique d’être associée à des envies amoureuses, des chasses, des montreurs d’ours, des baladins, des conteurs, des pièces de théâtre, des films, des meetings, des révolutions… Tout le monde peut chanter. Je n’aime pas la spécificité de l’art comme corps étranger, ça fait légionnaire de l’inspiration. J’ai autant envie de toucher à tout que d’être touché partout.

> Les premiers disques ont permis d’enregistrer des nombreux improvisateurs. Ensuite, le champ des influences musicales s’est ouvert, du classique au rock, des musiques traditionnelles au hip-hop, du free-jazz aux confins de l’univers de Prince. Est-ce un goût pour l’éclectisme ? La recherche d’un nouveau public (d’une clientèle...) ? Ou le besoin d’innover sans cesse ? La création des collections Chabada, Hope Street... va dans ce sens, semble-t-il...

> Je comprends à peine le sens du mot nouveau et encore moins celui du mot avant-garde au moment où il n’y a plus de garde. Les improvisateurs sont toujours là. Tout le monde improvise plus ou moins et ce n’est plus toujours dans le champ des musiques dites improvisées que l’on improvise le plus. Si la Free Music (dont l’impact m’a saisi dans le même temps que le jazz ou le free-jazz, Don Byas quasiment en même temps que Don Cherry ou Evan Parker) a été pour moi un élément constitutif d’une puissance exceptionnelle, elle faisait suite dans mon écoute à d’autres moments d’une puissance égale qui m’ont saisi tout petit : la musique classique, la soul music, le rythm and blues, le rock, Jimi Hendrix (le grand lien), le goût pour les chansons, le blues, le rythme, certaines violences musicales… Le deuxième disque nato était consacré à Federico Garcia Lorca (un poète déterminant pour les orientations de nato), le premier disque de Tony Coe s’ouvrait par une pièce très composée « The Jolly Corner », la fréquentation des musiciens anglais comme Lol Coxhill ou Steve Beresford m’a aussi aidé à assumer le fait que je pouvais vivre sans honte tous mes goûts en même temps. Avec eux, on parlait de Dionne Warwick, de James Brown et d’Albert Ayler. Et l’apparition du rap, quelle claque ! Je ne suis pas investi d’une mission par rapport à une école, je n’ai pas de religion alors j’aime le chemin faisant, il y a tant à découvrir.

> Bob Dylan et Leonard Cohen sont au centre des deux dernières productions nato. Est-ce le début d’une série consacrée à l’exploration des répertoires de « monstres sacrés » de la musique populaire de qualité ?

Jef Lee JOHNSON : « The Zimmerman Shadow » -  voir en grand cette image
Jef Lee JOHNSON : « The Zimmerman Shadow »
NATO Hope Street / L’Autre Distribution

> Non, ils se retrouvent le sujet des deux nouveaux disques en même temps presque par hasard. C’est d’abord le travail avec Fantastic Merlins, Kid Dakota et Jef Lee Johnson qui prime. Dylan et Cohen sont des éléments importants de mes repaires (et des leurs) au même titre que Coltrane, Hendrix, Sidney Bechet, Duke Ellington, Lucky Thompson, Ike and Tina Turner, MC5 ou Evan Parker. Explorer et créer vont de paire. Je n’aime pas l’idée qu’il y ait une musique populaire et une musique qui ne le soit pas. J’aime encore moins l’idée d’une musique qui se croit populaire, mais qui ne l’est fondamentalement pas et d’une musique qui se veut contre l’idée populaire. Je ne serais jamais avec ceux qui sont contre le peuple, mais je n’aime pas non plus hurler avec les loups.

> Quels sont les prochains projets nato ?

> Nous travaillons en ce moment à un disque avec Tony Hymas, musicien avec qui j’échange depuis 1984, consacré au tableau de Gustave Courbet, l’Origine du Monde en lien avec La Commune de Paris ; à un disque inspiré par la rencontre avec Howard Zinn sur l’histoire des USA, il y a eu des séances avec Taj Mahal, un projet de longue haleine et puis un nouveau disque d’Ursus Minor que nous avons commencé à enregistrer dans la foulée du concert avec Sons d’Hiver. Tiens revoilà le lien avec les concerts...

Tony Hymas et Jean Rochard -  voir en grand cette image
Tony Hymas et Jean Rochard
© Z. Ulma

> La crise du disque est-elle une fatalité ? Comment résister ?

> Y-a t-il des fatalités ? La« crise du disque », terminologie bien pratique incroyablement vite acceptée par ses acteurs pour servir de justification à toutes les aberrations. Le téléchargement gratuit ne saurait être pointé du doigt comme responsable de cette crise, il n’en est que la conséquence. C’est l’industrie du disque elle-même qui est responsable, et pas seulement les majors. Il y a aussi ces théoriciens imbéciles comme le bouffon Jacques Attali (son livre Bruits a la palme de la plus grande crétinerie jamais commise contre la musique) qui n’y connaissent rien et se sont trouvés invités sur tous les plateaux. Nous autres supposés indépendants avons aussi notre part de responsabilité. Nous n’avons jamais su vraiment nous parler, nous rencontrer. On le fait un peu aux Allumés du Jazz, mais c’est arrivé tard et par défaut. C’est important de le faire aujourd’hui, mais si on avait fait ça 20 ans avant, ça aurait eu une autre gueule et un autre impact. L’industrie du disque n’est pas connue pour avoir manifesté beaucoup d’amour pour la musique et dans les années 80, les directeurs de marketing ont pris le pas sur les directeurs artistiques. La différence est grande avec l’édition du livre où le rapport à la littérature est resté. Regardons, par exemple et il y en aurait beaucoup d’autres, la façon scandaleuse de vente des premiers compact discs, livrets inexistants, masterings dégueulasses etc. mais sous prétextes de nouveau et de « propre, et oui mes amis pas un bruit », allez hop !

Bordel, il n’y a pas que la bourgeoisie des films de Claude Chabrol à aimer la musique (je veux dire qui font écouter leur chaîne à leurs amis). On s’est foutu de la gueule du peuple qui n’a pas aimé. Il le fait payer et c’est justice. Et bien oui, nous voilà au pied du mur. Le mur du sens même de ce que nous entendons faire et comment le faire. En cela cette « crise » peut générer quelque chose d’intéressant pour peu que l’on s’en empare. Si on reste assis ou la tête dans le sable en attendant que ça passe pour retrouver un Eden qui n’a jamais existé, ça n’ira que de mal en pis. Alors encourageons nous nous-mêmes à créer des liens, à encourager les gens à nous encourager, à comprendre mieux ce que nous fabriquons les uns et les autres, musiciens, producteurs, organisateurs, littérateurs et tous ces métiers qui se font dans des boîtes au lieu de se faire en plein air. Laissons tomber les castes, les petits privilèges, les attitudes policées et policières, les certitudes arrogantes, les mondanités pitoyables, la longévité en charentaises en attendant la retraite et prenons en main notre destin à plusieurs par l’écoute et le partage. La jouissance n’a pas de garantie, mais elle n’a pas d’équivalent dans la vie.

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nato

> Avec un label comme nato, la musique et l’objet-disque constituent un ensemble souvent indissociable. Les deux derniers disques en sont l’illustration mais il y avait aussi autrefois, les vinyls 25cm de la collection Chabada... On imagine mal cette musique disponible en téléchargement, donc « dématérialisée »... Quelle est votre démarche dans ce domaine ? Vous résistez ou vous acceptez le défi ?

> À titre personnel, le téléchargement ne me passionne pas. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que, si c’était soudain la seule option restant disponible de diffusion de la musique, je serais encore intéressé. Je ne crois pas du tout à la dématérialisation comme libération de la marchandise, j’ai même l’impression du contraire : du triomphe de la marchandisation pseudo-spirituelle et du facile à jeter. Mais ça n’engage que moi et j’observe ce qui se passe par là qui semble valable pour certains. Il y a sans doute des moyens d’écoute divers aujourd’hui. Ça m’échappe et ce n’est pas mal non plus d’être chahuté à cet endroit.

La question principale reste : « Quelle place pour la musique ? » alors que l’on est noyé par l’évolution technologique, la pression sociale, la publicité, le zapping et la communication qui n’en est pas. Et puis j’aime beaucoup textes, images et trucs à tripoter… alors fétichiste ? ben oui… mais fétichiste de l’état de passage pour une jouissance bien réelle.

> Et le jazz dans tout cela ? nato est-il un label « de jazz » ?

> Pourquoi pas ? Disons … comme un signe de ralliement. C’est beau le jazz, mais il n’y a pas que cela. Depuis le Free Jazz, le jazz s’est régénéré par d’autres musiques dont certaines d’ailleurs venaient de sa propre cuisse. Quel mish-mash passionnant !

> Et si c’était à refaire ?

> Je n’en sais rien… Il y a eu beaucoup de peine, d’erreurs et aussi de moments très forts, très éclairants.

 :: :Propos recueillis le 13 mars 2010, par courriel. :: :

Merci à Christelle Raffaëlli pour l’aide apportée et les images !

© CultureJazz® - mars 2010 - www.culturejazz.net®


> Liens :


[1nato, sans majuscule ! Encore une originalité de ce label !

[2Dans le projet Oyaté (publié en 1990), le pianiste anglais Tony Hymas a dessiné le portrait musical de 12 chefs indiens de la seconde moitié du XIXe siècle en collaboration avec de grands artistes indiens d’aujourd’hui : chanteurs, instrumentistes, poètes. Dans ce projet à l’instrumentation très élargie et éclectique, on trouvait les saxophonistes Jim Pepper, Michel Doneda et Tony Coe, les guitaristes Jeff Beck et Hugh Burns... pour ne citer qu’eux. Ref. : HS 10056 (réédition 2005)

[3Universal Jazz Music 013 511-2 - sortie 01-01-2001

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