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Michael BATES : Entretien transatlantique

D 6 avril 2010     H 10:12     A Yves Dorison    


Propos recueillis par Mathilde Charpentier, Inès Djerroud & Cécilia Lopez (Classe de 4° & 3°)

> Vaulx en Velin, jeudi 25 mars 2010

> Pourquoi êtes-vous devenu musicien ?

> J’ai depuis toujours aimé la musique. Dans ma famille il y en avait toujours. Je me souviens encore de l’époque où je collectionnais les disques, où j’écoutais de la musique sans arrêt. J’avais 13 ou 14 ans et c’était la chose la plus importante de ma vie. A cette époque et pour une période assez longue, j’ai beaucoup joué, dans des groupes pop rock ou heavy metal. J’ai commencé à composer aussi. Puis, avec le temps, je me suis de plus en plus intéressé aux musiques plus complexes.

> Vos parents écoutaient-ils du Jazz ?

> Non, plutôt du rock que du jazz. Mon père écoutait surtout du blues.

> Pourquoi le jazz ?

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Michael Bates
A Vaulx Jazz 2010

> Je pense que je suis devenu jazzman parce que ce type de musique est exigeant et qu’il y a toujours quelque chose à apprendre. C’est une des musiques les plus satisfaisantes et enrichissantes que tu puisses jouer quand tu écris tes propres compositions. C’est aussi une musique dont tu ne sais pas vraiment où elle va t’emmener. Tu es toujours à l’écoute et c’est réellement beau d’être au sein d’un groupe avec des musiciens qui ont le même esprit que toi. Il y en a toujours un qui fait quelque chose qui t’interpelle et te surprend ! C’est comme dans une conversation. Tu pensais qu’on était en train de parler d’astrophysique… et tu te retrouves soudain à parler de ton chien. Comment en arrive-t-on là en jouant du jazz ? C’est assez similaire en fait.

> Vos influences musicales.

> Oh la vache ! Sans aucune hésitation, Miles Davis dans les années soixante avec Ron Carter, Wayne Shorter, Herbie Hancock et Tony Williams. C’est pour moi une des musiques les plus incroyables que j’aie jamais entendue. J’aime aussi beaucoup Slayer, Billie Holiday, Dimitri Chostakovitch, Prokoviev et les compositeurs russes en général. On m’a souvent demandé comment je pouvais aimer des genres musicaux aussi différents. En fait, le point commun à toutes ces musiques, même si c’est un peu abstrait, c’est leur aspect viscéral, émotionnel et sérieux. Quand tu écoutes Miles à cette époque, si vous avez l’opportunité de l’écouter faites-le, tu vois des couleurs, de sombres tourbillons qui peuvent paraître diaboliques. Tu ressens la même chose en écoutant la onzième ou la huitième de Chostakovitch par Boulez. C’est sombre et les mêmes couleurs surviennent soudainement. Cela arrive aussi avec le heavy metal en général. Ça arrive aussi avec Billie Holiday, si tu connais son histoire et d’où elle vient. Il y a toujours un côté « à vif » dans ce que font ces artistes, dans ce qu’ils expriment. Ce n’est pas sans beauté. Je ne peux pas écouter du heavy metal à longueur de temps car il manque un peu de ligne mélodique. Mais je ne peux pas écouter Bill Evans en boucle non plus car j’ai besoin de mordant.

> Les lieux les plus fous où vous avez joué.

> En 2009, pendant une tournée en Europe, nous avons joué à Berlin dans un squat, au milieu de nulle part. Il y avait un immeuble plein de graffitis dans une arrière cour. C’était là. Les escaliers étaient pourris. La pièce était sale et si petite qu’avec dix personnes elle était pleine. Le lendemain on était à Amsterdam, à la Bim House. C’est une sorte de Lincoln Jazz center en Europe. Le plus beau lieu qui soit pour faire de la musique. Il y a quelqu’un pour porter ton instrument, les loges sont immenses. Il y a des baies vitrées… C’est énorme ! Et là, tu te dis : « Ok, c’est comme ça. » Oh ! On a aussi joué en Chine… Je ne sais comment vous expliquer cela. C’était un parc d’attraction. Il y avait une route bordée de stands en tout genre qui menait au sommet d’une montagne où il y avait une grande scène sur laquelle on jouait. Il y avait là un canapé géant et un écran immense sur lequel passait sans interruption un avion avec un bruit monstrueux, on se serait cru dans un flipper avec les lumières qui clignotent... et il n’y avait aucun public car le parc n’était pas achevé ! On a joué, on a été payé et c’est tout !

> Vous préférez jouer en France ou aux Etats-Unis ?

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Michael Bates
A Vaulx Jazz 2010

> C’est une expérience différente. En Europe, il est sûr que le jazz est très apprécié et même très estimé. On peut jouer dans de nombreux festivals où les gens savent ce qu’ils viennent écouter. Tout est bien organisé. Aux États-Unis, c’est beaucoup plus difficile. Je fais la route avec mon quartet et l’Amérique est grande, tu sais. Les déplacements sont chers et on est le plus souvent assez mal payé. Alors oui, j’aime vraiment être en Europe…

> Quand vous jouez, ressentez-vous l’influence du public ?

> Est-ce que je ressens le public ou bien suis-je dans mon propre monde ? C’est vraiment une bonne question, ça. En général, je ne suis pas influençable. Je m’en fous. Cependant, quand je joue en leader avec mon groupe, je sens si on abuse un peu, si le public trouve ça trop long… et vice-versa ! Une fois en Belgique, il y avait au premier rang un mec avec une cigarette qui a tiré la tronche pendant tout le concert. Quand un morceau était achevé, il applaudissait à peine… A la fin, il est venu vers nous et nous a dit : « Ouah ! C’était incroyable ! » Il a acheté les CD, etc. Ce n’est pas toujours facile de savoir ce que pense le public, même les fois où il est très participatif. J’ai de la chance, je ne suis pas nerveux de nature !

> Comment passe-t-on du statut de jeune musicien à celui de musicien professionnel reconnu ?

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Michael Bates
A Vaulx Jazz 2010

> En tant que jeune musicien, il est essentiel d’avoir des rêves à foison, de pratiquer l’instrument le plus possible et de travailler dur. Je ne suis pas particulièrement talentueux. Je bosse dur, des heures et des heures. J’ai toujours su ce que je voulais et je pense que c’est essentiel. A quinze ans, je savais que je voulais partir de Vancouver, où j’ai grandi, pour aller à New York apprendre avec d’autres musiciens, me mesurer à eux. Et quand tu crées une situation de ce type, tu dois t’élever, être à la hauteur. Jouer, jouer et encore jouer, et cultiver ta vision. Il y a tout un tas de musiciens incroyables à travers le monde qui jouent merveilleusement mais qui n’ont pas de vision. Tu dois avoir un plan, un but. Personnellement, l’artiste que je respecte le plus est celui qui compose sa propre musique, qui crée son art. Collaborer est une belle chose en soi et j’aime ça aussi. Il y a des musiciens pour qui être membre d’un groupe suffit. Pourtant, chacun a un but, quelque chose à exprimer. J’ai besoin d’avoir mon groupe, mes CDs et qu’ils reflètent ma vision. Une part de ma vision est cachée dans l’autre. Miles Davis savait ça et il était le meilleur pour réunir des groupes fabuleux, quelquefois étranges. Un jeune musicien doit grandir et ce n’est pas simple. Il faut de l’endurance, de la ténacité, de la force.

> Quelles sont vos ambitions futures ?

> Hum... Et bien j’ai mon groupe. Récemment j’ai écrit cinq pièces supplémentaires pour lui. Je souhaite jouer ma musique le plus possible, faire en sorte que les gens aient envie de l’écouter. Je travailler dur pour ça.

> Ça prend du temps tous les jours, non ?

> Je fais de la musique tous les jours, au moins deux heures, mais cela peut aller jusqu’à six. Et les jours où je compose, je n’arrête pas. Je me retrouve au piano sans m’en rendre compte ! Et je me dis : « t’est encore là, toi ? »


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