« Le jazz tisse sa toile... »
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Le jazz en Bourgogne # 3 : Jean-Luc Girard

entretien avec le compositeur de Saône-et-Loire.

D 24 avril 2010     H 11:08     A Armel Bloch    


Dans le cadre de la série « Jazz en Bourgogne », ce troisième volet est un entretien avec Jean-Luc Girard, compositeur (Saône-et-Loire).

Lorsque l’univers de François Villon (1431-1463) inspire un compositeur et un orchestre de jazz.

Compositeur actif en Bourgogne, Jean-Luc Girard fait partie de ces musiciens discrets qui ne manquent pas d’inspiration pour l’écriture. Son dernier projet « Rue de Montcorbier » mêle avec aisance l’univers poétique de François Villon et une écriture exigeante aux confluences du jazz et de la musique médiévale.

> Armel Bloch : Comment êtes-vous devenu compositeur ?

>Jean-Luc Girard : J’ai toujours adoré la musique, bien que je ne sois pas issu d’une famille de musiciens. Dès mon plus jeune âge, je pouvais rester plusieurs heures derrière un piano. J’ai pris mes premiers cours de guitare à 13 ans, dans une petite école de province à Autun. À 20 ans, j’ai décidé de continuer plus sérieusement avec des cours du soir pour adulte au conservatoire de Chalon-sur-Saône, pour acquérir les bases techniques. J’ai rapidement été intéressé par l’écriture : je me suis orienté vers des classes d’harmonie, de contrepoint et d’orchestration. Je n’étais pas assez jeune pour être candidat au conservatoire de Paris. J’ai beaucoup travaillé la composition et l’analyse des partitions de grands compositeurs classiques (Mozart, Stravinsky, Dutilleux...). Ce n’est qu’en 1974 après mes rencontres au conservatoire de Chalon-sur-Saône avec Dan Lustgarten pour la composition, Camille Roy pour l’analyse et l’improvisation, Claude Prior pour l’harmonie et Raphie Ourganjian pour l’étude du rythme (grec et indou) et de l’harmonie que je me suis décidé à vivre de cette passion.

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Jean-Luc Girard : compositeur en Bourgogne.
Photo : Michel Meiffren

A la fin des années 70, je jouais de la guitare dans des groupes de rock. J’ai eu la chance de vivre l’expérience du studio de 1979 à 1985, pour perfectionner mon niveau d’écriture sur les arrangements. Mon attirance pour le jazz date de ma participation au big band de Chalon-sur-Saône comme guitariste, au début des années 80. Je me souviens avoir écrit une partie d’un programme pour l’une des premières éditions du festival de Couches. J’ai été marqué par la période jazz-rock et pop des années 70, notamment le Mahavishnu Orchestra, Weather Report, les univers de Chick Corea et Franck Zappa.

Je travaille peu l’instrument ; je ne me sens plus de niveau pour jouer sur scène. Je me limite aux bœufs entre amis. L’essentiel de mon temps destiné à l’écriture concerne des ensembles de musique contemporaine, à l’orchestration souvent classique. J’enseigne parallèlement le solfège et le jazz à l’école de musique de Beaune. Il est devenu rare de pouvoir vivre que de la composition aujourd’hui.

> Pouvez-vous nous en dire plus sur vos travaux d’écriture ?

> Mon parcours est assez vaste à ce sujet. J’ai réalisé ma première commande d’État en 1982 pour un quintette de cuivres. En 1991, j’ai obtenu une commande mission du ministère de la culture pour « Colomban de Luxeuil », œuvre écrite à l’occasion du 15ème centenaire de la ville de Luxeuil avec chœur mixte, chœur d’enfants, orchestre d’harmonie et l’ensemble contemporain Aleph. D’autres commandes d’État ont suivi avec « Mon ami Pierrot » pour six percussionnistes et « Tris Entes Calix » créé par le sextuor de clarinettes « Baerman ». En 1984, l’Éducation nationale m’a commandé un opéra pour enfants (« Une histoire de Béberte ») mis en scène par Claude Meiller. Il y a eu en 1992 l’oratorio (« In Illo Tempore ») pour orchestre symphonique et un chœur de 650 enfants de toute l’Europe, à l’occasion de l’opération « Europe École ». En 1994, j’ai composé « De l’or au goût de sang » à la demande de la ville d’Autun, pour soprano et orchestre, un vibrant hommage aux indiens d’Amérique.

J’ai par la suite beaucoup travaillé les arrangements inspirés de chansons : 12 chansons du pays de Beaune, 12 chansons de l’Europe, 12 chansons des Beatles, tous écrits pour l’Académie musicale de Beaune et destinés à des formations très variées (orchestres à cordes, ensemble de musique de chambre, harmonies…). Ma collaboration avec le chanteur pour enfant Rémi date de cette époque : « 100 000 rêves de là », « As-tu vu la souris verte », « Y a-t-il une sorcière dans le grenier », disque éducatif « Lapin malin », « Winnie et Bambi » pour Disney, 6 volumes de « Comptines et jeux de doigts ». Nous avons remporté le « Prix Enfantaisie » à La Rochelle. En 1997, la ville de Beaune m’a commandé « Temps donné » pour deux chœurs de femmes (« Alauda » et « A voix égales ») et un ensemble à cordes avec bugle et harpe. En 1998, j’ai eu la chance de participer à la réalisation de la série « Concert à Quatre » de la Camérata de Bourgogne dirigée par le trompettiste Thierry Caens pour « Physiologie du Ground » (formation pour Violon, Basson, Cor et Clavecin) avec Antoine Hervé, Patrice Caratini et Bruno Fontaine.

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Jean-Luc Girard

Mes commandes ont souvent été régionales. J’ai par exemple écrit un concerto pour cor et brass-band (« Orlando Furioso ») en 2000 à l’occasion du festival du cor parrainé par Michel Garcin-Marrou, suite à une commande de l’association Mosaïques de Chalon sur Saône. J’ai eu la chance de collaborer avec l’astrologue Jean François Berry dans « Le jour se lève », œuvre pour grand orchestre, piano et chœur interprété au festival Why Note de Dijon. Cette création fondée sur les rapports entre musique et astrologie a nécessité deux ans de travail.

Pierre Sylvan a été l’initiateur de « Chatons sous la pluie », inspiré d’un texte de Françoise Bobe, écrit pour quatre contrebasses et un chœur d’enfants. Un enregistrement est prévu pour septembre 2010. Cette œuvre a été reprise en 2008 par les contrebassistes de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg sous la direction de Thierry Gavard. Il y a eu ensuite « Le pas de Yu », concerto pour marimba, clarinette et l’ensemble orchestral de Beaune dirigé par Eric Belleudy, accompagné de Nicolas Fargeix et Hervé Voirin. Plus récemment, j’ai mis en musique des poèmes d’Apollinaire dans une pièce pour soprano, basson et piano à la demande de Patrick Villaire (Quintette Moragues).

La composition pour le théâtre est également un domaine qui m’attire. J’ai collaboré avec Claude Meiller ( « Pépé Carpino » 1984, « De toutes les couleurs » 1985, « Le père Noël ne répond plus » 1986), Claude Vercey (« Galaxie Jules Vernes », 1985), le Théâtre de Saône et Loire (« Le malade imaginaire », 1986), les Spectacles de la vallée du Rhône, le Théâtre sur la comète et surtout avec la compagnie « La Ribambelle » dirigée par Mouss Zouheyrie (« Le songe d’une nuit d’été », « Monologues sans titre » de Daniel Keene - 2004, « Saleté » de Robert Schneider – 2006, « Les méfaits du tabac » d’Anton Tchekhov – 2007…).

L’une de mes dernières commandes qui me tiens à cœur est « Les chimères » pour 9 violoncelles, à l’intention de l’ensemble « Nomos » de Paris dirigé par Christophe Roy et créé en mars 2010. Je prépare pour la rentrée de septembre 2010 la parution des cinqs premiers volumes de « Rythmes à chanter » destinés à la formation musicale. J’ai récemment travaillé sur les arrangements de 15 chansons du répertoire de la grande variété américaine (B. Streisand en particulier) pour la création « Broadway » avec Olivier Sandler au chant et une formation de 15 musiciens. La création s’est tenue en février 2010. Parmi les dernières créations prévues (mars 2010), il y a « Certains nuages sont irascibles » pour l’orchestre Symphonique de Longvic (OSIEM 21), dirigé par Luc Bouhaben. Cette œuvre est un hommage à Fred, créateur de la bande dessinée « Philémon », histoire pleine de poésie et de rêve

> Et le jazz dans tout cela ?

> Le jazz n’est pas mon activité principale dans l’écriture. Il s’agit plus d’une volonté personnelle de créer des projets, sans que cela corresponde à des commandes officielles. Ma première création dans ce registre a été présenté en 2003 à l’arrosoir, jazz club de Chalon-sur-Saône, avec des musiciens locaux.

La même année, j’ai présenté un projet écrit pour douze musiciens régionaux au festival de Couches avec deux invités prestigieux : Andy Emler (piano) et François Thuillier (tuba). J’ai ensuite eu envie de poursuivre l’écriture jazz pour une grande formation dans le programme « Rue de Montcorbier », autour de l’univers de François Villon, poète du 15ème siècle. Récemment, j’ai écrit deux pièces pour l’ensemble de guitares « La théorie des cordes » d’Alain Blesing.

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Jean-Luc Girard & Rue de Montcorbier

> Comment expliquez-vous le choix de l’instrumentation dans l’orchestre « Rue de Montcorbier » et quelles influences y a t’il dans votre musique ? Pourquoi le choix de François Villon comme prétexte littéraire ?

> Je souhaitais depuis quelque temps retravailler l’écriture à partir de textes. Je l’avais fait en classique mais jamais en jazz. J’ai trouvé que François Villon était le seul poète français qui pouvait vraiment coller avec le jazz et le rock, grâce au débit et au rythme soutenus des mots, à la violence des propos. Je trouve qu’il y a une force dans l’univers de Villon et une certaine forme d’engagement. L’idée de départ était de créer un programme inspiré des textes du poète avec trois voix complémentaires pour disposer d’un panel le plus large possible et donner plus de corps aux textes. J’avais commencé à travailler avec la chanteuse Marie Fraschina que je connaissais bien. Je souhaitais intégrer une deuxième voix, qui apporte plus de caractère. On m’a conseillé Sandrine Conry. Je voulais aussi un guitariste chanteur, ce qui est rare. Fabrice Vierra de la compagnie Lubat m’a semblé être un très bon compromis.

Mon intention était de rassembler sur une même scène des musiciens régionaux et nationaux. Il y a quelques années, le batteur David Pourradier-Duteil m’avait proposé d’intégrer l’un de mes projets. Il m’a conseillé de faire appel au contrebassiste Yves Torchinsky avec lequel il a beaucoup joué dans l’ex-ONJ de Franck Tortiller. Ce sont deux très bons solistes qui ne sont pas dans les stéréotypes. Leur façon de jouer correspond exactement à ce que je recherche. Je voulais une section de cuivre avec trompette et trombone. Le trompettiste Jean-Luc Cappozzo que je connais depuis trente ans nous a rejoints. J’apprécie ses facultés d’improvisateur. Il se consacre de plus en plus à l’improvisation totale. Il y a dans cet orchestre différentes générations sans aucun esprit de supériorité, avec la présence de mes deux fils : Simon Girard (trombone) et Yovan Girard (violon). J’ai connu Damien Argentieri (orgue hammond) au conservatoire de Chalon-sur-Saône. Quant à Jean-François Michel (saxophone alto), il m’accompagne depuis plusieurs années dans mes projets.

J’ai essayé d’équilibrer l’instrumentation. Le trio trombone-trompette-saxophone est une formule classique qui permet d’avoir toutes les gammes de hauteurs. Les cuivres apportent un côté musique médiévale dans certains thèmes, qui rappel l’époque de François Villon. Le violon et l’orgue hammond donnent des couleurs supplémentaires avec un côté jazz rock des années 70, et évoque parfois le trio Humair-Louiss-Ponty. On retrouve aussi du rap, qui colle bien avec la violence des textes et quelques influences de musique contemporaine. Pour la ballade finale, je me suis inspiré du compositeur romantique César Franck. Je suis ouvert à tous les styles mais quand je compose, j’essaie de faire en sorte que mon écriture ne ressemble précisément pas à tout cela.

Je travaille depuis plusieurs années avec le metteur en scène Mouss Zouheyrie. J’ai souhaité l’impliquer dans ce projet pour mettre en valeur la présentation des musiciens. C’est encore mon attache à Zappa qui justifie cette démarche. Je trouve qu’il n’y avait pas grand chose à redire sur la mise en scène de ses concerts, d’où ma volonté de développer un concept différent d’un simple concert. Avec Mouss, nous étions habitués à travailler à partir d’un texte théâtral destiné à être joué par des comédiens, qui nécessite l’apport artistique de la lumière, du décor, du son... la musique a toujours réglé son pas sur le théâtre. Cette fois-ci, c’est l’inverse : nous avons conçu un concert théâtralisé. Nous partons des textes de François Villon : « La Ballade des Dames du Temps jadis », « La Ballade des Pendus », mais aussi les textes les plus âpres comme « Le débat du cœur et du corps »...) pour les mettre en musique et transmettre les ambiances qu’ils évoquent. La mise en scène vient après.
En ce qui concerne l’écriture, j’ai souhaité respecter la forme classique de la ballade : trois couplets parfois deux, une partie improvisée, un renvois. Je laisse la place à des improvisations totalement libres et j’impose parfois des grilles strictes. Nous nous sommes beaucoup investis dans ce projet et les musiciens ont tous pleinement adhéré. J’espère pouvoir présenter cette création sur d’autres scènes que celles bourguignonnes.
Un DVD et CD de « Rue de Montcorbier » est prévu pour novembre 2010. Le DVD a été réalisé par Franck Halimi qui a suivi le projet depuis notre première rencontre avec Mouss et les 2 chanteuses jusqu’à la dernière représentation à Jazz à Beaune 2009.

  • Propos recueillis par Armel Bloch.

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