« Le jazz tisse sa toile... »
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Entretien avec MATTHIEU DONARIER

D 30 mai 2010     H 18:36     A Yves Dorison    


Lyon, le 22 mai 2010

> Yves Dorison / CultureJazz : Kindergarten ?

> Kindergarten n’est pas qu’un mot allemand, c’est un mot compris par le monde anglophone. Même si child et children existent, kindergarden appartient également à la langue anglaise. C’est donc plus international qu’il n’y paraît à nous français. Jardin d’enfants, Kindergarten, parce que j’aime beaucoup la langue allemande... De fait, j’ai monté ce projet à un moment où je souhaitais descendre de scène. Je ne voulais plus passer ma vie à être uniquement un musicien de jazz qui fait des soli sur des rythmiques élaborées qui interagissent. Au sein de cette musique que je joue beaucoup, que j’aime énormément, c’est ma vie, il me manquait quelque chose. Quelque chose de plus nu, de plus fragile et de plus simple dans la forme du concert. Plus on joue sur des grandes scènes, plus on voit le public s’éloigner. Je vis cela souvent et cela ne me suffit pas. Peut-être suis-je, au fond, un musicien chambriste. De tout temps les humains ont partagé la musique avec les musiciens in situ, véritablement aux côtés des musiciens, et non pas sur une scène. L’amphithéâtre grec est une idée géniale car la scène est plus basse que le public. La scène surélevée, elle, n’est pas une invention musicale. Elle est née du besoin de leaders politiques, de chefs religieux, de se mettre en scène. Puis sont venues les grandes stars du rock. La nécessité de la surélévation vint alors de la taille des salles de spectacles. J’ai éprouvé le besoin de revenir à la source : pas de sonorisation, jouer le plus près possible des gens avec mon instrument tel qu’il est, avec une formation réduite à l’essentiel.

> Pourquoi ne pas tenter le solo alors ?

> J’en ai eu envie. Mais il m’a paru plus intéressant d’être deux, d’être accompagné par une voix pour conserver une forme proche de la nudité. Une voix et une clarinette m’ont semblé suffisantes pour monter une baraque ultra-légère avec laquelle on peut tout faire. C’est bien sûr une question d’individu, mais j’ai trouvé cette personne. C’est une grande joie de travailler avec Poline Renou. Elle vient de la musique ancienne, a une formation classique plus que solide, mais a toujours été connectée aux musiques actuelles, à l’improvisation. Son bagage est différent du mien mais on se retrouve dans ce projet qui réunit nos esthétiques.

> L’écriture de Kindergarten est donc à deux voies ?

Matthieu Donarier

> Je suis à la base du projet. J’ai écrit pendant un an pour ce groupe. Puis nous avons commencé à travailler. Poline a amené un morceau et, plus récemment, un morceau du quinzième siècle de Gilles Binchois. Ce sont donc majoritairement mes compositions et des improvisations libres qui constituent notre répertoire. Cependant, en écoutant les enregistrements que nous avons réalisés en concert ou en répétition, nous sommes tombés sur des formes totalement improvisées que nous avons souhaité conserver, fixer. C’est Poline qui les a transcrites et me les a envoyées par la poste quelques mois après. Nous les jouons dorénavant ainsi, tel que l’instinct nous a commandé de les jouer, comme des pièces à part entière, note pour note. Je continue aujourd’hui à enrichir notre corpus par la composition et Poline pioche, de son côté, dans la musique ancienne des pièces qui participeront à terme pour moitié dans nos concerts.

> À l’écoute, on ressent par moment une fragilité semblable à celle de certains lieders malheriens et le sentiment aussi que votre duo inclut une poétique ancrée dans un partage de la vie musicienne.

> Malher a pratiqué l’emphase avec constance mais il est vrai que la fragilité est présente dans ces lieders. Au-delà de la musique, je relie ce projet à la littérature, à Nicolas Bouvier pour le voyage, à Jean Giono pour la liberté. Ces deux écrivains me nourrissent en terme d’indépendance de pensée. Marguerite Yourcenar, Michel Leiris, Julien Gracq, sont aussi des références importantes.

> Des poètes ?

> René Char. Blaise Cendrars. Beckett. Prévert, qui me porte et m’emporte.

> Char est un poète dur comme la pierre, Giono est ancré dans la matière...

> Dans les odeurs aussi...

> Durant le concert, on ne sent pas de prime abord la violence intrinsèque de ces poètes mais plus la diaphanéité, comme un ersatz de leur poésie.

> C’est vrai, mais ces poètes me nourrissent en profondeur. J’ai une dizaine de projets musicaux en cours. Pour la raucité, pour la rage, pour la texture, pour l’instinct ultra bestial, j’ai des territoires. Là, je travaille à l’établissement d’un autre rôle.

> Est-ce un besoin de ressourcement ?

> Oui. Ce projet est né à une époque d’intense besoin de recentrage. J’avais absolument besoin de respirer et aussi de m’engager. C’est un engagement physique d’une toute autre teneur. Être en duo à tenir des cycles exige une participation constante. Si je respire, ne serait-ce qu’un instant, il n’y a plus de musique. Nous fonctionnons de concert car c’est le seul moyen de tenir l’ensemble. Ce n’est pas comme dessiner des lignes, des paroles, des phrases, sur une rythmique qui tourne, un continuum qui se crée en groupe. Là, en dessous de nous, derrière nous, il n’y a rien ni personne. Il nous faut donc jouer la note comme on écrit un texte. Il faut la précision du mot dit. Quelques notes sans emphase, une phrase choisie, aucun effet de manche.

> En corollaire à l’engagement physique, quelle dimension prend l’engagement humain ? Est-ce une forme de résistance ?

> Bien sûr. A travers Kindergarten, je me place hors société, hors cadre, hors stylistique. Je veux aller à l’essentiel. C’est en ce sens que Giono me porte. Dans ce tout ce qu’il dit, transpire, il démontre qu’il ne faut pas se placer seulement dans le champ des idées mais bien séparer la vie des hommes, emportés par leurs fantasmes, de la maladie mentale collective que peuvent induire les théories. Giono n’oublie jamais que la terre est là, sous nos pieds, et que les frontières n’existent que dans la tête des gens, qu’elles ne sont que des réalisations humaines greffées temporairement sur la croûte terrestre. L’essentiel est d’être, là. Je me dois à moi-même d’être musicien et d’accepter de jouer seul, simplement, d’assumer cela.

> N’es-tu pas tenté d’écrire plus de paroles sur les musiques que vous interprétez ?

> Il y a déjà Ubac, mais avec Poline, nous avons convenu qu’il y en aura plus dans le prochain projet. Et nous avons débuté la lecture de René Char. Nous pensons également à mettre des amplis, plus de sons, pourquoi pas avec une rythmique, mais une rythmique capable de s’effacer devant la nudité initiale, qui laisse le projet vivre. Poline et moi sommes sur le fil. Nous recherchons une forme d’équilibrisme. Il est d’ailleurs possible que l’on soit rejoints par un fildefériste. Force nous est d’avouer que le jazz semble éloigné. Mais à la réflexion, le jazz se nourrit de tant d’influences diverses que son champ d’expression est illimité. Tout simplement parce que les musiciens sont libres.

> Beaucoup de projets alternatifs émergent, notamment en France, dans cette mouvance. D’où vient ce besoin évident d’expression libre ? Les musiciens ressentent-ils un joug, consciemment ou non, sachant que le jazz est une musique confidentielle malgré elle ? Et finalement, n’est-ce pas dans la difficulté, le noir absolu, que les créateurs s’expriment le mieux ?

> Bienvenue aux USA ! Pourrait-on dire. On y vient petit à petit. Mais quelque chose se passe aujourd’hui en Europe. Les musiciens new-yorkais que je croise me disent tous la même chose : « it’s happening here ». Qu’il aillent à Berlin ou à Paris, à Copenhague ou à Amsterdam, ça joue. Une génération de musiciens extrêmement créatifs est à l’œuvre, elle bouillonne de formes nouvelles. Tout cela s’organise actuellement. Avec le collectif Yolk, nous sommes en train de monter un réseau de collectifs européens, de labels, qui se reconnaissent dans une démarche de création. L’objectif n’est pas de monter une association de tous les collectifs existants, ce serait impossible et inintéressant. Mais nous sommes au moins sept ou huit collectifs, en Allemagne, en Italie, en Autriche, en Finlande, en Angleterre, en France, tenus par des affinités électives, à bien se comprendre. Le mouvement alternatif du jazz européen de création devient une réalité tangible. L’Europe, nous, on la vit. Les croisements musicaux se font. On a tous des contacts ailleurs. Mon dernier album a été enregistré en Finlande. J’ai ai enregistré douze autres en Hongrie, avec Gabor Gado... Et pas mal d’américains sont connectés à l’Europe : Ellery Eskelin, Tony Malaby, Drew Gress, Dave Douglas, John Hollenbeck...

> Peut-être parce qu’ils trouvent ici des possibilités d’enregistrements qu’ils n’ont pas chez eux ?

> Mais oui, Clean feed et d’autres produisent plein de musiciens new-yorkais ! Un truc se passe vraiment. Et les musiques voyagent. Kindergarten, nous l’avons joué en Lituanie, aux Pays Bas...

> La réception de ce projet est-elle similaire partout, quel que soit le public ?

> C’est un de mes grands bonheurs. Ce groupe provoque une telle écoute, un silence d’une telle qualité, que cela nous porte. Avec ce duo, il y a un transfert d’énergie entre le public et nous d’une force étonnante. Du coup, face à ce phénomène, les notes que l’on pose sur le silence nous offrent des retours superbes de gens qui n’avaient jamais entendu un truc pareil et qui nous disent : « c’est comme si vous aviez grandi ensemble et fait votre musique personnelle hors des cultures. » Peut-être est-ce une musique de village après tout, comme celle de ces villages qui, il y a quelques siècles, ne voyaient pas passer grand monde mais faisaient leur propre musique.

> Avez-vous essayé Kindergarten devant des enfants ?

> Oui et c’était super. On oscillait entre éclats de rires et silences rares. Une écoute véritable.

> Le dépouillement natif de ce duo, n’est-ce pas le désir d’un retour à l’essence, et qui sait, à l’enfance ?

> C’est cela. Car on peut tendre toute sa vie vers les choses les plus simples. Il n’y a pas de limites à l’intensité dans la simplicité. Les musiques traditionnelles le démontrent bien. Écoute le koto japonais, la musique perse. Pas besoin de continuum autour. C’est une musique hors du temps qui se joue ainsi depuis que nous sommes des bipèdes qui aimons faire vibrer l’air autour de nous... Jouer comme des vieux peut-être... des choses simples qui ne nous fatiguent plus.


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