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Entretien avec Denis Colin, clarinettiste arpenteur.

D 14 juin 2010     H 08:53     A Edouard Hubert    


Le 15 mai dernier, le clarinettiste basse Denis Colin se trouvait au festival de Jazz Sous Les Pommiers de Coutances pour jouer sur scène la musique de son dernier album « Subject to Change ». Nous l’avons rencontré la veille du concert pour discuter de la musique du disque et du fonctionnement de son ensemble « La Société des Arpenteurs ».

> Édouard Hubert : Après avoir joué pendant seize ans au sein d’un trio en compagnie de Didier Petit (violoncelle) et Pablo Cueco (Zarb), vous voilà à la tête d’un orchestre à géométrie variable. Vous êtes passé, en l’espace d’une dizaine d’année, de la principale voix mélodique d’une petite formation à la casquette de compositeur pour formation plus élargie, chef d’orchestre et directeur d’ensemble. Comment s’est effectué ce changement de direction ?

> Denis Colin : Le trio que j’ai fondé en 1990 a servi de noyau à l’élaboration de projet plus important. En 1995, nous avons enregistré à six musiciens avec Les Arpenteurs. En 1998, j’ai eu une commande de Radio France qui s’appelait « Dans les Cordes » où il y avait toujours Cueco et Petit, mais où nous étions douze musiciens. Nous avions d’ailleurs joué cette musique aux Banlieues Bleues en 2000. Ensuite, il y a eu le nonet, un orchestre essentiellement composé de cordes, mais avec une signature différente puisqu’il y avait toujours le zarb comme percussion, et, du côté des soufflants, un trombone et un hautbois. J’avais donc déjà pas mal écrit avec tous ces projets.

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Denis Colin, à Coutances, le 15 mai 2010.
Photo © CultureJazz

> À l’heure actuelle, dans La Société des Arpenteurs, vous êtes accompagné par de jeunes musiciens de la scène française. Comment les avez-vous rencontrés et comment se sont-ils intégrés au projet ?

> Denis Colin  : Quand on a décidé d’arrêter le trio après seize ans de travaux très fructueux, j’ai décidé de me tourner vers des musiciens soit avec lesquels je n’avais jamais joué mais que je connaissais depuis un certain temps, comme par exemple le batteur Éric Échampard, soit que je ne connaissais pas du tout. Alors je suis allé écouter beaucoup de concerts à Paris, j’ai contacté certains musiciens et je leur ai proposé de faire ce projet. Ils se sont intégrés à quelque chose qui n’existait pas avant, et moi aussi j’ai dû m’intégrer à cette histoire-là. Le fait de jouer seize années dans une formule avec zarb et violoncelle m’a fait développer tout un tas de réflexes d’oreille et d’écoute très différents du jazzman « type », qui aurait joué avec contrebasse et batterie pendant un même temps. Donc, moi-même, j’ai eu à m’intégrer à ce projet. Ça me met dans un contexte d’écoute assez différent, ce qui est très dynamique.

> Il y a, dans le disque, plusieurs sortes de couleurs musicales. Néanmoins, à plusieurs reprises, notamment sur les plus courts morceaux, on entend une puissance rythmique marquée de groove. D’où vient ce groove ? Ce choix esthétique a-t-il une origine particulière ?

Thomas Grimmonprez, Denis Colin et Julien Omé à Coutances (15 mai 2010). -  voir en grand cette image
Thomas Grimmonprez, Denis Colin et Julien Omé à Coutances (15 mai 2010).
Photo © CultureJazz

> Denis Colin : J’aime certaines musiques avec un groove puissant qui a existé bien avant que nous fassions cette proposition, et il y a en quelque sorte une forme d’adhésion à ça dans le projet. Si on écoute les deux précédents albums que j’ai enregistrés avec le trio et des chanteurs américains, je suis allé chercher des « musiques noires-américaines » au sens large, qui ont eu une grande importance pour moi. Il y avait des reprises de Stevie Wonder, de Marlena Shaw ou des choses comme ça. Ces types de grooves sont des choses que j’aime depuis que suis très jeune. Je suis le dernier d’une fratrie de cinq et, quand j’étais petit, mes grands frères et sœurs écoutaient Ray Charles ou Aretha Franklin. Cette chose-là m’est restée. C’est très important pour moi. Mais d’une certaine manière, dans le travail avec trio, le groove était déjà là. Simplement, on ne jouait pas avec les instruments où l’on reconnaît que c’est ce type de groove. Finalement, c’est quelque chose d’assez simple pour moi, et si les musiciens s’y prêtent et savent le faire, j’aime vraiment ça.

> Dans d’autres de vos compositions sur ce disque, il y a des plages plus étales qui servent de base à des thèmes qui se développent eux-mêmes, comme des sortes d’arabesques. Est-ce une manière particulière de composer pour vous ?

> Denis Colin : Ce sens mélodique particulier vient du fait que j’aime beaucoup écrire ce type de mélodie très développée. Ça n’est pas un manifeste, c’est simplement un fait. Parfois, je cherche aussi des choses plus courtes ou plus simples. C’est peut-être une forme de signature, mais pas revendiquée.

> Et vous faites jouer ce type de mélodie par tous les musiciens présents…

> Denis Colin : Il y a quelque temps, nous avons joué avec la Société des Arpenteurs en forme trio, clavier-batterie-clarinette basse, pratiquement sur un répertoire identique. À part deux ou trois choses qu’on ne jouerait qu’en trio, nous avons repris globalement tous ces thèmes très longs et très développés dans cette formule-là. Quand je décide de jouer avec ces huit, neuf ou dix musiciens qui ont ce talent, ça serait dommage de ne pas tous les convier vraiment à la fête. Dans mon idée, ce type de formation n’est pas un énorme écrin. En fait, je conçois la musique pour que l’ensemble s’y trouve bien. Il y a d’abord, d’un point de vue technique, toutes ces possibilités de timbre, mais surtout toutes ces personnalités, ces inspirations, ces talents différents. Tout ça est extrêmement riche.

> Vous dites que vous pouvez jouer certaines de vos compositions dans des configurations différentes. Pourtant, j’entends parfois dans votre musique, sans comparaison esthétique, une démarche qui rappelle celle de Charles Mingus : les musiciens présents participeraient à la pensée de la composition. Je pense par exemple au morceau Par Cheminement, où l’on entend un ostinato de contrebasse joué par Stéphane Kerecki qui évoque un peu ce sentiment africain parfois présent dans sa propre musique.

> Denis Colin : En fait, ce morceau est le seul de l’album que j’ai déjà enregistré auparavant, avec un autre orchestre, sur le disque « Étude de Terrain » de Denis Colin & Les Arpenteurs, sorti en 2000. J’ai écrit cette pièce, à partir d’une ritournelle de guitare de style « musique du sahel » que m’avait proposée Camel Zekri. Mais je l’ai écrit pour d’autres musiciens. Il faut savoir que La Société des Arpenteurs est un orchestre à géométrie fluctuante, c’est-à-dire qu’il peut y avoir trois, cinq ou douze musiciens. Le truc qui est en jeu, c’est qu’il y a à chaque fois un travail d’adaptation de ma part en fonction de la forme de l’orchestre, du nombre de musiciens présents et de qui est là. Je n’écris plus pour tel ou tel musicien. Mais c’est quelque chose que j’ai longtemps fait, notamment avec le trio, car les parties de zarb, de violoncelle ou de clarinette basse étaient irremplaçables. Là, à l’inverse, j’ai déjà la musique. Et je m’arrange pour qu’à chaque format de l’orchestre, avec tel ou tel bassiste par exemple, la musique puisse sonner effectivement différemment, mais surtout qu’elle puisse sonner avant tout. Il faut organiser le morceau de manière à ce qu’il trouve sa sonorité avec tels musiciens présents. Ça n’est pas une négation mais plutôt un accueil de leur présence. Mais l’objet est exécutable par d’autre.

> Ça serait alors plutôt l’arrangement qui se fait en fonction des musiciens présent ?

> Denis Colin : On pourrait appeler ça de l’arrangement, mais je préfère parler de mode de jeu, c’est-à-dire la manière dont on va développer tel ou tel thème. Ça sera différent si on est deux soufflants ou cinq. Tout cela se répète juste avant le concert, pour cadrer. Mais il y a également des parties qui ne sont pas fixées avant les performances. C’est assez ouvert, par exemple dans les possibilités de qui va prendre un chorus sur tel morceau. On l’a parfois déterminé, mais quelque fois on ne le sait pas.

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Denis Colin et la Société des Arpenteurs, à Coutances, le 15 mai 2010.
Photo © CultureJazz

> Il y a un « invité spécial » sur votre disque, il s’agit de Tony Malaby. Pourquoi est-t-il crédité de la sorte, à l’inverse des autres musiciens ? En gardant à l’esprit ce principe d’ « arrangement ouvert », qui est susceptible de jouer en concert les chorus des morceaux qu’il exécute sur le disque ?

> Denis Colin : Tout le monde ! Là où Tony a très bien chorusé sur le disque, en apportant cette couleur formidable qui est la sienne, on peut le faire également sans lui, et cela aura une autre couleur. Sa présence sur le disque symbolise la possibilité d’inviter des musiciens de manière exceptionnelle. Il y en aura d’autres, et notamment, demain, (au concert de Jazz Sous Les Pommiers, NDLR), notre invité sera le très brillant saxophoniste alto Philippe Sellam. La raison pour laquelle Tony Malaby n’est pas un musicien de l’orchestre à part entière est très simple : il habite New York et je ne peux pas à chaque fois lui demander de venir pour que l’orchestre puisse jouer. Mais je trouve ça assez intéressant d’avoir un invité new-yorkais dans le sens où j’ai une authentique réelle passion pour la musique new-yorkaise. Il existe vraiment une signature new-yorkaise. Et Tony représente cette culture en plus de son talent personnel. J’espère que dans la longue existence de La Société des Arpenteurs, nous aurons d’autres invités, et que lui-même reviendra.

> Vous utilisez dans votre musique de l’électronique et des instruments électriques (guitare, claviers), pour ponctuer le discours par exemple, mais également au sein des arrangements. Néanmoins, la musique sonne plus acoustique qu’électrique. Comment avez-vous manipulé l’utilisation de cette « électricité » ?

> Denis Colin : Il y a dans l’orchestre des musiciens qui apportent ces instruments-là. Benjamin Moussay utilise les claviers, le Fender Rhodes, mais aussi le synthétiseur. Le travail se fait au gré de son inspiration et de la fulgurance de ses propositions. Á partir de là, on prend ou on ne prend pas. Cependant, j’aime énormément cet apport-là car j’ai une forte influence de Sun Ra et de tous ses synthés. Il avait un orchestre avec beaucoup d’électronique mais aussi des instruments acoustiques. Ceci dit, je ne demande pas à Benjamin Moussay de faire référence à Sun Ra, mais j’ai ça dans l’oreille. J’ai aussi la pop, la guitare électrique, j’aime bien tout ça.

> On entend parfois même quelque chose qui viendrait du « free-funk » de Miles Davis. Est-ce une influence pour vous, ce Miles Davis du début des années 1970 ?

> Denis Colin : C’est évidemment une énorme référence. Mais je ne vais pas chercher à faire de la musique à sa manière. L’importance que Miles Davis a pris dans ma vie vient plutôt de sa puissance de penseur musical. Pour moi, c’est le premier musicien qui a aussi clairement défini la différence de traitement d’une musique suivant qu’elle est exécutée en studio dans le but de faire un disque ou suivant qu’elle est jouée en public. Si on prend le même titre de Miles Davis, joué par Miles Davis, en concert ou enregistré en studio, à quelques années près, mais quelque fois dans la même année, la différence est monstrueuse. Et pas seulement par exemple entre «  Kind of Blue » où c’est magnifique, hyper léché, et plus tard où il va reprendre des morceaux comme So What avec Herbie Hancock, etc., en live, où c’est complètement fou avec des tempos pas possibles. Tout ça est totalement transformé. Mais beaucoup plus tard, j’ai entendu en concert Miles Davis jouer « Tutu » très, très loin de la version du disque avec Marcus Miller. Mais c’était quand même « Tutu ». On ressentait le truc. Il a cette conscience d’une différence de propos sur un même titre. On ne raconte pas la même chose parce que l’objet n’a pas la même fonction. Concernant spécifiquement le travail des années 1970 de Miles, la référence vient de la manière dont il a fait travailler les musiciens en studio. C’est vrai que, avant d’aller en studio pour « Subject to Change », j’ai réécouté toutes les « On The Corner Sessions ». Ce sont des bouts de bandes qui ont tourné sans arrêt, avec un travail de montage phénoménal. Ce qui m’a intéressé là-dedans, c’est cette espèce de mélange, à cheval entre les deux positions du live et du studio, où tout n’est pas impeccablement propre. Aujourd’hui, le studio permet de produire une musique où tout est nickel, où il n’y a pas une note à côté. Et je m’ennuie. Je voulais garder dans ce travail de studio une dimension un peu fiévreuse. Certaines choses sur le disque ont été faites en une prise, mais pas la totalité. Je voulais que tout ça soit possible, pouvoir garder des fausses notes, des petites choses. Ce qui était important de garder, c’était surtout le caractère vivant, un peu débordant de la musique.

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Denis Colin et la Société des Arpenteurs, à Coutances, le 15 mai 2010.
Photo © CultureJazz

> Je suis surpris que vous ayez utilisé le re-recording, car on entend une musique très spontanée.

> Denis Colin : Il faut faire attention avec le re-recording car ça a tendance à figer les choses. J’utilise le re-recording avec parcimonie et je fais très attention à ce qu’il ne procure justement pas ce sentiment figé.

> Du point de vue des improvisations, il y a de manière récurrente une certaine liberté, une utilisation du langage qu’on catégorise sous l’étiquette « free-jazz ». Est-ce que c’est quelque chose que vous défendez ?

> Denis Colin : Toutes les références que vous entendrez dans le disque, je les défends. Ce que je cherche surtout, c’est que le solo ait un début, une fin, une cohérence, un développement, qu’il soit intelligible, beau. Ce qui n’est pas si facile à faire. Tous ne sont pas free, mais le free fait évidemment partie de mes références et je ne renie rien.

> Le dernier morceau du disque, Le Nadir, m’a procuré un sentiment d’introduction ou d’ouverture, alors qu’il conclue l’album. Est-ce une introduction sur le silence, sur un futur possible… ?

> Denis Colin : C’est comme une fin de trip : «  Oh, t’as vu… Il fait jour. On va se coucher… » C’est ça. C’est juste ça.

> Denis Colin & La Société des Arpenteurs : « Subject to Change » – Le Chant du Monde CDM 146 – distribution Harmonia Mundi (sortie le 8 octobre 2009)

Denis Colin & La Société des Arpenteurs : « Subject to Change » voir en grand cette image
Denis Colin & La Société des Arpenteurs : « Subject to Change »
Le Chant du Monde / Harmonia Mundi

Denis Colin : clarinette basse / Benjamin Moussay : fender rhodes, électronique / Julien Omé : guitare / Stéphane Kerecki, Arnault Cuisinier : contrebasse / Eric Echampard, Tony Rabeson : batterie / Antoine Berjeaut : trompette, bugle / Sylvaine Hélary : flûte, piccolo, flûte alto, voix / Fabrice Theuillon : saxophones baryton et soprano
+ Invité spécial : Tony Malaby : saxophone ténor

01. Hopperation / 02. Sonné, Complètement Sonné / 03. Yes ! et autres Yes ! / 04. Chicago Blues for Malachi / 05. Par Cheminement / 06. Sujet à Changement / 07. Yes ! et autres Yes ! / 08. Hommes sans Titres / 09. Le Nadir






> Retrouvez Édouard Hubert dans son émission « Jazz à la Page » sur Radio-Campus Rennes (RCR 88.4 - www.radiocampusrennes.fr).

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