« Le jazz tisse sa toile... »
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New York was Now

D 6 juillet 2010     H 14:12     A Jean Buzelin    


Cette chronique se veut un petit complément à celle mise en ligne le 17 juin 2010 sous le titre « New York is Now ». Au travers de deux inédits et d’une réédition, elle renvoie aux sources d’un courant musical toujours vivant et actif qui prolonge le mouvement né il y a quarante-cinq ans dans l’effervescence des années 60.

Emblématique du lieu d’origine de ce mouvement, le bien nommé New York Art Quartet a été fondé par le tromboniste (blanc) Roswell Rudd et le saxophoniste afro-danois John Tchicai en été 1964. Si j’insiste sur la “couleur de peau“, c’est pour démontrer que la “Révolution d’Octobre 1964“, comme on l’a appelée, n’était pas uniquement le fait des seuls musiciens afro-américains en ces périodes de revendications et de luttes raciales.

New York Art Quartet : « Old Stuff » -  voir en grand cette image
New York Art Quartet : « Old Stuff »
Cuneiform Records / Orkhêstra

En novembre, le quartette enregistre son premier disque pour ESP, disque “historique“ grâce à la présence de LeRoi Jones (Amiri Baraka) qui récitait son Black Dada Nihilismus. En juillet, le groupe enregistrait un second disque pour Fontana, puis Tchicai repartait à Copenhague. Rudd allait bientôt le rejoindre et, pour assurer les deux concerts ici retranscrits, le jeune contrebassiste danois Finn van Eyben (qui abandonnera rapidement le métier) et le batteur sud-africain Louis Moholo (arrivé l’année précédente avec les Blue Notes de Chris McGregor) complétaient l’ensemble. Compte tenu de la brève existence du New York Art Quartet — Rudd rejoindra Archie Shepp l’année suivante et Tchicai restera en Europe —, ce document est d’autant plus précieux. On y appréciera la fraîcheur de cette musique, assez brute d’aspect (et au son roots comme on dit maintenant), parfois un peu déstructurée mais pleine de vie. On est certes un cran en dessous du quartette d’Ornette Coleman ou du formidable quintette de Don Cherry enregistré également à Copenhague quelques mois plus tard (cf. chroniques du 01/11/2008 et du 06/04/2009), mais on admirera le jeu puissant et rugueux du tromboniste et celui tranchant et acide du saxophoniste, la rythmique jouant parfaitement son rôle ; il est d’ailleurs intéressant de comparer la pulsation de Moholo avec les percussions de Milford Graves, le batteur originel.

Une belle réalisation que les amateurs ne laisseront pas passer.

Le pianiste Burton Greene était un autre artisan actif de la jeune scène new-yorkaise de l’époque.

Burton Greene : « Live at the Woodstock Playhouse 1965 » -  voir en grand cette image
Burton Greene : « Live at the Woodstock Playhouse 1965 »
Porter Records / Orkhêstra

Il jouait notamment avec Alan Silva au sein du Free Form Improvisation Ensemble et venait de former un quartette avec le saxophoniste Marion Brown et le contrebassiste Henry Grimes. Ils allaient enregistrer en studio pour ESP en décembre 1965. Or, le CD inédit ici présenté date du mois d’août et constitue donc le premier témoignage sonore du groupe ; c’est Reggie Johnson le bassiste tandis que Rashied Ali tient les percussions. Il était alors le batteur de John Coltrane et, coïncidence, le premier thème joué, très lyrique, est d’esprit coltranien. Si le second s’intitule Cluster Quartet II, on aura compris que Greene use abondamment de cette technique pianistique percussive. Malgré un solo un peu raide de Johnson, cette pièce très free vaut avant tout par l’exploration introspective de Marion Brown au sax alto. Et c’est encore lui qui développe un solo sinueux et engagé dans la longue improvisation collective, parfois un peu décousue mais qui comprend un autre excellent solo, celui de Rashied Ali à la batterie. (Rappelons que Burton Greene est installé aux Pays-Bas depuis longtemps, où il dirige l’excellente formation Klezmokum).

Une publication intéressante à plus d’un titre…

… qui nous introduit directement dans l’univers attachant et même fascinant de Marion Brown.

Marion Brown : « Why Not ? » -  voir en grand cette image
Marion Brown : « Why Not ? »
ESP / Orkhêstra

Un musicien que certains critiques (sic) ont qualifié de “petit maître“, comme si ce terme, qui appartient au vocabulaire des arts plastiques, arts essentiellement individuels, pouvait signifier quelque chose dans ce grand mouvement collectif qu’est le jazz. Passons. Marion Brown est en fait un musicien extrêmement original, bien ancré dans son époque et donc à l’aise dans le milieu de la new thing, mais qui ne s’autorise aucune complaisance et poursuit une démarche rigoureuse. S’il est sollicité, en ces années 64-66, par Bill Dixon, Archie Shepp, John Coltrane ou Sunny Murray, c’est bien à cause de ses qualités d’improvisateur et de sa rigueur artistique. Cette réédition ESP constitue son troisième enregistrement personnel après un premier disque en novembre 1965 (ESP déjà) et un autre en 1966 (Impulse). On retrouve Rashied Ali parmi ses acolytes, auquel se joignent le bassiste Sirone et le pianiste Stanley Cowell qui apporte une coloration modale très proche de McCoy Tyner dans la première pièce, propice aux grandes envolées lyriques du saxophoniste. Le second thème commence de façon très amusante par une citation de La Mattchiche qui introduit une belle ballade hors tempo soutenue par les nappes du piano et les balais légers du batteur. Le morceau suivant, up tempo, permet à Brown de dévoiler un autre aspect, beaucoup plus tendu, de son jeu, tandis que la dernière pièce, où s’incrustent quelques phrases à la Ayler, laisse également toute leur place à Cowell, pour un solo très inventif, et à Ali pour une très vive intervention.

on aime !
on aime !

Il s’agit donc d’un disque d’une autre ampleur que les précédents et nous en ferons évidemment notre préféré. C’est, sauf inattention de ma part, sa première édition en CD, et sans doute l’un des plus beaux disques de Marion Brown, un musicien majeur qu’on aimerait bien revoir en France un de ces jours.

> Les références :

> New York Art Quartet : « Old Stuff » - Cuneiform Records Rune 300 - distribution Orkhêstra

Roswell Rudd (tb), John Tchicai (as), Finn von Eyben (b), Louis Moholo (dm).

Cinq compositions de Rudd, cinq de Tchicai et une de Thelonious Monk, enregistrées à Copenhague, au Montmartre Jazzhus le 14 octobre 1965, et au Concert Hall de la Radio le 24 octobre 1965.

> Burton Greene : « Live at the Woodstock Playhouse 1965 » - Porter Records PRCD-4040 - distribution Orkhêstra

Marion Brown (as), Burton Greene (p), Reggie Johnson (b), Rashied Ali (dm).

Deux compositions de Greene et une improvisation collective, enregistrées à New York, le 28 août 1965.

> Marion Brown : « Why Not ? » - ESP 1040 - distribution Orkhêstra

Marion Brown (as), Stanley Cowell (p), Norris “Sirone“ Jones (b), Rashied Ali (dm).

Quatre compositions de Brown, enregistrées à New York le 23 octobre 1966.

> Liens :