« Le jazz tisse sa toile... »
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ALBERT AYLER : il y a quarante ans

D 30 septembre 2010     H 19:42     A Jean Buzelin    


J’ai raté Albert Ayler. Revenu depuis peu du service militaire, je n’avais pas eu de congés suffisants pour pouvoir me rendre à Saint-Paul-de-Vence en juillet 1970. Mais, étant donné l’enthousiasme que ses prestations, ainsi que celles de Sun Ra, avaient suscité à la Fondation Maeght, il semblait évident que l’un et l’autre n’allaient pas tarder à revenir en France. Ce fut le cas, dès l’automne, pour l’Arkestra de Sun Ra qui donna un concert enthousiasmant et mémorable au Théâtre des Amandiers de Nanterre, puis un autre plus “mouvementé“ aux Halles de Paris. Quelques semaines plus tard, nous apprenions la mort tragique d’Albert Ayler, retrouvé noyé dans l’East River, à New York, fin novembre. Il avait 34 ans.

Franck Médioni (dir.) : Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost  -  voir en grand cette image
Franck Médioni (dir.) : Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost
Éd. Le Mot et le Reste / Harmonia Mundi

Plus tôt, en cette même année 1970, j’avais acheté mon premier disque de jazz : « Music Is the Healing Force of the Universe » par… Albert Ayler (sur Impulse, gravure française, déjà en solde si mes souvenirs sont bons). Certes, ma discothèque s’était déjà constituée, depuis mes années d’adolescence, presque exclusivement de musique afro-américaine : blues, rhythm and blues, rock ‘n’ roll noir, soul music… mais pas encore de jazz instrumental proprement dit. Allaient suivre Archie Shepp, John Coltrane, L’Art Ensemble of Chicago, etc., et bien sûr les deux albums Shandar des concerts de la Fondation Maeght du saxophoniste (ainsi que ceux de Sun Ra).

Pardonnez-moi, j’ai un peu l’air de « raconter ma vie » au moment où l’on célèbre, certes très modestement, les quarante ans de la disparition d’Albert Ayler. Mais certains participants du recueil de témoignages réunis soigneusement par Franck Médioni ne font pas autre chose, et ce sont souvent les plus intéressants. À commencer par Archie Shepp dans sa préface et les contributions indispensables et documents historiques du regretté Daniel Caux (qui avait suscité les concerts de Saint-Paul-de-Vence). Suivent Alain Corneau (autre regretté), puis Michel Le Bris, Yves Buin, Jacques Bisceglia, etc. S’ajoutent des commentaires et souvenirs de musiciens proches : Bobby Few, Gary Peacock, Sunny Murray, Alan Silva, Didier Levallet… d’autres sont plus convenus, certains moins admiratifs — c’est très bien. Figurent également des réflexions, critiques et analyses de François Billard, Philippe Carles et Jean-Louis Comolli (1967), Jacques Réda, Pascal Dusapin, Martin Sarrazac… Je les cite plus ou moins dans l’ordre. Il est vrai que l’intérêt faiblit un peu lorsque qu’apparaissent les « écrivains », dont certains, en fait de « témoignages », semblent plutôt profiter du prétexte pour pondre leur petit pâté, textes « poétiques » malheureusement souvent désincarnés en regard de la musique d’Ayler, lequel mettait l’Esprit dans la matière. Au total plus d’une centaine de contributions auxquelles manquent, pour ma part, celle de Marc-Édouard Nabe, auteur, il y a plus de vingt ans, du magnifique petit livre « La Marseillaise » (Le Dilettante), et le petit texte de Guy Villerd qui accompagne son superbe disque « Ayler Quartet » (ARFI 031), réalisé il y a dix ans (pour le 30e anniversaire).

Tribute to Albert Ayler : « Live at the Dynamo » -  voir en grand cette image
Tribute to Albert Ayler : « Live at the Dynamo »
Marge / distribution Futura et Marge
on aime !
on aime !

Malgré ces petites réserves, ce livre contient suffisamment de riches témoignages à lire et à relire, pour figurer en bonne place dans toute bibliothèque d’amateur. Et l’on peut remercier Franck Médioni d’avoir eu une aussi belle idée.

Nous pouvons prolonger cet hommage avec le Tribute to Albert Ayler, enregistré sous l’égide de Gérard Terronès en novembre 2008 — deux ans d’avance — par un quartette réunissant Roy Campbell, Joe McPhee, William Parker et Warren Smith (les trois premiers figurant d’ailleurs dans le recueil de Médioni). Tous quatre complètent d’ailleurs le livre par leurs réflexions et leurs commentaires qui figurent dans le très riche livret ; Roy Campbell insistant notamment sur l’importance de Donald Ayler, le frère si souvent décrié. Ils sont d’ailleurs deux trompettistes de formation dans ce quartette — McPhee ne s’est mis au ténor qu’après avoir entendu Albert Ayler — qui joue essentiellement la musique du saxophoniste, mais ne cherche pas à la copier ni à l’imiter, pas plus qu’il ne sonne comme le quartette de 1964 avec Don Cherry. Mais les musiciens en ont saisi l’esprit et le restituent à leur manière, avec leurs propres langages, sensibilités et caractères, dans le monde musical d’aujourd’hui, en laissant transparaître sa nouveauté « révolutionnaire », son éternelle fraîcheur, soit sa pertinence et son actualité.

Un disque prenant, sincère et profond.

> Franck Médioni (dir.) : Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost (Éd. Le Mot et le Reste - coll. Attitudes) - distribution Harmonia Mundi

> Tribute to Albert Ayler : « Live at the Dynamo » - Marge 45 - distribution Futura et Marge

Roy Campbell (tp, fl, voc…), Joe McPhee (ts, tp, voc), William Parker (b, voc), Warren Smith (dm, perc, voc).

1. Music Is the Healing Force of the Universe / 2. Muntu / 3. Obama Victory Shoutout/Truth Is Marching In / 4. DC/Vibrations / 5. Prophet John / 6. Universal Indians.

Compositions de Albert Ayler (1, 3, 4, 6), Miriam Makeba (2), Collective (3), Don Cherry (4), Donald Ayler (5).

Enregistré à la Dynamo, Pantin, le 21 novembre 2008.

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