« Le jazz tisse sa toile... »
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« Les disques qui ont embelli mon été... »

Une sélection de Michel Delorme.

D 10 octobre 2010     H 10:33     A Michel Delorme    


Petite séance de rattrapage pour une brochette de Cds qui, pour moi, ont émergé du lot parmi les productions plus ou moins récentes.

Virgine TEYCHENÉ : « I feel so good »

Virginie Teychené - I feel so good -  voir en grand cette image
Virginie Teychené - I feel so good
Altrisuoni / Anticraft

> Altrisuoni AS 288 - Distribution Anticraft

(lire aussi la chronique d’Yves Dorison - 2 juillet 2010)

On connaît le parcours de cette belle chanteuse : victoire aux Révélations de Juan, passage très remarqué au Off de Marciac (merci Hélène pour ton casting éclairé), elle aurait du reste bien pu être sous le grand chapiteau.

Son album est un petit bijou. Le timbre est aérien, le phrasé et la diction impeccables, la flexibilité d’une grande maîtrise, la voix parfaitement placée et le tenu exemplaire. Le tout avec sensibilité, délicatesse.

Je ne suis pas un fou du scat , même si je suis nostalgique des exploits pyrotechniques de Dizzy Gillespie et Babs Gonzales, mais elle y excelle sur Up jumped spring. En écoutant son interprétation sensuelle de Prelude to a kiss sur un tempo suspendu, je me prends à penser qu’un jour peut-être, une chanteuse osera scatter sur une ballade. Car avec un tempo rapide, on peut remplir, jamais avec un tempo lent. Écoutez seulement le Lover man de Lee Konitz avec Mulligan en 53 et vous verrez what I mean.

Je ne suis pas fou non plus de l’(in)évitable séquence Bossa Nova. Mais Virginie l’interprète à la perfection, telle une vraie Carioca. C’est bien doux à l’oreille, et voilà.

Par contre, elle est passée maîtresse des relectures vocales de soli historiques comme celui de James Moody sur Body and soul qui devient ici I feel so good. Ou encore celui du même saxophoniste sur Lester leaps in , qui s’intitule cette fois I got the blues. Parmi les nombreux adeptes du genre, on aura une tendresse particulière pour les Double Six.
Elle excelle encore dans l’art de transfigurer un saucisson comme Moonlight serenade et distille le très beau The nearness of you avec toute la délicatesse due à cette chanson. Que de belles ballades avons nous au patrimoine et si rarement interprétées, comme Skylark, My one and only love, You go to my head, Crazy he calls me, Good morning heartache, Autumn in New york, dont José James vient de donner une version absolument sublime. Et pourquoi pas un duo Virginie/José .... feeling garanti.

Mais le sommet de ce disque est sans conteste Early hours de Gérard Maurin et Marion Rampal.

C’est beau comme les titres lents de Birth of the cool, le premier chef d’œuvre de Miles Davis. Worry ’bout me, des mêmes, n’est pas mal non plus.

Le talent de Virginie Teychené ne pouvait en aucun cas s’accommoder d’ accompagnateurs de seconde zone. Nous avons donc ici un très bon pianiste, Stéphane Bernard – ah, l’intro de Early hours ! - un bassiste, Gérard Maurin, au gros et beau son - magnifique solo sur Prelude to a kiss, et LE batteur, Jean-Pierre Arnaud.

Écoutez seulement comment ces deux derniers enflamment le débat dès le premier titre.
Ajoutez à cela la trompette feutrée de François Chassagnite sur quatre titres et vous aurez un album de tout premier ordre.

Virginie Teychené est tout en charme, le contraire de celles, trop nombreuses, qui se croient obligées de brailler.

(À noter, les détails discographiques sont très complets : auteurs, compositeurs, arrangeurs, adaptateurs. Total respect.)

JOHN McLAUGHLIN : « To the One »

JOHN McLAUGHLIN : « To the One » -  voir en grand cette image
JOHN McLAUGHLIN : « To the One »
Abstact Logix / Mediastarz

> Abstact Logix ABLX 027 - Distribution Mediastarz

Très bonnes compositions, comme d’habitude, groupe en acier trempé, comme d’habitude, solos flamboyants du leader, comme d’habitude. Dis John, ça t’arrive de faire un disque un peu moins bon de temps en temps ?

Le thème d’ouverture Discovery déboule à 100 à l’heure. Rythmique d’enfer, Étienne M’Bappe à la basse, on avait déjà apprécié sa dextérité et son énorme son chez Zawinul. Mark Mondesir à la batterie, finesse crépitante. Et Gary Husband aux claviers, qui double à la batterie et aux percussions sur tous les titres rapides, soit un sur deux.

Belle alternance avec les compositions mystico-méditatives. Dans deux de ces dernières, McLaughlin utilise la guitare synthétiseur, dont le sublime Lost and found qui touche au céleste.

Ouch, l’intro de The fine line. Réminiscence hardie d’un fameux striptease cinématographique !

John McLaughlin est un Maître. Il renouvelle constamment sa musique en s’entourant de musiciens d’horizons aussi divers qu’il est possible, avec lesquels il forme des groupes de légende. Il a été à bonne école chez Miles !

À l’écoute de cet album, une offrande au Créateur, on se prend à rêver à l’impossible rencontre avec un autre John. A Love Supreme.

SEBASTIEN TEXIER TRIO ; « Don’t forget you are an animal »

SEBASTIEN TEXIER TRIO ; « Don't forget you are an animal » -  voir en grand cette image
SEBASTIEN TEXIER TRIO ; « Don’t forget you are an animal »
Cristal Records / Harmonia Mundi

> Cristal Records CR 153 - Distribution Harmonia Mundi

Je vous épargnerai les « tel père, tel fils », « bon sang ne saurait mentir », « les chiens ne font pas des chats », etc....Zut, je l’ai quand même écrit !

Seb Texier vole maintenant de ses propres anches.

Anches qu’il a multiples puisqu’il joue de l’alto sur 7 des 10 titres de ce CD, de la clarinette ou de la clarinette alto sur le reste.

L’alto se fait élégant et bien articulé, Lilian’s tears. Lyrique et doux, Redman. Personnel donc original, Hyena’s night et Tango.

Il se fait aussi véhément, ravageur même, avec un growl sorti des âges, des étranglements qui vont jusqu’aux harmoniques, Hyena’s et La fin du voyage. Ce dernier titre, composé par Sébastien, comme 8 sur les 10, renferme en son milieu un thème joué à l’archet par Claude Tchamitchian qui vient tout droit, d’auteur, de la librairie paternelle. Le tout est beau comme du Villa Lobos.

Parlons donc de CES contrebasses, puisque Henri Texier rejoint Tchamitchian sur les plages 1,4 et 9. Un sacré chambard quand elles ronflent ensemble, leur entrée à la mi-temps de Don’t forget you are an animal donne une sacré dynamique au morceau. On reconnaît le beau son chantant d’Henri et Claude n’est pas en reste, Redman est un véritable concerto pour contrebasses, l’intro et le solo sont magnifiques.

Elles reposent sur le feu infernal et nourri du batteur irlandais Sean Carpio, qui met particulièrement en évidence sa grande liberté rythmique ainsi que sa frappe sèche et affairée dans Pain de singe, The yellow cab, Broken words, Don’t forget.

Mais revenons au leader puisque nous n’avons pas encore parlé de son deuxième instrument : la clarinette. Instrument parfois ingrat quand il est mal utilisé, Seb Texier en tire quelque chose de somptueux. On admirera le son grave et chaud qu’il affiche dans Pain de singe notamment.

Pour finir, les thèmes sont de bonne facture, comme par exemple The yellow cab.

Voilà bien un album qui se situe loin de de l’esbroufe et du tape à l’oreille, en un mot un album qui se mérite.

PLUS LOIN MUSIC

Jamais label n’a mieux porté son nom. Un label pointu et des pointures, pour le futur du jazz.

Jugez plutôt : Sophie Alour, Emmanuel Bex, Avishai Cohen, David El Malek, Tigran Hamasyan, Olivier Témime...

Trois productions ont tourné sans arrêt sur le lecteur de mon auto pendant mes déplacements estivaux : Médéric Collignon, Moutin Reunion et Pierre de Bethmann.

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MEDERIC COLLIGNON : « Tunkashi-la »

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> Plus Loin Music PL 4522 - Distribution Harmonia Mundi

Je ne peux que vous renvoyer à l’excellente chronique de notre ami Yves Dorison parue sur ce site en février 2010, déjà ! (Lire ici !)

J’ajouterai seulement qu’il fallait être un brin gonflé pour s’attaquer à un tel monument. Plus gonflé que Médéric, tu meurs.

Pour les habitants des Alpes-Maritimes, signalons que Collignon sera au CEDAC de Cimiez le 5 novembre.

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PIERRE DE BETHMANN : « Cubique »

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PIERRE DE BETHMANN : « Cubique »
Plus Loin Music / Harmonia Mundi

> Plus Loin Music PL 4521 - Distibution Harmonia Mundi

Pierre De Bethmann m’a tapé dans l’oreille dès Prysm. Et comme les sportifs de haut niveau, il n’a cessé d’améliorer ses performances, au sens anglais du terme, tout au long de ces dernières années pour confirmer son statut de meilleur pianiste hexagonal.

Posons d’entrée le postulat suivant : il est habité, hanté, par l’ESPRIT de Joe Zawinul, Weather Report et Wayne Shorter réunis. À l’heure ou l’on clone Coltrane et Miles, qui se plaindrait ?

Dès le premier morceau Décalé, la batterie se souvient du beat Weather, l’adjonction de la voix limpide de Jeanne Added, très bien intégrée à l’égal des instruments, ajoute à cette filiation et le thème est on ne peut plus bel hommage à Wayne.

Toutes ces choses (You are) donne à la guitare de Michael Felberbaum l’occasion d’un bel exposé, puis vient une surprise de taille, une séquence arrangée/rêvée qui n’est autre qu’une citation inconsciente d’un thème ou d’un insert de Shorter. Quand j’aurai trouvé ce que c’est, je vous ferai signe. Je vais carrément demander à Wayne.

Très bel exposé du thème de Pardon par la basse sur lit de synthé, une merveille.
Tous ces musiciens accomplis, Stéphane Guillaume à l’alto et David El Malek au ténor, Vincent Artaud à la basse et Franck Agulhon à la batterie (une sacrée paire), déroulent magnifiquement, en particulier sur Vouloir, tout est là, thème qui fait également penser à Lee Konitz. À ce propos, je rêve d’une rencontre Shorter/Konitz. Dans les années 80, je rencontre Lee dans les allées de la Grande Parade de Nice et je lui propose des copies d’enregistrements « sauvages » de certaines de ses prestations. Il me répond : vous n’avez pas plutôt des inédits de Wayne Shorter ? L’année suivante au même endroit, je fais la même proposition à Wayne et devinez ce qu’il me répond : vous
n’auriez pas des enregistrements de Lee Konitz ?
Étonnant, non ?

Seul, petit, reproche : à la longue quand la voix devient soliste morceau après morceau, l’unité peut devenir uniformité. Et comme l’ennui naquit un jour...

Ce Cubique place véritablement très haut la barre de l’excellence artistique. Pari tenu.

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MOUTIN REUNION : « Soul dancers »

MOUTIN REUNION : « Soul dancers » -  voir en grand cette image
MOUTIN REUNION : « Soul dancers »
Plus Loin Music / Harmonia Mundi

> Plus Loin Music PL 4525 - Distribution Harmonia Mundi

Équation : sachant que Pierre De Bethmann est le clavier de cette réunion, connaissant les penchants avouables de Louis et François Moutin, multipliés par le saxophone de Rick Margitza, « calculez » l’état d’esprit qui va régner dans cette nouvelle livraison de la Moutin & Co.

Vous avez gagné, nous allons encore baigner dans la plus belle atmosphère que le jazz ait inventée depuis que deux génies décidèrent dans les années 70 de révolutionner l’histoire de cette musique, après que Parker et Coltrane l’eurent fait en 45 et en 60. Miles, lui, a été de toutes les révolutions, entre 50 et 90. De Bethman/Moutin, même combat.

Sold answers, j’adore, est ouvertement un démarquage d’un thème de Weather Report. L’esprit des deux génies plane encore sur le diaphane Depths light où le très beau son de basse de François glisse sur un tapis sonore des claviers de Pierre. Je pense à l’un des quelques sommets de toute l’histoire de la musique, A remark you made, de l’album Heavy Weather. La science et le drive de Louis font le reste.

Momentum, que l’on a beaucoup entendu sur TSF, n’échappe pas à la règle et le solo de ténor de Rick effleure les sphères shorteriennes. La voix entre joliment dans le thème final.
Les autres titres sont excellents, en particulier les deux derniers Forgotten feelings et Quiet force.

Tant que nous aurons des artistes de ce calibre, on oubliera les affres de la politique et de la religion.

Un mot du Distributeur Harmonia Mundi.

The cream of the crop, comme on dit à l’Emirate Stadium, se trouve dans ses voûtes.

> Liens :

Virginie Teychené :

John McLaughlin :

Sébastien Texier :

Plus Loin Music :


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