« Le jazz tisse sa toile... »
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William PARKER contre Charlie HADEN

D 29 novembre 2010     H 22:20     A Jean Buzelin    


Attention, entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’opposer deux grands musiciens, mais de mettre en parallèle deux situations opposées.

On a beau n’être plus surpris par grand-chose, voir une pub d’un disque de Charlie Haden à la télé, ça vous en bouche un coin ! Oui, je sais bien, ce n’est certainement pas son propre nom, à peu près inconnu des téléspectateurs moyens, qui va faire vendre son disque, mais les “Sophisticated Ladies“ qui l’entourent. Les producteurs ne sont jamais à court d’excellentes (sic) idées. Quand même, ça fait bizarre, surtout de la part d’un « contrebassiste militant », comme l’écrit Michel Contat dans Télérama. Mais au fait, militant de quoi ? Certes, Charlie Haden s’est positionné, a revendiqué son engagement lorsqu’il a signé son superbe « Liberation Music Orchestra » en 1970. Et après ? A-t-il pris ses affaires en mains ? A-t-il animé, ou participé à, des entreprises autogérées comme nombre de ses confrères ? A-t-il cherché à créer sa propre structure indépendante, maison de disques ou autre ? Bref, a-t-il eu une véritable action musicale politique ? S’est-il donné les moyens de ses idées ?

William Parker : “I Plain to Stay a Believer : The Inside Songs of Curtis Mayfield“  -  voir en grand cette image
William Parker : “I Plain to Stay a Believer : The Inside Songs of Curtis Mayfield“
Aum Fidelity / Orkhêstra

J’avais trouvé un peu sévères les réserves de Willem Breuker à son encontre qui, dès la sortie du LMO, s’interrogeait sur la sincérité et la pertinence de l’engagement du bonhomme. Je compris plus tard qu’il avait raison. Attention, je ne remets pas en cause le musicien, sa stature, son envergure, son œuvre immense et sa place dans l’histoire du jazz, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit. Il reste que le contrebassiste a répondu à toutes les propositions, toutes les sollicitations, jusqu’à devenir un véritable “requin de studio“, acceptant sans distinction des projets ou rencontres où, assurément, il engageait son instrument, son jeu, son poids musical, et des sessions où, simple sideman, son nom permettait d’enrichir la distribution. Ce qui signifie, en langage clair : se faire récupérer.

William Parker aussi enregistre beaucoup et avec quantité de gens [1]. Mais pas tout à fait dans le même circuit, pas dans le jazz business, pas chez les majors ou autres beaux labels bien distribués. William Parker, lui, est un vrai militant. Il n’a pas besoin de faire des déclarations, des proclamations, il est au cœur de l’action, du combat, avec une pensée musicale claire, qu’il met en œuvre avec ses moyens, sa lucidité, son ouverture, son engagement. C’est une démarche politique, et c’est de la musique, parmi les plus belles que l’on puisse entendre aujourd’hui. Élément moteur et stabilisateur d’un groupe dont sa contrebasse est le cœur et le poumon, il est capable de le galvaniser, le transporter, tout en restant “dans le fond“, exactement comme sait le faire Charlie Haden. Il est la rambarde sur laquelle on peut s’appuyer, la terre féconde qui nourrit, les racines où l’on s’accroche.

William Parker : “I Plain to Stay a Believer : The Inside Songs of Curtis Mayfield“  -  voir en grand cette image
William Parker : “I Plain to Stay a Believer : The Inside Songs of Curtis Mayfield“
Aum Fidelity / Orkhêstra
on aime !
on aime !

Le double-album « I Plain to Stay a Believer » (non parrainé par Le Figaro et RTL), est le résultat d’un travail de longue durée sur l’œuvre du chanteur-guitariste Curtis Mayfield (1942-1999). Ce grand poète humaniste de la soul music et artiste engagé lui aussi, en particulier dans le combat pacifique pour les droits civiques, prêchait la tolérance et l’espoir au travers de protest songs comme People Get Ready, enregistré en 1964 avec les Impressions, et devenu depuis un classique du gospel moderne ! À contre-courant de l’époque, il créa ses propres labels indépendants, ce qui ne l’empêcha pas d’obtenir d’immenses succès.

Initié par Banlieues Bleues en 2001, l’un des rares festivals français qui n’oublient pas que le jazz est, d’abord, la musique des Afros-Américains, ce projet s’est enrichi au cours des années. William Parker propose ici ce programme enregistré en divers lieux avec son orchestre régulier qui comprend notamment l’excellent trompettiste Lewis Barnes, le ténor Darryl Foster qui prend de foudroyants solos, le pianiste Dave Burrell et le batteur Hamid Drake. Il faut également mentionner la soliste Leena Conquest, excellente chanteuse méconnue (qui n’avait aucune chance de figurer dans le casting des « Sophisticated Ladies »), et les interventions du grand poète Amiri Baraka (LeRoi Jones), sans oublier divers chœurs et chorales. Tout ce beau monde au service d’une relecture passionnante et créative, qui est tout le contraire d’une « superproduction nostalgique à l’américaine », comme dit encore Contat. Si vous préférez une musique forte, vivante, et qui questionne la réalité de la société nord-américaine, vous saurez quel disque choisir en priorité (ce qui n’empêche pas d’écouter l’autre).

William Parker Organ Quartet : “Uncle Joe's Spirit House“ -  voir en grand cette image
William Parker Organ Quartet : “Uncle Joe’s Spirit House“
Centering / Orkhêstra

D’ambition plus modeste, mais tout aussi sincère et émouvant, l’hommage que le contrebassiste rend à son oncle Joe (92 ans) et à sa tante Carrie Lee (91 ans) qui vivent ensemble dans le Bronx depuis soixante-cinq années entourés de leurs enfants, petits-enfants et arrières petits-enfants. Une “Spirit House“ dont se souvient William Parker et qui a marqué son enfance et son adolescence, comme il l’écrit dans le texte de l’album. Ici la musique apparaîtra plus traditionnelle, reposée, pleine d’amour. Drivée par le grand batteur Gerald Cleaver, elle s’inscrit dans la lignée du jazz funky, grâce au ténor Darryl Foster à nouveau qui, à la demande de Parker, joue de belles phrases profondes et fluides toutes en retenue dans l’esprit de Gene Ammons, et à l’organiste Cooper-Moore, musicien plein d’idées au jeu stimulant et aux accords inattendus qui s’inscrit moins dans la lignée Jimmy Smith/Groove Holmes que dans celle, plus aventureuse, de Larry Young/Eddy Louiss (pour résumer et sans chercher à comparer les styles). Un disque attachant et varié — on passe du shuffle à la bossa nova, d’un middle tempo bien assis à un hymne d’aujourd’hui et on termine par un slow — qui devrait toucher tous les amateurs de jazz.

David S. Ware : “Onecept" -  voir en grand cette image
David S. Ware : “Onecept"
Aum Fidelity / Orkhêstra

On retrouve William Parker dans un contexte plus habituel, plus free, aux côtés de David S. Ware dont il est le compagnon indéfectible depuis la nuit des temps. Une fidélité musicale exemplaire auprès de celui qui fête ses 50 ans de saxophone avec ces neuf improvisations. David Ware, comme dans son album solo “Saturnian“ (cf. “New York is Now“ - 17/06/2010), se partage entre le ténor et deux instruments hybrides, le stritch et le saxelo. Entouré par Parker, qui retrouve volontiers l’archet, et Warren Smith, maître es-percussions qui participait également au “Tribute to Albert Ayler“, le saxophoniste occupe, avec sa rigueur et sa puissance habituelles, l’un des pôles géométriques d’un triangle parfait. Sans concessions.

> William Parker : “I Plain to Stay a Believer : The Inside Songs of Curtis Mayfield“ - Aum Fidelity AUM062/63 (2 CD) - distribution Orkhêstra

William Parker (b, etc.), Lewis Barnes (tp), Sabir Mateen (as, ts, fl except 4,5,11), Darryl Foster (ts,ss except 5,11), Lafayette Gilchrist (p on 1,2), Dave Burrel (p on 3,4,6,7,8,9,10), Achille Gajo (p on 5,11), Asim Barnes (g on 6,7,10), Hamid Drake (dm except 4), Guillermo E. Brown (dm on 4), Leena Conquest (voc), Amiri Baraka (voc, poetry except 1,2,5,11), New LifeTabernacle Generation of Praise (choir on 6,7), 90 enfants sous la dir. de Sylvia Howard (choir on 5,11), 10 chanteurs (choir on 4).

1. I Plan To Stay A Believer / 2. If There’s A Hell Below / 3. We The People Who Are Darker Than Blue / 4. I’m So Proud/Ya He Yey Ya / 5. This Is My Country / 6. People Get Ready/The Inside Song / 7. This Is My Country / 8. It’s Alright / 9. Move On Up / 10. Freddie’s Dead / 11. New World Order.

Compositions de Curtis Mayfield, arrangements et additions (3,6) de William Parker, paroles additionnelles de Amiri Baraka ; enregistrées en concert à Banlieues Bleues le 13 mars 2001 (5,11), à Amherst (Massachusetts) le 3 avril 2002 (4), au Chiasso Jazz Festival (I) le 10 février 2007 (1,2), au Vision Festival XIII (NYC) le 15 juin 2008 (6,7,10), au Jazz & Wine of Peace Festival de Cormons (I) le 25 octobre 2008, à Botticino (I) le 29 octobre 2008.

> William Parker Organ Quartet : “Uncle Joe’s Spirit House“ - Centering 1004 - distribution Orkhêstra

William Parker (b), Darryl Foster (ts), Cooper-Moore (org), Gerald Cleaver (dm).

1. Uncle Joe’s Spirit House / 2. Jacques Groove / 3. Ennio’s Tag / 4. Document for LJ / 5. Let’s Go Down to the River / 6. Buddah’s Joy / 7. The Struggle / 8. Theme for the Tasters / 9. Oasis.

Compositions de William Parker, enregistrées à Brooklyn (NY) le 22 janvier 2010.

> David S. Ware : “Onecept“ - Aum Fidelity AUM064 - distribution Orkhêstra

David S. Ware (ts on 2,3,7, stritch on 1,5,8, saxello on 4,6,9), William Parker (b), Warren Smith (dm, tympani, perc).

1. Book of Krittika / 2. Wheel of Life / 3. Celestial / 4. Desire Worlds / 5. Astral Earth / 6. Savaka / 7. Bardo / 8. Anagami / 9. Vata.

Compositions collectives, enregistrées à Brooklyn (NY) le 2 décembre 2009.

> Liens :


[1Voir notamment sur culturejazz : David S. Ware (28/02/2009), Sophia Domancich (17/12/2009), Matthew Shipp (17/06/2010),Tribute to Albert Ayler (30/09/2010).