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Steve LEHMAN Octet au Musée du Quai Branly (Paris)

Théâtre Claude Lévi-Strauss, samedi 22 janvier

D 26 janvier 2011     H 22:45     A Edouard Hubert    


Quelle meilleure idée que cette collaboration entre le Festival Sons d’hiver, vecteur des musiques jazz, vivantes et curieuses dans le Val de Marne durant les jours de fraiches températures de ce début d’année, et le cycle de concerts jazz du Musée du Quai Branly pertinemment intitulé Bleu Indigo ? Aucune…, puisque ce partenariat a permis de faire entendre au public parisien, ce samedi, l’une des plus avant-gardistes formations de jazz new-yorkais, jusqu’ici inédite en France : l’octet de Steve Lehman. Géniale idée de surcroit, car, comme à l’accoutumée, le programmateur de Bleu Indigo, Alexandre Pierrepont, a sollicité une rencontre entre le musicien et le public à l’issue de ce concert. Bel après-midi, donc.

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Steve LEHMAN Octet © DR

Autant vous prévenir dès maintenant, la musique que Steve Lehman propose avec son octet est totalement inédite. Certes, on y entend diverses influences variées, mais la magie syncrétique de son compositeur gomme les sentiers menant à la référence pour mieux créer de l’original. Second avertissement, et pas des moindre : rien de simple chez Lehman. L’un des piliers de son esthétique est véritablement le complexe, le difficile, le sibyllin. Et cela avant tout parce que la musique de Steve Lehman repose sur une grande exigence. Exigence de l’écriture, exigence du propos, exigence de l’interprétation…, d’où une exigence de l’écoute.

La première originalité à se manifester tient moins de l’instrumentarium lui-même que de la manière d’en tirer parti : une « section » de soufflants (saxophone alto, saxophone ténor, trompette, trombone et tuba) couplée à une « section » rythmique (vibraphone, contrebasse, batterie). Comme la plupart des morceaux se déploient sur des tempi effrénés, la manière de conduire les parties écrites (on peut difficilement parler de thèmes ici) s’opère dans une multitude de traits et de lames mélodiques jaillissants. Des contrepoints fulgurants ou ininterrompus se mêlent à des « accords » résonnants ou dissonants. Lehman travaille alors sur les timbres de son orchestre, mais loin, très loin de la veine « école française », effaçant intentionnellement tout lyrisme. Le matériau ainsi obtenu procure de grandes ondées sonores interagissant en polyrythmes, polyharmonies et multiples couleurs.

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STEVE LEHMAN © Willie Davis

Il est vrai que les influences évoquées en fin de concert expliquent pour beaucoup le contenu musical. Il faut savoir tout d’abord que Steve Lehman fut l’élève de Jackie McLean, d’Anthony Braxton et de Tristan Murail ! Oui, il y a ici des réminiscences de post-bop (on apprend explicitement que chaque musicien présent sur scène maîtrise la musique de Charlie Parker…, nous n’en doutions pas), mais l’influence de McLean viendrait plutôt directement du travail sur le son et de l’orchestre (McLean, l’une des plus incongrue sonorité d’alto du siècle dernier, fut le premier musicien à utiliser le vibraphone comme unique instrument harmonique d’une petit formation, avant Eric Dolphy). D’Anthony Braxton, nous y entendons essentiellement son influence dans l’exigence interprétative et l’aspect conceptuel d’une telle musique, mais aussi dans la sonorité et le phrasé du leader lors des parties improvisées. Le moins évident à nos oreilles (ce qui pourtant s’avérera la meilleure explication concernant la singularité de cette musique a posteriori), c’est le travail que Lehman a effectué avec ce maître de l’école spectral qu’est Tristan Murail. Mais bien sûr ! C’est de là que viennent toutes ces dissonances quasiment inouïes dans le jazz, cette manière unique d’orchestrer un tel combo, cette intégration des micro-intervalles dans l’écriture et même dans les solos (des quarts de ton bien énoncés, notamment dans les improvisations de Jonathan Finlayson (trompette) mais aussi au milieu des lignes « speed-bop » de Mark Shim (sax ténor)). Enfin, certains membres du public ont entendu l’influence de Steve Coleman (il est vrai que plusieurs morceaux sont construits sur des rythmiques totalement asymétriques mais subtilement marquées de groove), influence que Lehman ne renie pas mais préfère insérer dans une généalogie qui remonterait plutôt aux travaux de Sam Rivers et de Henry Threadgill.

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Steve LEHMAN Octet © DR

Tout ce travail compositionnel et interprétatif conduit à un autre niveau d’originalité de la musique de Lehman : une remise en question de la forme dans le jazz actuel. Pas véritablement de thèmes, nous l’avons dit, mais des climats, des climax et de l’énergie. La partition est bien évidemment de mise (le batteur Tyshawn Sorey nous apprendra qu’il mémorise par cœur toutes ses parties écrites), mais imprégnée d’un flux improvisé. Difficile alors de dire quand les musiciens ont un espace libre à exploiter. Et pourtant, nous sentons que c’est bien le cas. Ce qui fait toute la grâce de cette musique. À cela il faudrait ajouter qu’un concert comme celui-ci, sans déployer tout un attirail de « chorus », demande aux protagonistes une virtuosité à toute épreuve. Lehman résume lui-même l’essentiel de notre propos en expliquant la signification du titre de son dernier disque avec l’octet : Travail, Transformation and Flow [1]. Travail pour atteindre cette exigence nécessaire à l’interprétation (pas de jazz sans travail, de toute façon…) ; transformation pour dépasser la simple synthèse des influences, pour en tirer une matière créatrice nouvelle ; flow, ce flux, cette magie, cette grâce indispensable à la musique pour exister. Mission accomplie, cher ami.

> Formation :
STEVE LEHMAN, saxophone alto, composition / JONATHAN FINLAYSON, trompette / MARK SHIM, saxophone ténor/ TIM ALBRIGHT, trombone / CHRIS DINGMAN, vibraphone / DAN PECK, tuba / DREW GRESS, contrebasse / TYSHAWN SOREY, batterie

>Liens :


[1Steve Lehman Octet, Travail, Transformation and Flow, PI Recordings - distribution Orkhêstra -

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