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Le jazz en Bourgogne # 9 : entretien avec Frédéric Nardin

D 16 février 2011     H 06:07     A Armel Bloch    


Le jazz en Bourgogne # 9 : entretien avec Frédéric Nardin, pianiste, Saône et Loire

  • La scène chalonaise a souvent fait émerger des musiciens de jazz talentueux sur la scène française. Rencontre avec Frédéric Nardin, jeune talent prometteur dont on entendra certainement parler prochainement. Après ses études musicales à Chalon-sur-Saône, le pianiste poursuit son cursus au CNSM de Paris où il étudie l’arrangement, la composition et collabore parallèlement à plusieurs formations reconnues sur les scènes parisienne, bourguignone et de la région Rhône-Alpes.

>Armel Bloch : Comment êtes-vous devenu musicien et plus particulièrement dans le domaine du jazz ?

>Frédéric Nardin : J’ai, depuis très jeune, été attiré par la musique. Elle occupe une place importante dans mon cercle familial. Nous avons tous pratiqué un instrument, exceptée ma mère. J’ai toujours été en contact avec des musiciens et leur environnement. Ma famille écoutait beaucoup de musique, mais peu de jazz et de classique. Notre culture était plutôt orientée variété française et internationale.

  • J’ai découvert la musique classique (Mozart, Bach, Beethoven, Chopin) en écoutant ma sœur jouer du piano pendant neuf ans. Cela explique peut être mon attirance pour cet instrument dès l’âge de 4 ans. Mon intérêt pour le jazz s’est manifesté beaucoup plus tard, avec l’écoute de quelques disques de Louis Armstrong, Sydney Bechet, Ray Charles et quelques anthologies de grands big bands swing (Count Basie, Duke Ellington, Glenn Miller...).
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Frédéric Nardin, pianiste, en Bourgogne.

En 1976, mon père a créé un orchestre de variété avec son frère à la batterie. Ma mère m’emmenait souvent dans les soirées dansantes pour les écouter. J’adorais voir les musiciens jouer, les gens s’amuser et danser... et j’étais obnubilé par le pianiste. J’ai ressenti le besoin d’apprendre rapidement le piano. Dans les écoles de musique et les conservatoires, il faut souvent commencer par une ou deux années de solfège avant de s’initier aux techniques d’un instrument et les places sont parfois limitées. Mon père ne voulait pas que mes débuts ne se limitent qu’à la théorie, sans doute pour éviter une certaine forme de lassitude que l’on peut avoir lorsque l’on aborde la musique sans pratique instrumentale.

J’ai donc pris des cours particuliers pendant dix ans à Chalon-sur-Saône, depuis l’âge de cinq ans, avec Regis Dumont.

  • J’ai intégré la classe de formation musicale du conservatoire de Chalon-sur-Saône à l’âge de 9 ans. Je travaillais la technique du piano et des pièces classiques mais ça n’a jamais vraiment été ma tasse de thé. Je préférais jouer la musique que j’entendais à la radio. Je modifiais souvent les pièces du répertoire à étudier en fonction de mes inspirations... Mon professeur a rapidement compris que ce n’était pas cette musique que je voulais jouer... Petit à petit, à chaque fin de cours, il me faisait travailler des courtes pièces de jazz, blues et boogie woogie. Je me suis rapidement intéressé à ces styles. À l’âge de dix ans, j’ai intégré l’orchestre de mon père. Je relevais à partir de disques mes parties et je découvrais l’improvisation en orchestre.

Me voyant vraiment intéressé par le jazz et les différents aspects que recouvre l’improvisation, mon professeur de piano m’a conseillé de m’inscrire au département Jazz du conservatoire de Chalon-sur-Saône. J’ai pris mes premiers cours de piano jazz à l’âge de 13 ans avec Dominique Chaffangeon. Je me suis rendu compte que le jazz était vraiment la musique qui me plaisait. J’ai beaucoup appris dans cette classe à l’énergie collective impressionnante, aux professeurs compétents et avec une très bonne ambiance entre les élèves. J’y ai rencontré mes premiers compagnons de route : Romain Sarron, Kenny Jeanney, Pierre Pothin, Thibaut François, Simon et Yovan Girard... Quand je n’étais pas au lycée, je passais mon temps à jouer avec eux au conservatoire. Chacun apportait quelque chose à l’autre. Il y avait un vrai esprit de groupe. J’ai ensuite complété l’équipe du big band du conservatoire dirigé par Daniel Pasquier. À l’époque, j’avais peu d’expérience dans la pratique du jazz. Cet orchestre m’a obligé à jouer des arrangements souvent difficiles à déchiffrer. À 15 ans, je me suis remis à étudier le piano classique au conservatoire jusqu’à l’obtention du Diplôme d’Etudes Musicales de piano jazz à l’âge de 18 ans, qui m’a décidé à vouloir faire de la musique mon métier.

>Que vous ont apporté vos professeurs ?

>Le contrebassiste Michel Martin m’a transmis des savoirs sur la culture du jazz. Il m’a prêté énormément de disques, m’a conseillé à juste titre ce que je devais écouter et il a toujours pris le temps de jouer avec nous. J’avais envie de pratiquer cette musique mais je ne disposais pas suffisamment de connaissances sur sa culture. Il m’a semblé indispensable de m’imprégner de celle-ci par l’écoute avisée d’albums et de concerts, d’autant plus qu’il s’agit d’une musique qui à l’origine était transmise oralement. J’ai formé mon premier trio avec Michel Martin et Romain Sarron et nous avons joué ensemble pendant quatre ans. Dominique Chaffangeon a été d’un apport précieux concernant son approche pédagogique toujours très claire du piano jazz sur la technique, le phrasé, les relevés de thèmes et d’improvisations ainsi que sur les connaissances théoriques et harmoniques.
J’ai acquis mes premières notions sur les arrangements et compositions pour ensemble de jazz avec Sylvain Beuf (saxophone). Je l’avais également en cours d’atelier. Il m’a sensibilisé sur l’importance du rôle du piano dans un orchestre, sur la manière d’accompagner les solistes, sur ma façon d’organiser mes voicings au piano et sur l’harmonie en général.

Frédéric Nardin Trio. -  voir en grand cette image
Frédéric Nardin Trio.

Durant toute cette période, j’ai aussi suivi plusieurs stages : Jazz en herbe, Centre des Musiques Didier Lockwood, le stage de la musique des cuivres au Monastier sur Gazeille, au cours desquels j’ai rencontré des musiciens de ma génération avec lesquels je travaille actuellement.

A 19 ans, j’ai été admis dans la classe de jazz du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. J’ai rencontré beaucoup de musiciens et je participe à de nombreux projets aux styles différents. J’ai un rythme de travail très productif tant au niveau de l’instrument, que de la composition et de l’arrangement, dans un contexte professionnel intéressant. Le conservatoire nous donne l’opportunité d’avoir des master class avec de grands musiciens : Billy Hart, Marc Copland, Jim Mc Neely... Nous pouvons travailler, échanger et jouer avec eux. Le CNSM est une sorte de laboratoire qui nous permet d’explorer des pistes de travail dans des styles assez différents. Je crois que c’est un bon moyen pour mieux se connaître musicalement. Cette étape m’a ouvert l’esprit. J’ai maintenant une vision plus large de la musique : je sais ce que j’aime et ce que j’aime moins. Je me suis perfectionné sur l’arrangement et la composition, jusqu’alors assez peu explorés. Nous écrivons beaucoup de musiques pour de nombreux projets selon l’envie de chacun. J’adore arranger et écrire, pour petite où grande formation (du duo à l’orchestre symphonique). C’est une chance de pouvoir travailler avec des musiciens d’une telle renommée : Hervé Sellin, Riccardo Del Fra, François Théberge, Glenn Ferris, Dré Pallmearts. Après avoir obtenu le Diplôme National Supérieur Professionnel de Musicien en 2009, je poursuis ma dernière année de Master et j’enseigne le piano jazz au CRR de Chalon-sur-Saône depuis deux ans.

>Quelles sont vos influences musicales ?

>Mes influences musicales sont très variées. J’écoute surtout du jazz outre-atlantique, des choses à la fois anciennes et très modernes (du blues rural au jazz d’aujourd’hui).
J’adore Art Tatum, Count Basie, Bud Powell, Thelonious Monk, Charlie Parker, Duke Ellington, John Coltrane, Joe Henderson, Kenny Barron, Mc Coy Tyner, Oscar Peterson. Thad Jones, Wynton Marsalis, Joshua Redman, Herbie Hancock, Kenny Kirland, Mulgrew Miller, le Vanguard Big Band, le SF Jazz Collective...

  • Je pense que l’apprentissage du jazz passe par la connaissance de son histoire et de la culture afro-américaine. Cette musique est un langage. La meilleure façon de le maîtriser est d’écouter de nombreux disques et d’aller aux concerts...
  • Je suis sensible au swing, au groove et au funk. J’aime aussi le rapport au rythme, au corps et à la danse que l’on retrouve dans la musique latine et africaine. J’aime m’inspirer des mélodies et harmonies de Fauré, Debussy, Messiaen, Stravinsky...

Toutes ces influences se retrouvent dans ma musique et se mélangent. Chaque composition a son propre caractère, selon ce que j’écoute sur le moment, ce que je recherche et ce dont j’ai envie... J’écris beaucoup de choses différentes, avec toujours l’existence de certains parallélismes, par exemple sur les choix harmoniques. J’aime autant écrire une paraphrase sur une grille de vieux standards de Broadway qu’une suite plus contemporaine de vingt minutes pour dix musiciens.

  • Chaque composition correspond à une histoire, une émotion, un contexte particulier. J’aime faire partager tout cela au public. A chaque interprétation, la musique peur évoluer... C’est une des caractéristiques du jazz : à chaque fois, c’est assez différent !
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Frédéric Nardin, pianiste, en Bourgogne.

>Quels sont vos projets actuels et vos collaborations ?

>Parmi les principales formations auxquelles je participe, il y a le quartet co-dirigé avec Jon Boutellier (saxophone) accompagné de Patrick Maradan (contrebasse) et Romain Sarron (batterie). Nous avons beaucoup joué cette année (Festival de Juan-les-Pins, Rhino Jazz Festival, À Vaulx Jazz Festival...). Nous avons invité le tromboniste Bastien Ballaz à se joindre au quartet pour quelques concerts. Je participe au Keystone Big Band (formation de 17 musiciens créée il y a un an à Lyon), avec mes deux collègues Jon Boutellier et Bastien Ballaz. Nous signons à nous trois la quasi totalité des arrangements. Nous nous produirons le 9 mai au Meridien à Paris. Je joue également avec le groupe Inception, trio parisien récemment formé et composé de Matteo Bortone (contrebasse) et Leon Parker (batterie). Nous avons joué trois soirs consécutifs à Lyon (Jazz Club la Clef de Voûte) fin Janvier.

  • J’accompagne le grand vibraphoniste Michel Hausser dans le Youngblood Quintet avec David Enhco (trompette), Jon Boutellier (saxophone), Joachim Govin (contrebasse), Nicolas Charlier (batterie). Nous avons notamment joué au Meridien à Paris, au Festival Jazz à Vienne, à L’opéra de Lyon et au Festival de Munster... Je poursuis mon travail avec le quartet jazz latino de Joseph Lapchine : Merwan Djane (basse électrique), Florent Guillamin (batterie). Dans ces différents projets, j’écris et j’arrange la musique. Je joue également dans de nombreuses autres formations (Big Band Chalon Bourgogne, Septet de Bastien Ballaz, trio de Jean-François Michel...) comme accompagnateur à Paris, Lyon et en Bourgogne. J’ai eu la chance de me produire aux côtés de Ricky Ford, Mark Gross, Glenn Ferris, Captain Mercier, François Théberge, Phil Abraham, Pierre Olivier Govin, Michael Cheret, Claude Egéa, Hein de Jong...

>Est-il possible que les musiciens de votre génération puissent encore ne vivre que du jazz ou faut-il trouver d’autres esthétiques musicales ?

>Je pense qu’il est encore possible pour un jeune musicien de vivre du jazz mais ce n’est pas facile. L’accès aux clubs et aux festivals n’est pas forcément évident : la porte d’entrée est souvent étroite et lorsque nous avons des contacts, nous devons souvent multiplier les projets (il est assez rare d’avoir suffisamment de concerts avec un ou deux groupes).
Il faut travailler plusieurs répertoires en même temps et optimiser le temps de répétition. Aujourd’hui, le jeune jazzman doit savoir bien lire la musique pour s’adapter rapidement à la situation qui lui est proposée. Être un bon instrumentiste ne suffit pas. Il doit également savoir se vendre, démarcher les organisateurs pour être programmé dans différents lieux, parfois écrire les textes pour la présentation des groupes et bien sûr, composer de la musique ou arranger celle des autres afin d’avoir une vision personnelle à proposer. Il sera à mon sens de plus en plus nécessaire d’avoir plusieurs cordes à son arc.

Je ne crois pas que le fait qu’il existe de nombreux musiciens dans la nouvelle génération puisse être gênant pour le développement de mon activité. Bien au contraire, cela créé une forte émulation entre nous. Le plus souvent, nous nous croisons dans les festivals et les clubs. Nous jouons ensemble et nous sommes parfois des amis très proches. Il y a plutôt une influence mutuelle et nous nous respectons. J’ai plaisir à voir plein de jeunes qui s’investissent dans cette musique avec un réel engagement et beaucoup de talent pour que le jazz continue à être une musique vivante. Il est aussi nécessaire que des lieux tels que les scènes nationales, les théâtres et les médias s’ouvrent d’avantage à cette musique afin d’encourager la nouvelle génération à se produire et donner l’occasion au public de mieux découvrir le jazz.

  • Propos recueillis par Armel Bloch.

  • Références discographiques :
  • Avec le Big Band Chalon Bourgogne : « À l’arbre par la Fenêtre » (2008
  • Avec Hein de Jong : « Hein de Jong Group plays the Modern Jazz Quartet » (2007)