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Philip Catherine : dix ans après...

D 10 avril 2011     H 21:11     A Yves Dorison    


Estelle avait 12 ans en 2001 quand elle réalisa l’interview de Philip Catherine pour le projet jazz du collège JB De La Salle, à Lyon. Une décennie plus tard, les retrouvailles ont eu lieu à la fin du concert du guitariste à A Vaulx Jazz 2011.

> Vaulx en Velin, le 22 mars 2011

> Est-ce que ça vous embête si je ferme la porte ?

Non.

> Je suis timide, un peu… Merci pour ce moment.

Merci à vous.

> C’est un bonheur.

Vous vous souvenez d’il y a dix ans ?

> Oui.

C’est resté dans votre mémoire ?

> Oui bien sûr. J’ai relu l’interview et cela a fait remonter bien des choses.

Oui, je comprends.

> C’est un plaisir pour moi de faire ce « Dix ans après ».

Je sens que je vais dire exactement la même chose !

> Alors, que s’est-il passé pour vous ces dix dernières années ?

L’interview, c’était en 2001, n’est-ce pas ? Et bien, je me suis remarié en 2003. Et puis, trois ans après on a divorcé. Enfin, on a divorcé et puis après vingt mois de séparation, on s’est remis ensemble pour un an et demi. Puis on s’est vraiment quitté, il y a six mois environ, Madi et moi.

C’est déjà un événement dans ma vie en dehors de la rencontre avec cette personne très riche car je l’ai rejointe à la campagne alors que moi j’ai toujours été citadin, toute ma vie. Et même si j’avais gardé mon appartement à Bruxelles, j’ai habité à la campagne pendant de nombreuses années. Sa maison est située à l’extrémité d’un petit village. C’est un endroit magnifique. Il y avait des moutons, un chien, quatre chats, une rivière, dans laquelle je n’ai jamais été pêcher d’ailleurs. Mais je n’étais pas entraîné pour cela. C’était très… très joli. Il y avait un potager, une serre, des fleurs. Mais comme je ne fais pas de jardinage…

D’autres événements importants depuis dix ans ? Je suis devenu grand-père (trois fois) , il y a six ans, d’une charmante petite fille qui s’appelle Méline et d’une autre fille qui s’appelle Luisa, née il y a trois mois et mon autre fille, elle, a eu un petit garçon il y a un an qui s’appelle Clément.

> Vous avez deux filles, n’est-ce pas ?

Philip Catherine -  voir en grand cette image
Philip Catherine
A Vaulx jazz, 22 mars 2011

Oui, et ma fille aînée a décidé de se lancer comme chanteuse. A trente-cinq ans, vous vous rendez compte ? Elle s’appelle Isabel. Elle a été DJ,pendant quelques années.. Elle a arrêté dès qu’elle a été enceinte, en 2005. Elle menait une vie incroyable. Quand je voyais sa tête alors qu’elle rentrait d’une soirée… Le lendemain, elle apparaissait complètement détruite, dans un état de fatigue extrême. Elle s’est calmée un peu. Beaucoup d’ailleurs. Elle a ensuite travaillé dans un beau magasin de vêtement à Bruxelles. Puis à son congé maternité, nous avons commencé à faire de la musique ensemble, à faire des petites maquettes. Elle venait chanter chez moi…

> Ça a dû être un grand moment pour vous ?

Oui, mais je ne m’y attendais pas du tout. Elle avait eu des cours de piano, quand elle était jeune, et fait de la danse classique. Elle avait donc des bases. Mais elle avait tout arrêté à dix-huit ans. Et maintenant, dix-sept ans après, elle veut chanter ! Je dois dire que je suis fort impressionné par son talent. Ce n’est pas un talent spectaculaire, mais c’est profond. Quand elle chante, quelque chose se passe. J’avais un concert en Belgique la semaine passée, dans une salle de mille personnes, avec Philippe Aerts et Bert Joris. C’était un hommage à Chet Baker et le jour-même, à deux heures de l’après-midi, je l’ai appelée pour l’inviter, en pensant que c’était une bonne occasion pour elle de monter sur scène. Ça s’est très bien passé car il y a quelque chose de très beau dans sa voix. C’est aussi un événement pour moi, pas seulement familial.

Maintenant, je suis complètement célibataire et j’habite dans mon petit appartement près de la gare du Midi. C’est très pratique pour un grand voyageur. Je mets dix à treize minutes pour aller à la gare.

> Vous voyagez toujours autant ?

C’est la seule façon que j’ai trouvée pour gagner ma vie ! Je n’ai pas vraiment d’autre choix malgré mes études universitaires qui ne m’ont jamais servi professionnellement. J’ai fait deux ans de droit et trois ans de sciences économiques, mais je n’ai jamais utilisé cela. Pas une seconde !

> Par rapport à ces études plutôt classiques, la lettre de Jean-Luc Ponty a été la plus forte, non ?

Oui. Cette fameuse lettre, que j’ai reçue à la sainte Catherine, un 25 novembre 1970, le même jour que celui de ma démobilisation militaire… Une vraie lettre, sans doute arrivée chez moi puis ensuite à la caserne où j’étais, près de Cologne en Allemagne. Cette lettre de Jean-Luc où il me demandait de rejoindre son groupe a été une charnière dans ma vie. Peut-être que sans cette lettre j’aurais essayé de trouver un boulot dans une banque ou quelque chose comme ça. Mais je ne savais pas très bien quoi. Je ne me sentais pas très compétent pour cela. Mais je n’étais pas sûr encore de faire de la musique. Je trouvais invraisemblable de faire le métier de musicien, même à vingt-huit ans. Mais Jean-Luc m’invitant, il était très célèbre, je me suis dit que c’était important. Je n’ai pas laissé passer la chance. J’ai joué un an avec lui. Et puis j’avais un ami musicien, qui connaissait bien le patron de Berkeley college à Boston, qui m’a proposé de prendre de cours gratuitement là-bas pendant trois mois. Je n’avais qu’à payer mon voyage et mes frais. C’est un beau cadeau que j’ai reçu. C’est la première fois que j’étudiais vraiment la musique. Avant cela, c’était les sciences économiques et le droit !

> Nettement moins mélodieux…

Oui. Mais peut-être tout de même une expérience de discipline et de travail. On s’est vu en 2001, n’est-ce pas ? Depuis, j’ai beaucoup joué en fait. Avec plein de musiciens différents. Notamment en trio et en quartet avec Bert Joris à la trompette, Philippe Aerts ou Hein Van de Geyn à la contrebasse, et plusieurs batteurs, Hans Van osterhout, Mimi Verderame. Aujourd’hui c’est Antoine Pierre, dix-huit ans. Il a une bonne culture musicale. Il écoute tout. Il est très ouvert. C’était notre troisième concert ensemble ce soir.

J’ai fait un disque en solo, Guitars two que j’aime assez. Je l’ai appelé ainsi car j’avais fait un disque en 1975 qui s’appelait Guitars. J’avais à cette époque le projet suivant : enregistrer seul sur plusieurs pistes. Mais en cours de route j’ai modifié le projet, quand des musiciens sont passés par Bruxelles avec lesquels j’avais une très forte envie de jouer. J’ai donc changé la couleur du projet. Le producteur était Marc Moulin et je lui ai également demandé une trentaine d’années plus tard de produire Guitars Two . C’est lui qui a proposé ce titre. D’abord parce qu’il y a deux guitares sur presque tous les morceaux et, ensuite, pour faire souvenir avec Guitars. C’est le dernier disque qu’il a produit avant de mourir d’un cancer peu après que le disque sorte. C’était un grand ami, très à l’écoute des autres, très généreux, très cultivé. Il écrivait des pièces de théâtre. Il a écrit des bouquins, notamment un sur la surenchère dans nos sociétés. Il a sorti aussi de très beaux disques sous son nom, une musique avec cohabitation de musique électroniques et de musiciens réels. J’ai aussi rejoué durant ces années avec Charlie Mariano, qui est mort il y a deux ans. Heureusement un disque en concert est sorti de ce dernier trio que nous avions initié en 1970 et continué dans les années quatre-vingt.

> Vous sources d’inspiration ont-elles évolué à travers ces années ?

Ça dépend. Ces derniers mois, j’ai essayé d’approfondir ce que j’ai étudié dans la musique qui me passionnait dans les années soixante, soixante-dix. Parfois je me demande si ce n’est pas stupide ou si c’est vraiment bien. Je ne sais pas. J’ai recommencé a étudié la musique de Miles Davis, de John Coltrane, de Django Reinhardt aussi, des choses que je n’avais pas bien comprises à l’époque. Je me dis quelquefois que je fais peut-être fausse route, que je m’inspire trop d’autres musiques. Je suis dans un passage comme ça où je travaille beaucoup ma guitare et où je ne le remarque même pas, c’est très bizarre. Je vais peut-être prendre des cours ou demander conseil pour améliorer les choses… Je ne fais à peu près que cela maintenant que je suis seul, de la guitare, hormis m’occuper de mes petits-enfants. Le soir, pour me détendre, je regarde souvent une série télé en faisant du vélo d’appartement pour garder la forme.

> J’allais vous demander ce qui vous permet de vous ressourcer.

Oh ça, ce n’est pas pour me ressourcer ! C’est juste pour décompresser, être dans une autre réalité. Je me rends compte que c’est une évasion. Je regarde cela trois quart d’heures et je ne me couche pas trop tard. Que fais-je encore ? Une thérapie aussi, pour aller mieux. Ça prend pas mal de temps. Se connaître un peu soi-même. Je refais du yoga et de la méditation depuis quelques mois, de la façon la plus quotidienne possible.

> Vous le ressentez dans votre musique ?

Je ne sais pas vous répondre, là. Je n’ai aucune réponse à donner. Cela m’aide peut-être à ne pas trop me dégrader, à rester calme, le plus jeune possible… parce que la nature est inexorable. Je ne vais pas rajeunir…

> Dans la précédente interview, vous nous disiez que l’important pour vous, c’était de faire passer le mieux possible l’émotion, vos émotions. C’est très réussi je crois, et cela me fait du bien. Merci.

Ça me fait plaisir d’entendre ça, merci. En fait je ne pense pas à faire passer des émotions, mais je suis content si de l’émotion touche l’auditeur. Au fond je n’ai pas l’impression que la musique transmette une émotion préexistante à la musique, mais que la musique elle même suscite des émotions. Je ne sais pas si c’est vrai ce que je dis là, mais je crois que c’est plus juste de le dire comme cela. Il y a des émotions intrinsèques à la musique, me semble-t-il, qu’on ne trouve pas dans les romans, dans les peintures...

Propos recueillis par Estelle Bouin

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