« Le jazz tisse sa toile... »
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De la solitude du pianiste

Quatre disques en pianos solo, ou presque.

D 8 mai 2011     H 11:20     A Thierry Giard    


Le piano solo, c’est la tentation suprême du pianiste, un défi qui repose sur la volonté d’aller seul le long du chemin que l’on se trace, en équilibre au bord de l’abîme.

Qu’on se rassure, les quatre pianistes ici présents ont de l’expérience et une personnalité affirmée (et confirmée) qui leur permet de se sortir sans séquelles de cet exercice périlleux !

Stéphan OLIVA : « Film Noir » et « After Noir (Piano Gone) »

Avec obstination et à l’écart des turbulences médiatiques, le pianiste Stéphan Oliva continue à traduire en musique ses passions. Cette fois, il nous propose de nous replonger dans l’atmosphère des films noirs en puisant son inspiration et des compositions dans les années 40 et 50 essentiellement (à deux exceptions près). Il conclut également par une suite en hommage à Akira Kurosawa qui rappelle que ce genre cinématographique n’est pas lié uniquement aux grandes heures hollywoodiennes.

Stéphan OLIVA : « Film Noir » -  voir en grand cette image
Stéphan OLIVA : « Film Noir »
Illusions Music / www.illusionsmusic.fr
Stéphan OLIVA : « After Noir (Piano Gone) » -  voir en grand cette image
Stéphan OLIVA : « After Noir (Piano Gone) »
Sans Bruit / à télécharger

Film Noir paraît en édition limitée et reprend des thèmes originaux alors que After Noir est une sorte de « face B » (disponible uniquement en téléchargement), qui présente une série de portraits de quelques grandes figures du cinéma et de la musique qui y est associée (Nat King Cole).

Le contenu de ce disque est totalement conforme aux directions artistiques de Stéphan Oliva : musique sérieuse, retenue, entre respect de la forme et liberté de l’interprétation. Piano noir, films noirs, lumière blanche : un savant travail sur les nuances de gris... pour deux disques qui se méritent car ils ne cèdent en rien à la facilité.

Entre rigueur, exigence et magie d’une musique à images : des disques exemplaires.

Enrico PIERANUNZI : « 1685 / Plays Bach, Händel, Scarlatti : words and improvisations »

Enrico PIERANUNZI : « 1685 / Plays Bach, Händel, Scarlatti : words and improvisations » -  voir en grand cette image
Enrico PIERANUNZI : « 1685 / Plays Bach, Händel, Scarlatti : words and improvisations »
CamJazz / Harmonia Mundi

1685 : une année qui fascine le pianiste romain Enrico Pieranunzi. En février, mars et octobre, cette année-là sont nés Georg Friedrich Haendel, Johann-Sebastian Bach et Domenico Scarlatti. Après avoir consacré un disque à la musique du dernier nommé, E. Pieranunzi réunit des compositions des trois étoiles de sa galaxie musicale. Il joue les œuvres en respectant la forme puis glisse vers ses notes bleues en faisant danser les touches noires et blanches de son clavier... Häendel rencontre le blues d’un funambule. Bach et Scarlatti inspirent eux aussi de brillantes improvisations à ce pianiste génial et boulimique qui se garde bien de se laisser enfermer dans une catégorie et saute allègrement les barrières, sans en faire des tonnes dans le genre « Vous savez, je joue aussi du classique en vituose ! ».

Nous remarquerons cependant que le versant jazz de Pieranunzi nous semble le plus convaincant. Son interprétation des maîtres « à la lettre » est souvent (et paradoxalement) un peu rigide surtout quand il choisit le pianoforte, instrument qui n’a pas la souplesse et l’agilité de sa descendance moderne.

  • Quoi qu’il en soit, voilà encore un disque « d’ouverture » (comme disent certains « politiques » !) qui est aussi un joli pied de nez aux académismes. 1685 révèle toute la modernité de musiques anciennes qui ont toujours laissé une part de liberté aux interprètes : thèmes et variations... L’impro pas rétro.

Omar SOSA : « Calma »

Omar SOSA : « Calma »  -  voir en grand cette image
Omar SOSA : « Calma »
World Village / Harmonia Mundi

Piano solo, sans aucun doute mais pas piano seulement. Omar Sosa a choisi pour la cinquième fois de reprendre la formule du solo en variant les contraintes. Il est arrivé en studio sans aucune composition pré-définie en jouant le jeu de l’improvisation... Rien de bien nouveau là-dedans penserez-vous à raison. Seulement, il fait évoluer sa palette en ajoutant au piano acoustique, qu’il joue avec un grand raffinement et un toucher remarquable, des sonorités électroniques et les couleurs du fender rhodes. L’instrumentiste tient cependant à préciser que tout cela s’est joué dans les conditions du direct : live en studio ! Quelle aisance, quell habileté !

  • Du lever (Sunrise) au coucher du soleil (Sunset), Omar Sosa se laisse porter par son inspiration, des images (Oasis, Autumn Flowers), des sentiments profonds (Madre, Absence), une attitude méditative qui lui est familière (Looking Within).
  • Calma s’écoute avec plaisir et restitue naturellement l’impression de paix et de sérénité qu’il veut porter. Les arrangements spontanés ne sont jamais pesants et les sonorités complémentaires au piano apportent une nouvelle dimension à l’exercice délicat du solo.

Craig TABORN : « Avenging Angel »

Craig TABORN : « Avenging Angel » -  voir en grand cette image
Craig TABORN : « Avenging Angel »
ECM / Universal Music France

Craig Taborn est un pianiste très sollicité parce qu’il est aussi très disponible pour s’ouvrir aux projets de nombre de musiciens représentatifs du jazz contemporain, aux USA et en Europe. Il apparaît déjà dans plusieurs enregistrements du label munichois ECM aux côtes de Roscoe Mitchell, Evan Parker, David Torn et Michael Formanek.

  • Depuis les débuts d’ECM, on connaît le goût du producteur, Manfred Eicher, pour les enregistrements en piano solo et il semble tout naturel qu’il propose ce challenge à un pianiste aussi brillant, créatif, ouvert que Craig Taborn.
  • Les 13 titres d’Avenging Angel sont des compositions spontanées pour ne pas dire des improvisations tant cette musique, souvent fragile, minimaliste, parfois dense et charpentée semble relever d’une construction savante.
  • Placé dans un contexte très favorable, devant un excellent piano, dans l’ambiance hors du temps de Lugano, en Suisse, aux confins de l’Italie, Craig Taborn a inventé une musique d’une beauté simple et magique, à découvrir en détail par des écoutes répétées car elle nécessite une approche progressive.
  • Un fort beau disque hors-courants par un pianiste qui fait avancer le jazz, on n’en doute pas.

François TUSQUES : « Octaèdre / Plays Cortázar »

François TUSQUES : « Octaèdre / Plays Cortázar » -  voir en grand cette image
François TUSQUES : « Octaèdre / Plays Cortázar »
Réédition Frémeaux & Associés / Socadisc

Certes, ce disque n’est pas totalement en piano solo (à quatre plages près) convenons-en ! Il doit cependant figurer ici car c’est un véritable monument aux multiples facettes (plus qu’un octaèdre sans doute). Cet hommage à l’écrivain Julio Cortazar permet de retrouver un pianiste aussi mythique que mystérieux que beaucoup auront hâtivement rangé, voire enfermé, dans la catégorie « free-jazz ». Grave erreur ! Écoutez, réécoutez Octaèdre et vous y entendrez un pianiste au discours marqué en profondeur par l’histoire du jazz qui sait restituer toute la dimension vivante, humaine (voire humaniste) de cette musique.

Dans sa chronique du disque pour le magazine Jazzman lors de la première édition, Jean Buzelin écrivait : « Ennemi de la surenchère et de la démonstration, le pianiste travaille en architecte musical, mais la construction resterait sèche s’il ne savait faire tournoyer, rebondir, éclairer, chanter la note ; s’il n’enrichissait pas la structure par l’amour du texte et de la musique, par la joie et la jubilation. ». Il définissait le cadre de ce disque en soulignant que « Le pianiste et compositeur rencontre ici l’univers de Julio Cortázar au travers de pièces originales (augmentées de quelques thèmes-clés) où transparaissent les musiciens qu’aimait l’écrivain argentin et que fait vivre Tusques dans sa musique : Earl Hines, Bud Powel, les trois Charlie (Parker, Christian et Mingus), Billie Holiday et Duke Ellington… ».

Grâce au travail toujours remarquable et exemplaire du label Frémeaux et Associés, un éditeur qui a le sens du détail et travaille en profondeur, cet enregistrement (le premier, à l’époque, du label AxolOtl) est à nouveau disponible. On ne saurait passer à côté pour saluer l’engagement sans compromis et la pugnacité d’un pianiste trop méconnu.

Les références :

> Stéphan OLIVA : « Film Noir » - Illusions Music ILL 313005 - à commander sur www.illusionsmusic.fr (15€, port compris)

Stéphan Oliva : piano

01. Odds Against Tomorrow (John Lewis, Robert Wise 1959) / 02. Force of Evil (David Raksin, Abraham Polonsky 1948) / 03. The Asphalt Jungle (Miklos Rozsa, John Huston 1950) / 04. Whirlpool (David Raksin, Otto Preminger 1949) / 05. The Killer’s Kiss (Norman Gimbel / Arden Clar, Stanley Kubrick 1955) / 06. Touch of Evil (Henry Mancini, Orson Welles 1958) / 07. Angel Face (Dimitri Tiomkin, Otto Preminger 1953) / 08. The Night of the Hunter (Walter Schumann, Charles Laughton 1955) / 09. The Long Goodbye (John Williams, Robert Altman 1973) / 10. Double Indemnity (Miklos Rozsa, Billy Wilder 1944) / 11. Der Amerikanische Freund (Jürgen Knieper, Wim Wenders 1977) / 12. Sunset Boulevard (Franz Waxman, Billy Wilder 1950) /
13. Kurosawa Akira suite : Fumio Hayasaka, Masaru Satô
Yoidore tenshi (L’ange Ivre 1948) ; Warui yatsu hodo yoku nemuru (Les Salauds dorment en paix 1960) ; Tengoku to jigoku (Entre le ciel et l’enfer 1963)

Enregistré au Studio La Buissonne de Pernes-Les-Fontaines en juillet 2010 par Gérard de Haro

> Stéphan OLIVA : « After Noir (Piano Gone) » - Sans Bruit SBR 013 - à télécharger au format MP3 ou FLAC (qualité CD) ici : www.sansbruit.fr

Stéphan Oliva piano

01. Robert Ryan On Dangerous Ground / 02. Piper Laurie / 03. Robert Ryan Against Tomorrow / 04. After Dark Suite : Humphrey Bogart ; Nat King Cole The Blue Gardenia ; Sterling Hayden ; Lizabeth Scott ; Robert Ryan Crossfired ; Gloria Grahame ; Robert Mitchum / 05. Gene Tierney

Enregistré au Studio La Buissonne de Pernes-Les-Fontaines en juillet 2010 par Gérard de Haro

> Enrico PIERANUNZI : « 1685 / Plays Bach, Händel, Scarlatti : words and improvisations » - CamJazz CAMJ 7837-2 - distribution Harmonia Mundi

Enrico Pieranunzi : piano et pianoforte

13 titres comprenant des compositions de G.F. Händel, J.S. Bach, D. Scarlatti , E. Pieranunzi et des improvisations.

Enregistré aux Studios Bauer de Ludwigsburg (Allemagne) les 17, 18 et 19 mars 2010.

> Omar SOSA : « Calma » - World VillageWVF479059 - distribution Harmonia Mundi

Omar Sosa : piano, fender rhodes, électronique.

01. Sunrise / 02. Absence / 03. Walking Together / 04. Esperanza / 05. Innocence / 06. Oasis / 07. Aguas / 08. Looking Within / 09. Dance Of Reflection / 10. Autumn Flowers / 11. Reposo / 12. Madre / 13. Sunset

Enregistré à Brooklyn (New-York) en octobre 2009.

> Craig TABORN : « Avenging Angel » - ECM 2207 - distribution Universal Music France (sortie 6 juin 2011)

Craig Taborn : piano

01. The Broad Day King / 02. Glossolalia / 03. Diamond Turning Dream / 04. Avenging Angel / 05. This Voice Says So / 06. Neverland / 07. True Life Near / 08. Gift Horse / 09. Over The Water / 10. A Difficult Thing Said Simply / 11. Spirit Hard Knock / 12. Neither-Nor / 13. Forgetful / 14. This Is How You Disappear

Enregistré à Lugano (Suisse) les 31 juillet et 1er août 2010

> François TUSQUES : « Octaèdre / Plays Cortazar » - Réédition Frémeaux & associés LLL330 / Label AxolOtl - distribution Socadisc

François Tusques : piano, compositions sauf 2, 4, 5, 8, 17.

  • Avec la participation de : Isabel Juanpera : chant / César Stroscio : bandonéon / Bernard Vitet : trompette et bugle

01. L’auteur et son stylo trompette / 02.Round about midnight (T. Monk - C. Williams) / 03. Souvenir de l’oiseau / 04. Embraceable you (B. Powell) / 05. Work (T. Monk) / 06. Swing strings / 07. Le moine / 08. Koko (C. Parker)/ 09. La femme de Sigmund Freud / 10. La dame au gardenia / 11. Les fleurs du grand cronope / 12. Espérance et son poisson flute / 13. Marelle / 14. Octaedre / 15. Ce solo là, je l’ai déjà joué demain / 16. Nostalgie rue des lombards / 17. Sur (A. Troilo - H. Manzi) / 18. Voix de Cortazar

Enregistré en juin 1994.

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