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EUROPAJAZZ 2011, le final (1)

Jazz à tous les étages

D 19 mai 2011     H 23:03     A Alain Gauthier    


La 32ème édition de l’Europa Jazz festival s’est achevée en apothéose le dimanche 15 mai. Ce marathon du jazz et des musiques improvisées avait débuté le 22 mars par les désormais traditionnelles tournées régionales. Pour le final, il installe son camp de base à l’abbaye de l’Épau au milieu d’une oasis de verdure et propose deux rendez-vous en zône urbaine, à la Collégiale Saint Pierre La Cour le midi et dans la salle post-industrielle de la Fonderie à 17 heures.
Nous vous proposons de revenir sur cette très belle édition en croisant les écoutes et les regards : Alain Gauthier, arrivé le premier dès le 11 mai vous propose son point de vue. Je lui emboiterai le pas pour proposer un autre regard convergent ou divergent sur d’autres concerts aussi.

À suivre, donc !

. ::Thierry GIARD ::.

Les Coups de Cœur du final

> À la Collégiale, le midi

Jean AUSSANAIRE-Bernard SANTACRUZ DUO

Ces deux compères, le premier au sax alto et soprano, le second à la contrebasse, particulièrement affûtés, véloces et volubiles, vont jouer l’un avec l’autre, l’un derrière l’autre, l’un devant l’autre, bref dans toutes les postures possibles et imaginables d’un Kamasutra sonore, le temps d’une conversation apéritive.

  • Ils sont inspirés, leur musique est habitée : pas de poudre aux yeux, pas d’effets gratuits, pas de trucs genre le petit arpège de la méthode, l’idée dont on explore besogneusement tous les possibles, pas de fanfaronnade, rien de vain.
  • Musique fluide, tantôt mélodieuse, tantôt pas du tout, qui les laisse un instant silencieux au terme de chaque séquence, le temps de revenir ici et là, avec nous, Il y a du Evan Parker chez Aussanaire, le souffle circulaire en moins et son sax soprano sonne épatamment dans ce lieu acoustiquement élégant.
  • Seules deux pièces écrites seront jouées dont la dernière « Prado », issue du spectacle À la vie à la mort créé à partir du tableau de Brueghel « Le triomphe de la mort ».
  • Nous sortons plus légers.

Pascal CONTET WU WEI DUO

Pascal CONTET & Wu WEI : « Iceberg » -  voir en grand cette image
Pascal CONTET & Wu WEI : « Iceberg »
Radio France Signature / Harmonia Mundi

La rencontre inouïe entre un accordéon ( instrument créé en 1829 ) et un sheng (orgue à bouche chinois noté sur des tablettes en 2700 avant JC ) nous laisse bouche bée [1]. Les yeux fermés, les distinguer l’un de l’autre est tout sauf évident. Le voyage est beau. Immensités d’Asie, paysages sans horizon, ciel immense, vue panoramique. Des caravanes convergent vers l’oasis. Les plus jeunes font la course, qui l’emportera : le plus valeureux ? Le plus hardi ?

  • Et les scènes du caravansérail se déploient devant nous : une parade amoureuse, une beuverie, un chant qui narre les péripéties du voyage, la giration étourdissante de quelques soufis, le lever de la lune. Musique envoûtante.
  • La Collégiale n’a plus ni murs ni toit.



Le Double Trio de Clarinettes

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Le Double Trio de Clarinettes - Le Mans, 12 mai 2011
Photo © CultureJazz

Formation rarissime et du coup, provoquant une grande curiosité. Alliance du trio déjà entendu au Mans : Jean-Marc FOLTZ, Armand ANGSTER, Sylvain KASSAP avec le trio voisin outre-Rhin : Gebhard ULLMANN, Jürgen KUPKE, Michaël THIEKE. Le projet de la rencontre tient dans l’écriture par chaque clarinettiste d’un morceau pour le double trio. C’est varié, inhabituel, enlevé, ludique.
Me reste en tête le premier morceau organisé comme un duel de trios : intense, sombre, tendu, exigeant, plein.

> À l’abbaye de l’Épau

Giovanni GUIDI Unknown Rebel Band

Giovavnni Guidi (piano) et David Brutti (sax basse) dans l'Unknown Rebel Band. Au Mans le 13 mai 2011. -  voir en grand cette image
Giovavnni Guidi (piano) et David Brutti (sax basse) dans l’Unknown Rebel Band. Au Mans le 13 mai 2011.
Photo © CultureJazz

La scène est complétement occupée par ce big band formé d’un magistral pupitre de souffleurs : Daniele TITTARELLI, Dan KINZELMAN et David BRUTTI aux sax alto, ténor et basse, Fulvio SIGURTA et Mirco RIBEGNI aux trompettes, Mauro OTTOLONI au trombone, poussés fort au derrière par Joao LOBO à la batterie et Michele RABBIA aux percussions, Giovanni MAIER à la contrebasse, sous la houlette du pianiste Giovanni GUIDI.

Outre un hommage au Liberation Music Orchestra, il y a du Willem Breuker Kollectief dans ce groupe, et c’est hautement réjouissant. Du verbe Réjouir, c-à-d jouir deux fois.

  • Ça sonne comme une fanfare, ça sonne comme un orchestre cubain, ça sonne comme un orphéon qui ferait mentir Einstein : impossible de marcher au pas sur sa musique. C’est joyeux et endiablé, ça pulse. Le leader, un jeune mec franchement allumé, nous offre des soli pianopoétiques épastrouillants.
  • Il manque juste un parquet pour les danseurs et un comptoir de bar pour les autres. Grand bonheur.

Christophe MONNIOT/Vivaldi Universel

Christophe Monniot (sax), Éric Échampard (batterie) - Le Mans - 12 mai 2011 -  voir en grand cette image
Christophe Monniot (sax), Éric Échampard (batterie) - Le Mans - 12 mai 2011
Photo © CultureJazz

Du temps a passé depuis la première publique de ce programme en 2005 et quel plaisir de le ré-entendre !

  • Un quatuor de saxophones + un quartet de jazz pour revisiter le tube éternel Les Quatre Saisons de Vivaldi à la manière de Monniot sur fond de changement climatique.
  • D’un côté le quatuor de saxophones ARCANES : Vincent DAVID ( soprano ), Grégory DEMARCY ( ténor ), Erwan FOGANT ( baryton ), quelqu’un qui remplace Damien ROYANNAIS ( alto ), de l’autre le quartet « jazz » : Emil SPANYI aux claviers, Éric ÉCHAMPARD à la batterie, Michel MASSOT au tuba et MONNIOT aux sax sopranino, alto et baryton.

La machine tourne rond. Pas de tension, un rythme tranquille, pas plus vite que l’enchaînement du temps des saisons qui passent et passent et repassent.

  • Autant Monniot est un partenaire présent et discret quand il n’est pas le leader (cf Is that Pop Music ?), autant ici il se fait entendre sur ses sax et quel plaisir de l’écouter prendre le temps de développer ses idées-feu-d’artifice, seul ou soutenu par ces petits camarades. Ce type-là ne fume pas la même chose que le vulgum pecus et les regards admiratifs du quatuor à son égard ne trompent pas.
  • Ce quatuor, outre des moments dédiés à son interprétation de Vivaldi ( quelle puissance !! quel son !! ) goûte aussi aux joies de la musique improvisée grâce son altiste et son sopraniste qui osent s’exposer de belle manière.
  • Évidemment, tant Échampard que Spanyi ou Massot se mettent en valeur le moment venu mais c’est le collectif qui l’emporte.
  • La bande son qui nous rappelle les dégâts en marche du changement climatique en marche est une manière assez impertinente de remettre ces 4 saisons dans notre contexte contemporain.

François CORNELOUP Trio

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François Corneloup Trio, le Mans le 14 mai 2011.
Photo © CultureJazz

Emblématique des chercheurs de vérité musicale, ce trio nous ravit ( « au lit », ajoute mon voisin restaurateur italien ). CORNELOUP au sax baryton, Hélène LABARRIÈRE à la contrebasse et Simon GOUBERT à la batterie.

  • Un seul défaut à ce concert : la frappe de forgeron de GOUBERT qui, en confondant cymbales, fûts divers et enclumes, a valu, aux ceusses-des-premiers-rangs, quelques difficultés à jouir de la musique proposée. En particulier sur ce morceau où Corneloup, après l’exposition du thème, se lance dans une improvisation de plusieurs minutes totalement inaudible malheureusement. Imaginez : c’est comme regarder la télé avec un marteau-piqueur juste derrière le canapé doublé d’une tronçonneuse en période de réglage. Désastreux. Le temps de trouver comment introduire délicatement son index dans le pavillon de l’oreille droite de manière à filtrer une grande partie du magma sonore vulcanesque et là, miracle : Corneloup ne fait pas qu’appuyer sur les clés du sax, il souffle aussi dedans et on l’entend.
  • Une petite musique toute simple, chantante, mélodieuse, développée à travers des ostinati obstinés, dans un sens puis dans l’autre, en haut et en bas de sa grosse machine en forme d’exo-poumon, jusqu’au cri free de toute technique, simplement une bouche, de l’air et un tuyau.
  • Et Labarrière qui ne ferme rien : outre un métronome impeccable et une main en titane, prête à réagir aux idées de l’un ou de l’autre, relançant et poussant, épatante.
  • Le rappel nous vaut un thème simplissime et beau. Comme on dit à la DCRI : des lascars à surveiller !!.

Peter EVANS Quartet

LA surprise du festival.

P. Evans, C. Homs, T. Blancarte, J. Black : Le Mans, le 14 mai 2011. -  voir en grand cette image
P. Evans, C. Homs, T. Blancarte, J. Black : Le Mans, le 14 mai 2011.
Photo © CultureJazz

Quatre loulous américains plus vrais que nature ( on entend le craquement des céréales OGM au petit-déj) entrant à toute allure comme s’ils débarquaient de l’hélico à peine posé sur la pelouse de l’abbaye et démarrant leur programme au quart de tour pendant que le flop flop des pales s’éteint progressivement dans la nuit naissante. Zoom arrière puis traveling sur la scène.

  • Jim BLACK à la batterie, Tom BLANCARTE à la contrebasse, Carlos HOMS au piano et Peter EVANS à la trompette.
  • Un univers sonore ( cf. le dico des clichés ) étonnant via des compositions complètement inattendues mélodiquement, rythmiquement, harmoniquement. D’abord la forme récurrente dans les différents morceaux : cette accélération du rythme avant un retour au calme précédent qui n’est pas sans rappeler le Brilliant Corners de Thelonious MONK qui a fait transpirer et chuter tant de musiciens parmi les plus grands.
  • Ensuite les constructions rythmiques : va pas regarder les cheveux roux tout fous de la créature du cinquième rang si tu veux rester raccord, l’approximation n’est pas de mise, le décalage non plus.
  • Enfin, le Peter EVANS qui, par la longueur de ses interventions trompettées (thèmes et soli ) doit avoir quelques paires de lèvres de rechange en coulisse. Non content de savoir tout faire avec cet instrument, il montre une maturité ( musicale ) vraiment très chouette.
  • Ils repartent aussi vite qu’ils sont arrivés ( non, on n’entend pas le flop flop de l’hélico dont les patins s’élèvent doucement au-dessus de la pelouse ), nous laissant la délicieuse impression d’un set à peine commencé et il a dû falloir leur expliquer backstage ( yeah ) que nous en voulions encore. Rappel et grand bonheur.

Les énervements de 17h

Cette année, la Fonderie porte vraiment bien son nom. Les groupes qui s’y succèdent sont des groupes jeunes, très jeunes. On pourrait dire Bruts de fonderie ( cf définition dans le dico ).

Sauf à vérifier qu’il s’agit d’un parti pris, SIDONY BOX, trio formé de Élie DALIBERT au sax alto, Manuel ADNOT guitare et effets, Arthur NARCY à la batterie, nous dispense une musique dont le volume sonore, épatant pour un pupitre de quatre trompettes, quatre trombones, deux sax barytons, quatre sax ténor, un cor d’harmonie, est totalement disproportionné pour l’UNIQUE sax alto présent. Sax alto dont nous n’entendrons quelques envolées qu’au bout de 45 minutes, avant de disparaître dans un maëlstrom sonore qui tient presque de la représentation chaotique régnant dans le corium des réacteurs de Fukushima. Pfff !! Vivement les économies d’énergies.

  • Peut-être proposer un autre nom pour le trio puisqu’il fait plus de bordel que de musique : Sidony Boxon peut-être ?

Un autre trio, Metal-O-Phone, avec Benjamin FLAMENT au vibraphone, Joachim FLORENT à la contrebasse, Élie DURIS à la batterie souffre d’entrée d’un traitement du son du vibraphone via une console électro-numérico-bidouillante qui rend quasiment inaudible le propos de Flament. Même la pièce « Steve Reich à Babylone », clin d’œil à l’école minimaliste américaine, passe à travers. Dommage.

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Metal-O-Phone : B. Flament, E. Duris, B. Flament - Le Mans, 13 mai 2011
Photo © CultureJazz

Mon voisin énervé développe une théorie pas sotte. Si accueillir la nouvelle vague du jazz relève d’une générosité bien placée et d’une curiosité fidèle à l’esprit du jazz, lui tresser des lauriers par avance, l’exposer à la lumière comme des petits génies nuit gravement au développement nécessaire de sa maturité musicienne. Par exemple, avoir quelque chose à dire qui ne relève pas seulement de la petite trouvaille éphémère ou du gadget électronique. Par exemple ne pas confondre énergie de la musique et du groupe et bruit assourdissant. Il y a des entreprises pour ça. Une fonderie par exemple.

Un autre regard, une autre écoute des concerts de ce final...

> Le Mans : EUROPA JAZZ FESTIVAL 2011 (2)

Une galerie-photo commentée... (par Thierry Giard)

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Europa Jazz Festival 2011 : la galerie-photo du final.
© CultureJazz / Thierry Giard

> Lien :


[1Lire la chronique de leur disque « Iceberg » publiée en décembre 2009 sur CultureJazz

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